Emploi

A l’OCDE, une « nouvelle stratégie pour l’emploi » faite de recettes connues

, Evelyne Salamero

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Photographie : Frédéric Blanc / FO Hebdo (CC BY-NC 2.0)

« Renforcer le dialogue social et la coopération internationale... Renforcer la résilience et la flexibilité des marchés du travail... Encourager les départs à la retraite plus tardifs »... Et, en substance, développer l’apprentissage tout au long de la vie. Voici, pêle-mêle, quelques-uns des principaux axes fixés par les ministres du Travail et de l’Emploi des 40 pays membres de l’OCDE et de 7 pays partenaires [1] pour « répondre aux besoins actuels du marché du travail ». Rien de bien nouveau en réalité. Les syndicats ont déjà commencé à dire ce qu’ils en pensent.

La réflexion est lancée, elle devrait aboutir à un résultat final d’ici 2018. Numérisation galopante, migrations croissantes, mondialisation exponentielle, changement climatique... Pour accompagner ces mutations, la « nouvelle stratégie pour l’emploi » de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), la troisième en 22 ans (la première remonte à 1994 et la deuxième à 2006), vient d’être mise sur les rails par les ministres du Travail et de l’Emploi de ses 40 pays membres et de 7 pays partenaires réunis à Paris le 15 janvier.

La veille, un « forum sur l’avenir du travail », plus particulièrement axé sur la numérisation, avait été organisé en prélude, pour permettre un échange « d’idées et d’expériences pour bâtir des marchés du travail plus résilients et inclusifs » entre des ministres, des économistes, des chefs d’entreprises et des représentants du mouvement syndical. Guy Ryder, le directeur général de l’OIT (Organisation internationale du travail), qui prévoit d’organiser une conférence « majeure » sur les mutations du monde du travail en 2019 ou 2020, s’était également exprimé.

« Il faut réfléchir à l’avenir des institutions du travail », Guy Ryder, directeur général de l’OIT

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Guy Ryder, le directeur général de l’OIT (Organisation internationale du travail), au centre.
Photographie : Frédéric Blanc / FO Hebdo (CC BY-NC 2.0)

« ....Il ne faut pas se placer sur le seul plan des évolutions techniques. Il faut s’opposer au techno déterminisme. C’est nous qui devons construire notre avenir », a notamment déclaré le directeur de l’OIT. A l’économiste Philippe Aghion, de l’université de Harvard qui s’enthousiasmait sur le concept de « destruction créatrice » (on détruit des emplois mais on en crée d’autres, le salariat va diminuer mais le travail indépendant va augmenter), le directeur de l’OIT a opposé un sévère rappel à la réalité : « Le concept de destruction créatrice est une approche linéaire qui ne reflète pas la situation actuelle et en est même très loin. Le monde est bien plus compliqué que cela. Considérer le travail comme un produit marchand est dangereux. Je suis inquiet que l’on se réjouisse de la rupture à venir. Si on est du bon côté, tout est beaucoup plus facile, mais si l’on demande aujourd’hui à ceux qui travaillent s’ils veulent de cette rupture... On connaît la réponse ! Une vie marquée par la rupture n’est pas une vie de qualité ».

Le directeur de l’OIT a également souligné l’importance de réfléchir à l’avenir des institutions du travail, expliquant : « L’OIT a un mandat très normatif. Notre action repose sur une hypothèse de base implicite, à savoir que la justice sociale est symbolisée par l’accès à un travail typique, standard, salarié. On voit déjà que ce type d’emplois décline. La question est donc : le progrès ne peut-il plus se définir en termes d’accès à ce type d’emploi de qualité ? Dès lors, comment le définir ? On ne le sait pas encore. Il faut donc y réfléchir ».

« Les syndicats font partie de la solution », Philippe Jennings, secrétaire général d’Uni Global

Un consensus quasi général s’est dégagé pour reconnaitre l’importance du rôle que les syndicats ont à jouer dans une « nouvelle stratégie pour l’emploi ».

David Plouffe, le vice-président de la société de transports Uber, qui met en contact directs des chauffeurs et des particuliers via des applications mobiles et dont la marque de fabrique est l’absence de contrat de travail et de liberté syndicale, a fait figure de vilain petit canard.

Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, a souligné : « La question clé est : comment accompagner les travailleurs dans ces transitions, dans l’innovation ? Les réponses des politiques publiques nécessitent que tous les acteurs participent à cette réflexion, y compris les syndicats ».

William Springs, de la centrale syndicale américaine AFL-CIO a insisté : « Il faut que les syndicats puissent jouer leur rôle. Au moment de la création de l’industrie automobile aux États-Unis, nous avons réfléchi avec Ford aux compétences, aux formations, aux qualifications nécessaires et c’est cette coopération qui a permis d’y arriver. Les ouvriers n’étaient pas –déjà- formés ».

Philippe Jennings, secrétaire général d’Uni-Global (fédérations syndicale internationale d’employés et cadres des services) a mis en garde : « ... Les inégalités sont plus profondes que jamais. Et c’est là que se situe la véritable rupture. Nous avons eu Wall Mart. Voici Amazone et Uber. Mais quelles valeurs sont les leurs ? Pour eux, la réglementation, le respect des salariés n’existent pas. La bulle financière, si. On peut faire mieux que d’attendre des gens qu’ils vivent de petits boulots. Est cela l’avenir de l’Humanité ? Est-ce cela l’adaptation dont vous nous parlez ? Une transition juste, voilà ce qui est important et l’on en n’entend pas parler. Les syndicats font partie de la solution. Il faut respecter les normes de l’OIT. Il faut que les ministres du Travail et de l’Emploi se demandent combien il faut investir dans le marché du travail, dans la formation. Pour l’instant, c’est moins de 1% du PIB. Il faut donner plus de pouvoir à la négociation. »

Une question centrale : la formation

John Evans, secrétaire général du TUAC, la commission syndicale consultative auprès de l’OCDE, a lui aussi insisté : « chez Uber, les chauffeurs n’ont pas le droit de se syndiquer, mais de plus en plus osent se rassembler et dire qu’ils ne veulent plus de salaires aussi faibles. La question est donc : comment négocier un new deal, un nouveau contrat social ? Même pour les travailleurs indépendants, il faudra créer des syndicats ».

Du côté patronal, Giuseppe Recchi, président de Telecom Italia, qui a tout de même regretté que les syndicats soient « totalement déconnectés de la réalité », a expliqué : « nous avons besoin de nouvelles compétences et deux possibilités : soit on licencie pour créer un espace pour de nouvelles compétences, c’est-dire que l’on créée moins d’emplois mais plus qualifiés, soit, et c’est notre façon de voir les choses, on réduit le temps de travail de 10% que l’on consacre à la formation et l’on ré internalise de nombreuses tâches qui avaient été sous-traitées ». Le patron italien n’a pas précisé les conséquences que devrait selon lui avoir cette nouvelle organisation sur le niveau de la rémunération. Faudra-t-il échanger du salaire contre de la formation ? La question reste entière.

Sur cette question centrale de la formation, William Spriggs,de l’AFL-CIO a insisté : « on demande aux salariés de s’engager à se former. Mais quel est le taux de rentabilité pour le salarié ? Les sociétés High-Tech nous disent qu’il leur faut des experts hautement qualifiés. Edison Californie a forcé ses techniciens informatiques à former ceux qui allaient les remplacer pour moins cher, des migrants pour la plupart. Pour l’instant, la seule chose que le numérique ne fait que permettre à quelques-uns de profiter du niveau élevé de chômage pour proposer des emplois moins bien payés et sans contribuer à l’acquisition des compétences. C’est bien pourquoi il faut maintenir les normes sociales ».

La flexibilité n’améliore pas l’emploi, selon une étude de... l’OCDE

Les pays de la zone OCDE totalisaient 40 millions de chômeurs en novembre 2015, soit près de 8 millions de plus qu’avant la crise. Plus d’un chômeur sur trois est sans emploi depuis plus d’un an ou plus et le nombre de ces chômeurs de longue durée a augmenté de 65% depuis 2007. « La réunion des ministres du Travail et de l’Emploi de l’OCDE intervient à un moment critique », relève le TUAC dans sa déclaration remise aux ministres avant leur réunion. En trente ans, l’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi important tandis que les revenus réels des ménages ont fortement chuté dans les pays les plus touchés par la crise, soulignent les syndicats. Ils mettent en avant la nécessité de réorienter les politiques économiques afin de relancer la demande à court-terme et d’accroitre les investissements publics. En effet, « les mesures proposées à ce jour pour un marché du travail « plus résilient » ne suffiront pas à réduire et à combler le déficit d’emplois. Il y a lieu de réévaluer les recommandations préconisant des marchés du travail moins réglementés et plus flexibles », estiment-ils. Celles-ci n’ont en effet pas généré d’emplois de qualité mais ont au contraire contribué à la multiplication des formes irrégulières d’emploi, selon une enquête récente de l’OCDE elle-même.

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