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Bangladesh : pas de sécurité au travail sans syndicat

, Evelyne Salamero

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Moins médiatisé que l’effondrement du Rana Plazza qui avait causé en 2013 la mort de plus de 1100 ouvrières et ouvriers bangladais, beaucoup moins meurtrier il est vrai, le dernier accident du travail survenu au Bangladesh le 3 juillet, l’explosion d’une chaudière dans une usine de confection, n’en est pas moins tragiquement significatif du défi que représente encore la sécurité des travailleurs dans ce pays. Dans ce contexte, la CSI (Confédération syndicale internationale) se félicite du renouvellement et de l’enrichissement fin juin de l’Accord du Bangladesh sur la sécurité contre les incendies et la sécurité des bâtiments, signé pour la première fois en 2013 entre les grandes marques et les fédérations syndicales internationales Industriall et UNI Global Union. Une étape qu’elle considère comme un nouveau « pas dans la bonne direction ».

Le 3 juillet dernier, 11 travailleurs ont été tués et plus de 50 autres blessés par l’explosion d’une chaudière dans une usine de confection, Multifabs Limited, située à la périphérie de Dacca, la capitale du Bangladesh.

L’impact de l’explosion a été si puissant qu’une importante partie du bâtiment de quatre étages a été endommagée. Par chance, la plupart des effectifs, environ 3 500 personnes, était en congé pour célébrer la fête religieuse de l’Aïd el-Kebir.

Les dégâts ont aussi pu être limités grâce à des travaux intervenus précédemment. L’usine, qui fournit des vêtements en tricot à de nombreux détaillants et marques occidentales avait en effet été inspectée par des ingénieurs dans le cadre de l’accord national de 2013 sur la sécurité contre les incendies et la sécurité des bâtiments. A la suite de cette inspection, l’usine avait installé des séparations coupe-feu dans le local de la chaudière et effectué des travaux de rénovation des structures du bâtiment.

Des progrès et encore beaucoup de chemin à faire

Globalement, en application de cet accord, des ingénieurs ont effectué des inspections en matière de sécurité incendie, électrique et structurelle au sein de plus de 1 800 usines, y répertoriant 118 500 facteurs de risque dont 69% ont été éliminés.

En revanche, l’accord ne prévoit pas d’inspections des chaudières qui sont du ressort du gouvernement bangladais.

« Il reste encore énormément à faire pour améliorer la sécurité au sein de l’industrie de la confection au Bangladesh. Cette nouvelle tragédie démontre la nécessité de poursuivre le travail visé par l’Accord du Bangladesh et les syndicats vont exiger qu’il soit étendu, dès que possible, à la sécurité des chaudières. », a commenté la fédération syndicale internationale, IndustriALL Global Union [1] .

La clé du problème : la liberté syndicale

Et surtout, il n’existe pas de syndicat chez Multifabs, comme dans une multitude d’entreprises du pays.

De ce point de vue, la nouvelle version de l’accord conclu en 2013, qui s’appliquera de 2018 à 2021, représente un progrès, indique IndustriALL . Le nouveau texte « met davantage l’accent sur les droits des travailleurs à la liberté syndicale, reconnaissant le rôle essentiel joué par les syndicats en matière de renforcement de la sécurité au travail. Les travailleurs sont les yeux et les oreilles de l’usine dans laquelle ils travaillent et, grâce au soutien d’un syndicat, ont davantage qualité pour revendiquer des conditions de travail sûres et refuser d’effectuer un travail dangereux », a souligné Valter Sanches, secrétaire général d’IndustriALL.

Le nouvel accord, souligne aussi l’UNI Global Union [2] « inclut des protections renforcées pour les travailleurs dont les usines ferment ou sont délocalisées en raison de la mise en œuvre de l’accord. Il offre également une possibilité d’extension à d’autres secteurs que celui du prêt-à-porter ».

La CSI (Confédération syndicale internationale) qui a déposé une plainte contre le gouvernement du Bangladesh auprès de l’OIT le 24 avril 2016 pour « violation systématique des droits de liberté syndicale », s’est donc félicitée de la signature de cet accord, saluant un « pas dans la bonne direction » en matière de protection des travailleurs.

« Ce nouvel accord souligne les succès déjà obtenus dans le cadre de l’actuel accord signé en 2013 et fournira des protections vitales aux travailleurs qui sont exposés à des risques de blessures et de décès, alors qu’ils produisent une immense richesse à l’exportation pour le Bangladesh. Les propriétaires des usines locales font pression sur le gouvernement du Bangladesh pour revenir à la situation qui existait avant la catastrophe du Rana Plaza, mais nous exhortons le gouvernement à apporter son appui sans réserve aux dizaines de milliers de travailleurs qui produisent cette richesse, en soutenant le nouvel Accord », a notamment déclaré Sharan Burrow, secrétaire générale de la CSI.

Les recommandations de l’OIT après la plainte de la CSI contre le gouvernement bangladais

La plainte de la CSI auprès de l’OIT contre le gouvernement bangladais s’appuie notamment sur de nombreux exemples d’actes de violence et représailles contre des syndicalistes et des travailleurs tentant de s’organiser, en particulier dans le secteur du prêt-à-porter, ou de rejets arbitraires de demandes d’enregistrement des syndicats.

En juin dernier, le Comité de la liberté syndicale de l’OIT a constaté, dans un rapport intérimaire, que même si le nombre de syndicats enregistrés a augmenté au premier semestre 2016, près de la moitié des demandes d’enregistrement présentées durant cette période dans la région de Dhaka et plus de la moitié de celles soumises dans la région de Chittagong ont été rejetées.

Dans ses recommandations, le comité de la liberté syndicale demande au gouvernement bangladais de « prendre les mesures nécessaires pour faire en sorte que tous les actes anti syndicaux, notamment ceux qui auraient été perpétrés par la police ainsi que le meurtre d’un syndicaliste en 2012 (…) fassent l’objet d’une enquête exhaustive et que les auteurs soient amenés à rendre compte de leurs actes ».
Il demande aussi au gouvernement de « faciliter le processus d’enregistrement (des syndicats ndlr) de manière à ce qu’il constitue une simple formalité et ne restreigne pas le droit des travailleurs de constituer des organisations sans autorisation préalable ».

La mobilisation des travailleurs et des syndicats reste entière

Dans la foulée de la catastrophe du Rana Plaza, des centaines de milliers de travailleurs du textile s’étaient mis en grève et avaient manifesté avec les syndicats. Depuis, à plusieurs reprises, ils ont de nouveau fait entendre leur voix, comme fin 2016 et début 2017, quand es milliers d’ouvrières de la banlieue de Dacca ont fait grève pour obtenir le triplement de leur salaire.

Chaque fois, ils bravent la répression et chaque fois, de nouveaux syndicats se créent. Un indicateur que le gouvernement bangladais aurait également tout intérêt à prendre en compte…

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Près de quatre ans après l’effondrement de l’immeuble Rana Plazza qui avait causé la mort de 1 130 ouvrières et ouvriers d’ateliers textiles le 24 avril 2013, les salaires bangladais restent dramatiquement faibles, la répression gouvernementale et patronale particulièrement fortes et les salariés et les syndicats… Toujours aussi combattifs. Dans un contexte particulièrement tendu, La signature il y a quelques jours d’une convention collective avec une entreprise textile de la zone industrielle de (...)

Notes

[1IndustriALL global union a été fondée en 2012, par la fusion de la Fédération internationale des organisations de travailleurs de la métallurgie (FIOM), de la Fédération internationale des syndicats de travailleurs de la chimie, de l’énergie, des mines et des industries diverses (ICEM) et de la Fédération internationale des travailleurs du textile, de l’habillement et du cuir.

[2L’UNI global Union est née en 2000 de la fusion de quatre anciennes fédérations syndicales internationales : la FIET (Fédération Internationale des Employés, Techniciens et Cadres), l’IC (Internationale des Communications, ancienne internationale des PTT), l’IGF (International Graphic Federation) et la MEI (Media Entertainment International).

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Evelyne Salamero

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