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Eradiquer le travail informel : un défi que le mouvement syndical international veut relever

, Evelyne Salamero

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Plus de 40% de la main d’œuvre mondiale est employée dans l’économie dite informelle, c’est-à-dire en dehors de toute réglementation, sans droits, ni protection sociale. Equal Times, journal d’information en ligne de la CSI (Confédération syndicale internationale), vient de publier un rapport de 55 pages qui, au-delà d’un bilan chiffré, fournit de nombreux exemples de lutte contre le travail informel et met en avant la recommandation 204 de l’OIT, adoptée en 2015, comme instrument de choix pour mener ce combat.

La prolifération du travail informel « n’est pas tant une question de développement, mais plutôt une histoire d’échec de la mondialisation » explique Sharan Burrow, secrétaire générale de la CSI (Confédération syndicale internationale), en conclusion du rapport publié par le site d’information « Equal Times », intitulé : « Recommandation 204 : éradication du travail informel ».

Selon la CSI (Confédération syndicale internationale), jusqu’à 94% des personnes employées dans les chaînes d’approvisionnement mondiales (sous-traitance) forment une main d’oeuvre cachée, gagnant des salaires de misère et occupées à des emplois précaires et dangereux.

« Le travail informel est avant tout féminin », souligne le rapport. Hors agriculture, plus de 60% des travailleuses dans les pays en développement ont un emploi informel.

« Dans bien trop de pays, les travailleurs informels –sont- le système économique »

« L’avidité des entreprises et l’inaction des gouvernements sont omniprésentes dans l’environnement économique mondial. Si le PIB a triplé depuis 1980, l’économie informelle a pris une place de plus en plus importante et les inégalités ont augmenté dans presque tous les pays, de sorte qu’à peine 1% sort gagnant de cette situation : les personnes très riches », souligne Sharan Burrow.

De fait, « dans bien trop de pays, les travailleurs de l’économie informelle sont considérés comme occupant l’échelon le plus bas du système économique alors qu’en réalité –ils sont- le système économique », constate le rapport, chiffres à l’appui.

Au Mali, 82,7% des travailleurs sont employés dans l’économie informelle. En Zambie, la proportion est de 76,3%.

Si l ’Asie affiche le plus grand nombre de travailleurs informels total, c’est-à-dire en incluant l’agriculture, c’est en effet à l’Afrique subsaharienne que revient la palme pour l’emploi informel non agricole qui représente 72% de l’emploi total contre 65% en Asie, 51% en Amérique Latine et 48% en Afrique du Nord.

Le travail informel n’a rien de nouveau en Afrique, loin s’en faut, mais il a proliféré ces quarante dernières années. Cela résulte « de la mise en œuvre des Programmes d’ajustement structurel (PAS) et, plus généralement de la prédominance de la mondialisation néolibérale en Afrique », et « d’une flexibilisation du marché du travail, laquelle a conduit à l’informalisation d’emplois auparavant formels et à l’apparition de nouvelles formes d’emploi en dehors des normes du travail et de la protection sociale », explique Kwasi Adu-Amankwah, secrétaire général du Bureau régional africain de la CSI (CSI-Afrique), cité dans le rapport.

Le travail informel gagne aussi du terrain en Amérique du Nord et en Europe

Le travail informel gagne aussi du terrain dans les pays développés. Il progresse en Amérique du Nord où bien que les économies américaine et canadienne contribuent à hauteur de 25% au PIB mondial, le travail, informel et atypique y augmente, représentant actuellement 16 et 10% respectivement de la part du marché du travail dans les deux pays. La « gig economy » -économie de travail à la demande ou à la prestation (comme les musiciens qui courent après un cachet, d’où le mot « gig » qui signifie concert)- ne cesse en effet de croître.

En Europe, la Commission européenne estime à 14,9% du PIB la part du travail informel dans l’Union européenne. Mais, le chiffre de 18,4% est avancé par la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound).

La Bulgarie est le pays européen où l’économie informelle contribue le plus fortement au PIB européen, avec un taux de 31,9%.

Les secteurs où se concentre le travail informel en Europe varient beaucoup d’un pays à l’autre. En Espagne, on trouve énormément de travailleurs informels dans la construction et l’agriculture. Mais, en Allemagne, ils se concentrent surtout dans les services ménagers, comme le nettoyage et le soin aux personnes du troisième âge.

Pourtant, « dans l’année qui a suivi l’introduction par l’OIT de la Recommandation 204, pas un seul pays membre de l’UE n’a inscrit sa mise en œuvre à l’ordre du jour national », relève le rapport.

En Amérique Latine, une « plateforme syndicale continentale sur la sécurité sociale »

L’Amérique Latine compte plus de 130 millions de travailleurs informels, avec une situation très hétérogène d’un pays à l’autre. On compte ainsi 70,7% de travailleurs informels au Honduras contre 33,6% au Costa Rica.

Leur nombre aurait toutefois baissé entre 2009 et 2013 selon l’OIT. « Les systèmes nationaux de sécurité sociale se sont convertis en une priorité d’action à travers la région. Cependant, malgré les mesures positives prises, une partie des travailleurs parmi les plus vulnérables du Continent restent dépourvus d’une protection sociale adéquate », constate le rapport.

Les syndicats de la région, avec le soutien de la CSA, l’organisation régionale de la CSI, ont lancé la « Plataforma Sindical Continental sobre Seguridad Social » (Plateforme syndicale continentale sur la sécurité sociale).

Avant même l’adoption de la recommandation 204, diverses initiatives avaient déjà vu le jour, comme la loi en défense des travailleurs indépendants , à l’initiative de la Confédération équatorienne des syndicats libres (CEOSL) qui garantit aux travailleurs indépendants le droit à la sécurité sociale et à des prestations en espèces en cas d’incapacité, ainsi qu’une protection contre les dangers au travail et les maladies professionnelles. La Constitution équatorienne de 2009, au nom du « buen vivir » (bien vivre), incluait pour la première fois les droits des travailleurs informels. Des initiatives similaires ont vu le jour au Venezuela, au Panama, au Pérou, en Colombie et au Honduras.

La recommandation 204 de l’OIT

Equal Times met en avant le rôle clé que peut jouer la recommandation 204 de l’OIT (Organisation internationale du travail), adoptée en 2015, pour généraliser ce type d’initiatives. Cette nouvelle norme, composée de 12 principes directeurs, se veut un instrument sur lequel les gouvernements et les interlocuteurs sociaux peuvent s’appuyer pour entamer la transition de l’économie informelle à l’économie formelle.

De nombreux exemples cités par le rapport ayant démontré l’importance de la syndicalisation dans la lutte contre le travail informel, y compris par l’affiliation d’associations de travailleurs informels à des centrales nationales existantes, la recommandation stipule : « Les membres devraient s’assurer que les personnes opérant dans l’économie informelle jouissent de la liberté d’association et du droit de négociation collective, y compris le droit de constituer les organisations, fédérations et confédérations de leur choix et de s’y affilier, sous réserve des statuts de l’organisation concernée ».

Autre enjeu clé : la transition vers l’économie formelle. Interdire l’économie informelle ne peut suffire, il faut aussi penser à ce que vont devenir les travailleurs qui y sont employés.

Assurer la transition en préservant « le droit des personnes à vivre »

A Kigali, au Rwanda, par exemple, le maire a annoncé la prochaine interdiction des vendeurs ambulants appelés à s’enregistrer auprès du Conseil Rwandais pour le développement et à s’affilier à des coopératives, sous peine de voir leurs marchandises confisquées par les autorités.

Beaucoup de vendeurs craignent l’exclusion, comme Assoumpta Uwera, interviewée par Reuters Télévision : « il nous est impossible de concurrencer les gens qui ont des étals sur les marchés car nous n’avons pas d’argent pour acheter des étals. Ce que nous demandons aux autorités c’est qu’elles nous soutiennent, qu’elles nous concèdent un espace spécifique et nous sommes même prêts à payer des impôts. Ce n’est pas un problème pour nous car quand ils viennent confisquer nos marchandises et nous rouent de coups, il devient impossible pour nous de gagner notre vie ».

La recommandation appelle donc les membres de l’OIT à assurer « cohérence et la coordination au sein d’un vaste ensemble de politiques visant à faciliter la transition vers l’économie informelle ».

Le défi pour les syndicats, souligne le rapport, est en effet de « faire en sorte que l’économie informelle soit formalisée, sans que cela ne se fasse « au détriment du droit des personnes à vivre ».

Voir en ligne : Recommendation 204 : Éradication du travail informel

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Evelyne Salamero

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