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Interview de Jean-Marc Salmon : « La Tunisie a connu la première révolution de l’époque des technologies numériques »

, David Rousset

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Jean-Marc Salmon, professeur associé à l’Institut Mines-Télécom d’Évry et sociologue à l’Université Paris Descartes. Photographie : F. Blanc / FO Hebdo - CC BY-NC 2.0

Jean-Marc Salmon, professeur associé à l’Institut Mines-Télécom d’Évry et sociologue à l’Université Paris Descartes, est l’auteur de 29 jours de révolution : histoire du soulèvement tunisien – 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011, paru récemment aux éditions Les Petits Matins. Il répond ici aux questions de FO Hebdo sur la « Révolution de jasmin ».

La révolution tunisienne a-t-elle commencé le 17 décembre 2010 lorsqu’un jeune vendeur ambulant s’est immolé à Sidi Bouzid, devant le siège du pouvoir local, ou existait-il des signes avant-coureurs ?

Jean-Marc Salmon : Des confrontations dans la rue furent des signes avant-coureurs. En 2008, les chômeurs diplômés du bassin minier de Gafsa engagèrent une lutte qui se prolongea des mois contre le clientélisme dans le recrutement de l’entreprise publique. Quelques mois avant le soulèvement, en mai 2010, des blogueurs de Tunis exprimèrent leur mécontentement contre la censure d’Internet. Enfin, en juillet, des petits paysans de Sidi Bouzid, aidés par des syndicalistes de base et des militants des droits de l’homme, manifestèrent contre la dépossession rurale et la corruption judiciaire.


On a beaucoup parlé de « révolution Facebook » pour souligner le poids des réseaux sociaux et des chaînes de télévision France 24 et Al Jazira ; qu’en est-il réellement ?

Jean-Marc Salmon : Ce fut la première révolution de l’époque des technologies numériques : elles permettent à des images prises avec un téléphone portable de circuler entre Internet et les télévisions numérisées. Le premier jour, des opposants parvinrent à déjouer la censure du régime. Par le relais de comptes Facebook, une vidéo du rassemblement parvint à Al Jazira et à France 24 qui la diffusèrent. Avec des téléphones portables, les militants commentaient leurs images en direct. Enfin, Facebook devint un média où l’on trouvait les vidéos qui seraient rediffusées en soirée sur ces télévisions.


Comment qualifieriez-vous la place occupée par la centrale syndicale UGTT tout au long du soulèvement ?

Jean-Marc Salmon : Grâce à son engagement anticolonial, l’UGTT était une grande institution dans la société. En lien avec le mouvement syndical international – la CISL, FO –, elle a enraciné un syndicalisme de masse, ouvert à toutes les sensibilités politiques pour autant qu’elles respectent le cadre syndical. La centrale syndicale a accumulé l’expérience de grèves générales sanglantes. Quand la répression est devenue insoutenable dans des villes de l’intérieur, les dirigeants de Sfax, la métropole ouvrière de la côte, ont choisi d’être à la hauteur de cette histoire. L’ampleur massive de leur manifestation du 12 janvier a fait basculer la peur du côté du régime autoritaire. Les syndicalistes proches du pouvoir ont alors perdu de l’influence et les Unions régionales du Grand Tunis ont décidé de manifester le 14 janvier. Le soir même, le président Ben Ali foulait la terre de l’exil en Arabie saoudite.


Avec le recul, quel bilan dressez-vous de cette « Révolution de Jasmin » ?

Jean-Marc Salmon : C’est une révolution politique. La Tunisie est passée d’une 1re République présidentielle et autoritaire à une 2e République parlementaire et pluraliste. Mais les attentes d’une république sociale sont déçues avec le succès électoral de sensibilités conservatrices. Les dix premiers jours du soulèvement, on manifestait dans les régions déshéritées en scandant « le travail est un droit, bande de voleurs ! ». Cette revendication perdure. En février 2016, les chômeurs diplômés de Kasserine ont repris la rue. La situation sociale s’aggrave. La croissance économique a chuté avec les menaces terroristes venues de la Libye voisine. Le contexte international pèsera sur le cours de la nouvelle République. 


Propos recueillis par David Rousset

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David Rousset

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