À la veille de notre Comité confédéral national (CCN) des 8 et 9 octobre, nous avons tenu, dans le cadre de la journée mondiale pour le travail décent de la Confédération syndicale internationale, une conférence internationale en présence de camarades américain, chinois, marocain et d’un représentant du Bureau international du travail.
Rappelons que le travail décent est un travail respectueux des normes internationales du travail, avec un vrai salaire, un vrai contrat et une protection sociale collective.
Les différents intervenants ont mis en avant, à différentes reprises, la dignité des travailleurs, la liberté et la solidarité.
C’est ainsi que notre camarade de l’AFL-CIO a mis l’accent sur la nécessité de la réforme de la santé aux États-Unis (46 millions d’Américains sont officiellement sans assurance-maladie) et l’attente d’une réforme du droit syndical afin de favoriser la syndicalisation.
Le camarade chinois (en France depuis les évènements de Tienanmen) a fait état des tensions vives en Chine et de la nécessité impérative pour les travailleurs chinois de pouvoir s’organiser librement.
Le camarade responsable des travailleurs marocains en France a rappelé que les périodes de crise attisaient les problèmes relatifs à l’immigration et a souligné que nombre de travailleurs concernés ne pouvaient plus envoyer à leurs familles les fonds nécessaires, ces fonds pouvant représenter jusqu’à 20% du PIB de ces pays.
Quant au représentant du BIT, il a rappelé l’origine et le contenu du travail décent, le rôle de l’OIT et la nécessité de bien faire respecter les normes internationales du travail.
Les 8 et 9 octobre, le Comité confédéral national a débattu de la situation économique et sociale, tant sur le plan national qu’européen et international.
Il a réaffirmé les positions et revendications de la Confédération, tant à court terme qu’à moyen et long terme (cf. La résolution).
Il a également validé l’action du bureau confédéral et de la commission exécutive, y compris par rapport à l’unité d’action, confirmant que l’action commune ne saurait être l’unicité syndicale et qu’elle n’a de sens que s’il s’agit réellement de constituer un rapport de force, ce qui suppose un accord sur les revendications et les modalités d’action.
Dans cet esprit, le CCN a rappelé que, dans le contexte actuel, la préparation d’une journée de grève interprofessionnelle est toujours l’objectif.
Libre, indépendant, déterminé, tel a encore été le Comité confédéral national de la CGT-Force Ouvrière.
Enfin, confirmant le rejet de la position commune sur la représentativité et de la loi du 20 août 2008, le CCN a , tout en appelant au développement et à la syndicalisation, mandaté le bureau confédéral pour continuer à combattre cette loi, y compris par les voies juridiques.

L’augmentation importante des déficits publics en France comme ailleurs (et plutôt moins en France qu’ailleurs) est d’ores et déjà l’objet de débats pour l’avenir.
Il y a ceux qui, bien avant la crise, considéraient non seulement qu’ils étaient trop importants, mais qui assimilent les déficits publics et sociaux à la place trop grande prise par les services publics et la protection sociale collective.
Pour eux, il suffit de réduire le nombre de postes, les prestations sociales et certains services publics et sociaux pour que la dette se réduise. Ils sont bien entendu dans une démarche purement idéologique et n’attendent qu’une seule chose: que tout reparte comme avant en plus fort, c’est-à-dire en pire!
Il y a ceux, dont nous sommes, qui pensent non seulement que pour réduire l’endettement il y aura plus d’inflation, mais surtout qu’une hausse des recettes fiscales nécessite obligatoirement une réforme fiscale d’ampleur, guidée par l’égalité de droit et l’équité.
On ne peut pas se féliciter pendant la crise de l’existence d’amortisseurs sociaux et leur taper dessus ou les remettre en cause à la moindre éclaircie précaire.
Ce débat-là est et sera conflictuel dans les semaines et mois à venir.
En attendant, il faut également faire face à l’augmentation du chômage, aux privatisations larvées (cf. La Poste ou la Révision générale des politiques publiques, RGPP), aux sanctions contre les assurés sociaux (indemnités journalières des accidents du travail, arrêts de travail, forfait hospitalier, déremboursement de médicaments).
De ce point de vue, le projet de budget 2010 est significatif.
Il accumule les réductions de charges pour les entreprises (-11 milliards d’euros avec la taxe professionnelle, par exemple), crée de nouveaux impôts, telle la taxe carbone payée par les citoyens, mais ne cherche en aucune façon à transformer le système fiscal.
Pire, il reste dans la logique précaire en réduisant de plus de 33 000 le nombre de postes de fonctionnaires.
On sent poindre les velléités de remise en cause profonde des services publics et de la protection sociale collective.
Ce qui serait bien entendu intolérable et inacceptable.
C’est à un renversement des priorités qu’il faut s’atteler.
C’est dans cet esprit que nous demandons une réforme fiscale, tout comme nous devons maintenir l’intégralité de nos revendications en matière de pouvoir d’achat des salaires et retraites, d’emploi, de chômage ou de politique industrielle.
Garder le cap du syndicalisme libre et indépendant est indispensable pour marquer des points pour les travailleurs.

La réunion du G20 à Pittsburgh n’a pas révolutionné le capitalisme. Y croire aurait d’ailleurs été une preuve de naïveté.
Ce qu’il faut retenir de ce G20, c’est l’annonce de réformes de la «gouvernance» du FMI, le début d’encadrement (mais non de limitation) des bonus, la poursuite de la pression sur les paradis fiscaux, le maintien des politiques interventionnistes des États, signe que la crise est loin d’être terminée.
Il faut également signaler qu’une délégation syndicale internationale, présente à Pittsburgh avant le G20 et à laquelle Force Ouvrière participait*, a pu rencontrer les principaux chefs d’État pour leur faire part de nos analyses et revendications en matière d’emploi, de pouvoir d’achat, de fiscalité et de normes internationales du travail. Il faut ici souligner que le G20 ne peut plus refuser les consultations avec les syndicats comme il a dû accepter la présence de l’OIT. Notons que certains pays du G20 n’ont toujours pas ratifié les huit conventions internationales fondamentales de l’OIT.
Par ailleurs, un G20 «emploi» se tiendra au premier trimestre 2010 et le texte final précise que les institutions financières internationales et les États doivent prendre en compte les normes internationales du travail. Pour autant, on est encore loin de voir aboutir nos revendications, notamment pour que le respect des normes internationales fondamentales du travail soit une des conditions préalables à l’activité des institutions financières. De même, les questions monétaires sont absentes ainsi qu’une vraie réglementation bancaire et financière interdisant la spéculation à court terme. Et surtout le problème de fond, à l’origine de la crise, persiste, à savoir une répartition inégalitaire des richesses entre le capital et le travail, ce que reconnaissent, aujourd’hui, de plus en plus d’économistes.
Enfin – et c’est là un élément essentiel – il y a un décalage, voire une contradiction, entre les déclarations internationales et les réalités nationales. Pour tous les travailleurs dans le monde, la crise persiste et les réformes nationales ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ainsi, en France, les annonces du Premier ministre dans le cadre de la préparation des budgets de l’État et de la Sécurité sociale confirment cette analyse.
Les entreprises sont largement aidées par des allègements fiscaux (six milliards d’euros pour la seule taxe professionnelle) et les ménages sont eux de plus en plus mis à contribution (taxe carbone, augmentation de deux euros du forfait hospitalier, fiscalisation possible et bien entendu inacceptable des indemnités journalières sur les accidents du travail).
Tout cela signifie que c’est la même logique économique libérale qui est à l’œuvre. En quelque sorte, les pouvoirs publics ont été obligés d’intervenir, pour, en particulier, aider les banques et soutenir l’activité économique, mais ils n’entendent pas changer leur logique. En témoigne l’engagement du Premier ministre de faire voter en 2010 une loi pluriannuelle planifiant une baisse de la dépense publique sur plusieurs années.
Et pas question de toucher au bouclier fiscal, de mettre sur la table une grande réforme fiscale, de prendre des mesures pour geler des licenciements ou relancer la consommation. Pourtant celle-ci baisse (et vraisemblablement depuis longtemps) pour beaucoup de ménages.
Comment expliquer sinon la baisse importante des recettes de TVA et la chute des crédits à la consommation?
C’est en faisant vivre les principes républicains, liberté, égalité, fraternité, qu’on pourra tordre le cou aux origines de la crise.
Dans ce combat, le syndicalisme libre et indépendant a un rôle important à tenir: celui de représenter et défendre clairement les intérêts matériels et moraux des salariés.
* Notre camarade Yves Veyrier, Secrétaire confédéral, était partie prenante de la délégation.

D’aucuns commencent à parler de sortie de crise, notamment les banquiers et les financiers, qui n’attendent qu’une chose: refaire comme avant, comme si de rien n’était, en quelque sorte. D’où la nécessité de réglementer toutes les activités financières et bancaires, ce qui est très loin d’être le cas. Mais on sent aussi que les discours sur le refrain: «ça commence à aller mieux» font ressortir tous ceux qui, par exemple, jugent inacceptable l’explosion des déficits publics et sociaux et appellent d’ores et déjà à serrer la vis. Cela n’est pas tolérable.
L’augmentation de la dette publique est le fait de la crise et des aides massives accordées aux banquiers. Il n’y a donc aucune raison pour que les citoyens en fassent les frais. D’autant que ceux qui nous disent que la reprise est là avaient déjà ce discours à l’été 2008 et n’ont rien vu venir. Ne pas avoir vu la crise arriver n’est pas un atout pour entrevoir sa sortie!
Quant à l’augmentation des «déficits» sociaux, elle est due à la diminution des recettes du fait de la crise. Elle est aussi due au 1,5 milliard d’euros déjà déboursé par la Sécurité sociale pour acheter des masques et des vaccins en prévision de la grippe A.
Dans ces conditions, vouloir dérembourser des médicaments, augmenter le forfait hospitalier, repousser l’âge de la retraite sont autant de projets inacceptables et provocateurs. De la même manière, vouloir individualiser les rémunérations des salariés de la Sécurité sociale relève du cynisme, qui plus est lorsqu’on connaît les faibles coûts de gestion.
N’oublions pas non plus qu’en France comme ailleurs, si l’on cherche des économies, la dégradation des conditions de travail coûte chaque année 4 points du PIB, soit en France 80 milliards d’euros. Attaquer d’une manière ou d’une autre la protection sociale collective, c’est se rendre complice des responsables de la crise. Nous ne l’accepterons pas.

Le 7 octobre, en réponse à la demande de la Confédération Syndicale Internationale, Force Ouvrière organisera à Paris un débat avec plusieurs syndicalistes étrangers pour mobiliser sur le «travail décent», c’est-à-dire le respect des normes internationales du travail.
Comme l’an dernier, nous ne confondons pas les choses. Le 7 octobre est une journée de sensibilisation mondiale sur le travail décent, elle ne doit pas être détournée en journée d’action nationale ou servir de prétexte. Comme le dit l’adage: ce qui se conçoit bien s’énonce clairement.
Notre position était connue. C’est notamment pourquoi nous ne sommes pas allés à la réunion avec les autres organisations.
C’est notre liberté, une liberté sur laquelle nous ne transigerons pas.
Qui plus est, l’unité d’action c’est utile si l’on pense que c’est efficace. Or, qui peut croire un seul instant que des manifestations, dans le contexte actuel, seront efficaces?
Alors nous disons les choses comme nous les ressentons, que cela plaise ou non.
Entendre le Secrétaire général de la CFDT dire qu’il est impossible d’appeler à 24 heures de grève, car on ne voit pas quel lien il y aurait, par exemple, entre un salarié du privé et une infirmière du public, est pour le moins cocasse. C’est nier l’interprofessionnel. On pourrait les faire manifester ensemble le 7 octobre mais pas faire grève? Comprenne qui pourra!
Et pendant ce temps-là les difficultés continuent et s’amoncellent pour les travailleurs en termes d’emploi, de pouvoir d’achat, de conditions de travail et de droits sociaux.
Et le gouvernement semble plus préoccupé par les logiques politiciennes qu’autre chose.
En témoignent toutes les déclarations sur la taxe carbone.
Celle-ci sera supportée au final par les consommateurs que nous sommes, et notamment par celles et ceux qui ont dû s’éloigner de leur lieu de travail pour des raisons financières ou qui n’ont pas aujourd’hui les moyens de changer leur système de chauffage.
Personne ne perdra un euro, nous dit-on! Il faut être naïf pour croire cela.
Qu’il faille examiner la fiscalité dite environnementale est une évidence. Mais cela doit se faire dans le cadre d’une grande réforme fiscale redonnant à l’impôt le plus juste, l’impôt progressif sur le revenu, sa vraie place. Or, au contraire, pour contrebalancer la taxe carbone, le gouvernement veut encore affaiblir le poids de l’impôt sur le revenu, ce qui conduit à deux inégalités supplémentaires. C’est ce qu’on appelle du bidouillage fiscal au profit des plus aisés.

Comment s’annonce cette rentrée sociale?
Jean-Claude Mailly. Que l’on soit bien clair, la crise se poursuit malgré tout ce qu’on raconte. Elle sera finie le jour où les investissements et les créations d’emplois reprendront. Nous en sommes malheureusement encore loin. On s’attend à 800 000 chômeurs de plus cette année. Il y a de plus en plus de plans sociaux et de suppressions d’emplois. Ce qui me frappe, c’est la perte de confiance des salariés et un sentiment de révolte profond contre l’accroissement des inégalités. Que le gouvernement et le président de la République fassent attention, ils sous-estiment beaucoup ce sentiment d’injustice. Maintenant les syndicats doivent regarder ensemble ce que l’on peut faire pour être efficaces et se faire entendre.
Irez-vous à la réunion souhaitée par la CGT et la CFDT, et qui pourrait se tenir demain ou, au plus tard, dans les prochains jours?
On verra, mais pour faire quoi? J’ai déjà dit que, le 8 septembre, nous ne pouvions pas. Tout semble vouloir être arrêté d’avance. La CGT n’a pas attendu pour appeler les salariés et les autres centrales à une mobilisation le 7 octobre prochain contre la crise. Ça ne marche pas comme ça. D’autant que, le 7 octobre, c’est avant tout une date arrêtée dans le cadre de la Confédération syndicale internationale pour sensibiliser sur les normes du travail. On fera un colloque, comme prévu, pas une manifestation. Comme l’an dernier, FO ne mélangera pas les choses.
Entre FO et les grandes centrales, le courant ne semble plus passer. Qu’est-ce que cela cache?
Est-ce la rentrée des classes qui veut cela? On a un peu l’impression de chamailleries dans la cour de récréation. L’heure n’est pas à la polémique, mais il faut se poser les vraies questions. Quelle est la situation des salariés? Comment être efficace syndicalement? L’unité d’action est un levier, mais cela suppose que l’on soit d’accord sur les revendications et sur les objectifs. Par exemple sur les modalités, nous avons des positions différentes.
Vous réclamez une grève de vingt-quatre heures, ce qui vous oppose à la CGT et la CFDT. Pourquoi privilégier ce mode d’action?
Au printemps dernier, après le succès des deux premières manifestations du 29 janvier et du 19 mars, nous avons considéré qu’une de plus ne ferait pas bouger le gouvernement et finirait surtout par lasser les salariés. C’est ce qui s’est produit lors de la journée du 13 juin. Aujourd’hui le débat demeure. Une manifestation de plus dans le contexte actuel, cela va servir à quoi? FO n’est pas une armée avec un général et des troupes qui répondent aux ordres.
L’unité syndicale est donc bien morte…
L’unité d’action n’a pas vocation à être permanente. Elle peut s’arrêter et reprendre à tout moment. Pour FO ce n’est pas une obligation d’afficher un communiqué commun tout le temps, notamment si le but recherché, représentativité et congrès obligent, est surtout de montrer que le syndicalisme rassemblé ça marche. Je n’ai jamais cru au syndicalisme rassemblé. Chaque syndicat doit être libre.
Les divisions ne sont pourtant pas payantes...
C’est vrai, mais dans le même temps les journées de manif à répétition non plus, ce n’est pas payant. Si l’objectif est de sortir les drapeaux, ce n’est pas la façon dont FO voit les choses. Cela ne nous empêche pas d’être sur le terrain auprès des salariés et d’avoir des initiatives. Au mois d’octobre nous allons réunir quelques centaines de délégués syndicaux d’entreprises en difficulté pour débattre et entendre ce qu’ils attendent. On n’est pas au cinéma, on est dans la réalité sociale.
Dans les conflits durs de cet été, comme New Fabris ou encore Continental, les leaders syndicaux se sont vu reprocher de ne pas être aux côtés des salariés. Qu’en pensez-vous?
Je me refuse à des visites pour faire des opérations de com. Les salariés attendent des réponses et il faut pouvoir leur en donner. Cela ne veut pas dire qu’on ne fait rien. Dans certains de ces dossiers, il m’est arrivé d’intervenir auprès des PDG et d’activer tous les réseaux possibles.
Vous condamnez les actions radicales, comme les séquestrations?
Non, car je les comprends, à condition que cela se fasse dans la dignité. Mais je ne dis pas qu’on appelle les salariés à faire cela. Une chose est sûre, il y en aura d’autres. Comment peut-il en être autrement?
Propos recueillis par Catherine Gasté-Peclers
La crise a bon dos pour certains. Je ne pense pas uniquement aux chefs d’entreprise qui profitent parfois de la crise pour restructurer ou aux banquiers qui font trimer leurs salariés, demandent de l’argent public et se font distribuer des bonus ou des stock-options.
Il est ainsi pour le moins amusant de voir ceux qui prônent en permanence l’unité ou le rassemblement syndical s’afficher politiquement à deux* pour, comme le souligne un journaliste, apparaître comme les «patrons» du syndicalisme français!
Rappelons d’abord que dans les statuts de Force Ouvrière, il y a la disparition du patronat et du salariat.
Au fait, CGT et CFDT ensemble pour faire quoi?
Il est clair que ce qui domine, ce sont les logiques d’appareil liées au dossier de la représentativité.
En affichant leur complicité, ils entendent vraisemblablement vouloir s’imposer. N’est dupe que celui ou celle qui le veut bien. Nous ne jouerons pas le jeu des Dupont-Dupond de la représentativité et de la recomposition syndicale. Nous sommes trop attachés à la liberté syndicale et à la libre négociation pour appréhender les travailleurs comme des parts de marché et faire du marketing syndical.
Nous continuerons à dire ce nous pensons et à faire comme nous l’entendons, librement.
C’est vrai pour nos positions, nos revendications, les modalités d’action.
Or pendant tout ce temps la crise continue, avec ses inégalités, ses licenciements, ses remises en cause de services publics.
Et ce ne sont pas les mesures annoncées la semaine dernière avec les banquiers qui changeront les choses.
Pour le moment, force est de constater que fondamentalement rien n’a changé. Qu’il s’agisse de la fiscalité, de la répartition des richesses ou du financement de la protection sociale collective, notamment, les mêmes raisonnements perdurent.
Quant à l’Europe, elle demeure enfermée dans ses croyances en matière de marché.
Dans un tel contexte, il est important de tout faire pour préserver les droits des travailleurs et de leur parler le langage de la vérité.
* Les secrétaires généraux de la CGT et de la CFDT.
Une interview à paraître dans Le Figaro daté du 24 août 2009 (texte intégral)
Le Figaro: Pensez-vous que le pire de la crise est derrière nous?
Jean-Claude Mailly: Personne ne sait où on en est ni ce qui va se passer. Tout reste fragile et je ne suis guère optimiste pour la suite. Il n’y a notamment aucune amélioration sur l’emploi et on aura 800 000 chômeurs de plus cette année. Si plusieurs mesures d’urgence utiles ont été prises, aucune réforme structurelle n’a été engagée et il y a un risque que tout recommence comme avant, voire pire.
Pour vous, rien n’a été fait?
Les G20 de Washington et Londres n’ont pas donné lieu, mis à part un peu sur les paradis fiscaux, à des mesures concrètes et ils n’ont pas avancé sur la réglementation financière, le bonus des traders… La provision d’un milliard passée par BNP Paribas montre bien que rien n’a changé sur ce dossier. Plusieurs pistes sont possibles pour les bonus: les supprimer, les taxer, les limiter… Mais il faut faire quelque chose car aucun système ne peut plus vivre sans réglementation. Si on ne prend pas vite des normes, la sortie de crise risque d’être pire que la crise elle-même. Les gouvernements vont devoir gérer l’explosion des déficits et des dettes publiques. Et les tensions sociales vont s’accroître si cela se fait par des baisses drastiques des dépenses publiques et sociales. Je rappelle que l’on est dans une crise du système.
Vous critiquez, mais que proposez-vous concrètement?
L’un des éléments clés est, au niveau national, de faire une réforme des impôts qui réhabilite la fiscalité. Il faut redonner à l’impôt sur le revenu son caractère progressif en augmentant le nombre de tranches, en élargissant son assiette et en faisant en sorte que chaque Français le paye. Parallèlement, la fiscalité indirecte doit baisser, exemple: la TVA. L’État doit aussi retrou-ver une stratégie industrielle. Le gouvernement a bien mis en place un fonds stratégique d’investissement (FSI), des fonds sectoriels comme dans l’automobile, mais c’est loin d’être suffisant. Enfin, au niveau européen, il va bien falloir revenir sur les critères de 3% de déficit et de 60% de dette qui ne veulent plus rien dire, et reposer la question des modalités de la construction européenne.
La situation n’est pas si catastrophique. La preuve, la France résiste mieux que tous ses voisins à la crise…
C’est vrai et c’est grâce à notre système de protection sociale qui est un formidable amortisseur de crise et à la qualité de nos services publics. Mieux vaut l’universalisme républicain que le darwinisme du marché!
Le gouvernement n’y serait donc pour rien?
L’État a eu raison de sauver les banques, mais il aurait dû aller jusqu’au bout en rentrant dans leur capital et siéger dans leur conseil d’administration. Le gouvernement n’a pas imposé suffisamment de contreparties aux aides qu’il a accordées. Je l’ai dit, des choses ont été faites, y compris par les partenaires sociaux, mais beaucoup reste à faire. J’espère en particulier qu’on va avancer sur la question de la relation entre donneurs d’ordre et sous-traitants. Le gouvernement y semble prêt, mais le patronat bloque toujours.
Anticipez-vous une rentrée sociale explosive?
La prévision est difficile. Il va y avoir des problèmes et de nouveaux plans sociaux dans les entreprises, c’est évident. Mais notre réponse ne peut plus être des manifestations à répétition qui ont démontré leur inefficacité. Au printemps, FO a proposé une grève carrée de 24 heures.
Une grève à laquelle la CGT et la CFDT se sont opposées…
On a une divergence de vue sur ce point. Si une réunion de l’intersyndicale est prévue à la rentrée, on ira et on verra. Les instances de FO se réuniront d’ailleurs prochainement.
Il y a donc des chances que vous claquiez la porte?
La question ne se pose pas ainsi. L’unité d’action suppose que l’on soit d’accord, y compris sur les modalités, et l’intersyndicale n’a jamais eu vocation à être permanente; ce n’est pas une fin en soi. Ce serait confondre unité d’action et unicité syndicale.
Quelles sont justement vos revendications de court terme?
L’indemnisation des chômeurs en fin de droits doit être prolongée pour éviter que des centaines de milliers de personnes basculent dans les minima sociaux. Une loi doit imposer de fixer des contreparties aux entreprises en cas d’aide publique. Une allocation de solidarité intergénérationnelle doit être créée, pour permettre à un senior dans une entreprise de réduire son temps de travail et faire du tutorat auprès d’un jeune. Et les préretraites doivent être provisoirement relancées. Enfin, la question du soutien à la consommation est toujours posée.
Nicolas Sarkozy a-t-il eu raison de remettre le dossier des retraites cet été sur la table?
J’avais cru comprendre, en écoutant le Premier ministre, que la question des retraites était tellement importante qu’elle devait attendre 2012 et relever de la présidentielle. Le gouvernement a, sur ce dossier, une démarche purement idéologique. Il veut faire passer au forceps des mesures impopulaires en prenant le prétexte de la crise. Relever aujourd’hui l’âge de départ à la retraite serait une provocation et on ne laissera pas faire. Le gouvernement refuse d’examiner des sources alternatives de financement alors qu’il faut revoir les assiettes de cotisation, soumettre certaines rémunérations à cotisation… Un signe de bonne volonté de sa part serait d’affecter une partie de l’emprunt national pour alimenter le fonds de réserve des retraites et de ne pas toucher aux majorations de durée d’assurance des mères de famille qui ont élevé des enfants.
Où en êtes-vous sur la loi concernant le travail le dimanche?
On n’en a pas fini avec ce dossier. On a déposé de nouvelles observations auprès de l’Organisation internationale du travail pour non-respect des règles liées au repos hebdomadaire. De plus, on ne sait pas trop comment ça va se passer à Paris où il faut absolument que Bertrand Delanoë bloque l’ouverture dans les zones touristiques.
Quel bilan faites-vous de la loi sur la représentativité, promulguée il y a un an et qui fixe de nouveaux critères de représentativité?
Je la trouve toujours attentatoire à la liberté syndicale et à la négociation collective. Elle se révèle aussi être une usine à gaz. Je m’interroge même sur la fiabilité des remontées des résultats électoraux. Cela dit, je ne suis pas inquiet pour l’avenir de FO. Comme d’autres, on perd ici ou là notre représentativité mais des syndicats nous rejoignent aussi, comme dans la police ou le transport aérien. Contrairement à ce que souhaitent la CGT et la CFDT, le paysage ne se résumera pas à leurs seules organisations et les travailleurs ne sont pas des parts de marché.
Que répondez-vous à Xavier Mathieu, le délégué CGT de Continental Clairoix, qui a traité les Thibault et compagnie, c’est-à-dire vous, de «racaille» tout juste bonne «à frayer avec le gouvernement»?
Ces propos sont inacceptables de la part d’un militant syndical. J’ajoute qu’il ne faut pas confon-dre rôle syndical et rôle politique.
Comprenez-vous que certains salariés, comme chez Serta, menacent de répandre des produits chimiques ou séques-trent leur direction pour toucher un plus gros chèque de licenciement?
Un chèque, c’est toujours ça de pris, se disent-ils. Je comprends l’amertume et la colère de salariés qui n’ont plus confiance en l’avenir et sont révoltés par l’accroissement des inégalités. C’est d’ailleurs là un sentiment profond qui s’installe et qui aura des conséquences. Gou-vernement et patronat de-vraient y réfléchir.
Propos recueillis par Cyrille Lachèvre et Marc Landré
La rencontre avec le président de la République, le 1er juillet dernier, avec les confédérations syndicales et patronales a été l’occasion pour Force Ouvrière de rappeler nos revendications et nos points de désaccord.
Ces derniers touchent en particulier à l’absence de plan de soutien à la consommation (le non-coup de pouce au SMIC est de ce point de vue significatif), à la banalisation du travail le dimanche, à l’inexistence d’une disposition législative obligeant les entreprises percevant une aide publique à s’engager en terme d’emplois, au refus de remettre en place des préretraites ou aux dispositions restrictives en matière de service public républicain.
Nous avons également, outre notre exigence de réforme fiscale, réclamé la mise en place de mesures d’urgence en matière d’emploi. Outre celles que nous avions déjà formulées, nous avons demandé quatre choses précises:
– la mise en place d’une allocation de solidarité intergénérations (ASI). Il s’agit ici de permettre à un ou une salarié(e), dit(e) senior, de faire du tutorat en ayant une réduction de son temps de travail intégralement compensée par l’allocation, avec obligation pour l’entreprise d’embaucher un jeune, par exemple en contrat de professionnalisation;
– la mise en place d’une allocation jeune salarié (AJS) permettant à ce dernier de faire face aux frais liés à la prise d’emploi;
– l’augmentation, pour une entreprise, des coûts liés à la destruction d’emplois. Actuellement de 2 à 4 SMIC pour les entreprises de plus de 1.000 salariés, nous proposons de les passer de 4 à 6 SMIC pour les plus de 500;
– une meilleure indemnisation pour les salariés au chômage à la suite d’un CDD ou de l’intérim, ce qui représente 30% des entrées à Pôle emploi.
Nos revendications vont être mises à l’étude, de même qu’un débat devrait être lancé sur les exonérations de cotisations patronales et les aides publiques aux entreprises.
S’agissant de l’emprunt évoqué par le président de la République, nous avons expliqué que nous n’avions pas d’opposition de principe, mais qu’il fallait veiller à ce que les plus aisés n’en profitent pas et, quant à l’utilisation de l’emprunt, nous avons suggéré des pistes économiques (stratégie industrielle, recherche, innovation) et sociales (dépendance, formation et retraites).
Sur ce dernier point (les retraites), nous nous sommes de nouveau distingués. Nous avons dit qu’une part des fonds recueillis par l’emprunt pouvait être affectée au Fonds de réserve des retraites. Le Secrétaire général de la CFDT a dit que ce serait de la cavalerie! Visiblement, il n’a guère de connaissances en la matière.
Les fonds mis au Fonds de réserve ne sont pas immédiatement utilisés mais serviront demain. C’est un instrument de précaution. Il est vrai qu’en matière économique, la CFDT est plus libérale que keynésienne et semble encore prête à faire subir des sacrifices aux travailleurs.
Pendant l’été, nous allons non seulement développer nos revendications et intervenir auprès des ministres concernés, mais nous appuierons, également, sur tout le territoire, les salariés et militants confrontés aux difficultés.
La crise ne connaît pas de vacances et la rentrée sera particulièrement chargée. Ce qui est clair, c’est que Force Ouvrière gardera le cap de ses analyses, de ses revendications et de son indépendance.

À l’occasion de son discours devant le Congrès à Versailles, le président de la République a d’abord tenu à rappeler l’importance de la république, de ses valeurs, du modèle social français né du Conseil national de la Résistance, de la nécessité de lier progrès social et progrès économique. Ces rappels sont évidemment positifs. Le seul problème, et ce n’est pas le moindre, c’est que la politique économique et sociale mise en œuvre est contradictoire avec ces mêmes principes républicains, elle y est même attentatoire sur plusieurs points.
Ainsi, évoquer le recul de l’âge de la retraite (ce qui exclut toute nouvelle répartition des richesses), couvrir la chasse aux arrêts de travail avec des médecins privés payés par les employeurs, banaliser le travail le dimanche, ne pas parler d’une grande réforme fiscale, autant d’éléments qui s’inscrivent dans un «contre-progrès social», et qui ne visent qu’à accroître les inégalités sociales.
Il en est de même quant à la présentation des trois déficits. Le premier («le mauvais») serait le déficit existant avant la crise (50 milliards d’euros). Il faudrait le réduire rapidement. Cela justifie (voire sert à accentuer) la Révision générale des politiques Publiques (RGPP), la réduction des dépenses publiques et sociales, la remise en cause de services publics, la réduction des effectifs. Autant d’atteintes fondamentales aux principes et valeurs républicains.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le gouvernement veut faire voter le projet de loi dit de mobilité qui autorisera le licenciement de fonctionnaires, remettant ainsi en cause le principe républicain de neutralité de la fonction publique. Nos camarades fonctionnaires ont donc raison d’appeler à la grève le 2 juillet. En effet, il suffira demain à l’État de décider de fermer un service, de proposer trois mutations et de licencier le fonctionnaire en cas de refus. Ce projet de loi va obligatoirement de pair avec la réduction de la sphère publique.
Le deuxième déficit est celui lié à la crise (environ 60 milliards aujourd’hui). On le réduira avec les recettes de la croissance à venir! Sauf que la politique économique n’est pas génératrice de croissance et qu’elle met sous pression le premier moteur de l’activité: la consommation. Celle-ci chute en effet, contrairement à ce qu’on nous dit. En témoigne la chute des recettes de TVA. Il y a donc urgence, contrairement à ce que dit et fait le gouvernement, à soutenir la consommation par le pouvoir d’achat des salaires et des retraites.
Le troisième déficit est celui qui serait généré par l’emprunt. Nous n’avons pas d’objection de principe contre un emprunt, notamment pour préparer l’avenir (recherche, éducation, stratégie industrielle par exemple). Mais ce doit aussi être l’occasion de consolider les services publics et sociaux, c’est-à-dire faire ainsi de cet emprunt un emprunt républicain. Cela concerne notamment les retraites, la dépendance et la formation.
Tout cela pour dire qu’entre la république et le capitalisme libéral, il va bien falloir que les pouvoirs publics choisissent clairement. Les contradictions ne pourront pas durer, la communication ne résistera pas aux faits. Nous ne lâcherons pas la proie pour l’ombre. Mettre les actes en conformité avec les déclarations, c’est aussi une urgence démocratique.
