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///  PRESSE - COMMUNICATION - VENDREDI 20 AOÛT 2010

Interview

> MAURICE NADEAU: UN ÉDITEUR QUI VEUT OFFRIR «DES RAISONS DE VIVRE»

Article paru dans FO Hebdo n°2951

Publier des livres, c’est donner au lecteur et à l’auteur une dimension plus large à leurs existences. Le vieux militant et découvreur de talents apporte aux lecteurs de FO Hebdo son témoignage sensible et lucide sur un métier qui se situe aux confins de l’industrie, de la création, de l’interprétation du monde et de l’action pour le changer.

16 juin. Dans les locaux de La Quinzaine littéraire, au deuxième étage d’un immeuble de la rue Saint-Martin, juste en face du Centre Pompidou, quelques pièces d’un appartement abritent La Quinzaine littéraire et les Éditions Maurice Nadeau. Odeur de papier, couloirs et pièces diverses encombrés. Maurice Nadeau est installé à une grande table, téléphone, à l’oreille il parle à un auteur de son manuscrit. Nous allons dans une autre pièce, minuscule, où les piles de livres nous laissent un peu d’espace pour parler. Engagé durant de nombreuses années dans le mouvement trotskyste, il garde l’âme d’un militant. Aux détours de la conversation, on entend les noms des écrivains qu’il a découverts ou publiés. Ils étaient souvent des inconnus; certains sont aujourd’hui des gloires de la littérature. Georges Perec, Michel Houellebecq, Henry Miller, Lawrence Durell, Witold Gombrowicz, Claire Etcherelli, Samuel Beckett, Jean-Marie Gustave Le Clézio et des dizaines d’autres. Si certains de ses auteurs ont fini à l’Académie française... il semble plus attiré par l’idée d’une sorte d’agora internationale des lettres.

Maurice Nadeau: J’enlève mes lunettes pour vous voir mieux... Les aléas de la vie. Je viens de fêter mes... fêter?... je ne les ai pas fêtés, d’ailleurs... J’ai passé outre. 99 ans. Je rentre dans ma centième année. Vous vous rendez compte!

FO Hebdo: Et vous comptez les fêter, les cent?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude de célébrer les anniversaires.

On fête beaucoup les anniversaires... Le 18 juin, alors que l’époque est aussi peu portée à la résistance. Qu’est-ce que vous en pensez?
C’est la parole qui triomphe. On parle et on croit qu’on fait. Alors, on dit beaucoup de choses et on célèbre beaucoup d’anniversaires et on a l’impression de se sentir mieux.

Il y a bien des gens qui réagissent.
Oui, heureusement !

À part cette emprise de la parole, comment voyez-vous la société dans son ensemble, la situation du pays?
Vous savez, je n’ai pas de grandes vues personnelles. J’ai milité pendant très longtemps pour une société meilleure. J’ai été obligé de me convaincre que je m’étais fourré le doigt dans l’œil, puisque tout ça, maintenant, fait partie d’utopies, des choses qu’on rejette dans le passé. Alors, ce que je vois, c’est ce qu’on voit à toutes les époques. On voit toujours qu’il y a quelque chose qui va finir.

«Il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’il faut lutter, combattre. Rien ne nous vient du ciel»

Quand quelque chose finit, c’est que quelque chose va venir.
Voilà! Quelque chose va venir, mais on ne sait pas trop quoi. Tant que je militais, j’avais l’impression que ce qui allait venir serait meilleur que ce qui était. Maintenant, je n’ai pas cette impression, parce que je ne sais pas du tout ce qui va venir. Il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’il faut lutter, il faut combattre. Rien ne vous vient du ciel. C’est une philosophie de la vie que j’ai eue très tôt. Parce qu’il fallait se débrouiller, étant donné que j’étais «de petite extrace». J’étais pupille de la nation, mais il fallait que je donne des preuves.

À l’école?
La troisième République, quand même, avait cet avantage d’aider les basses classes à se hausser un petit peu. Elle prenait les individus qui travaillaient bien à l’école... Alors, me disait mon instituteur, il faut continuer. Tu iras à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, tu seras professeur d’école normale.

Et vous l’avez été?
Au moment où j’ai été nommé, j’ai viré vers le journalisme. C’était en 1945. J’ai reçu ma nomination comme professeur à l’École normale de Melun et en même temps, avec un ami de la Résistance, j’avais trouvé Pascal Pia, directeur de Combat. Je venais de publier un livre, Histoire du surréalisme, et il voulait m’en parler. Au cours de l’entrevue, il me dit: à demain! Il croyait que je venais chercher du boulot. Je ne venais pas chercher du boulot, mais, à ce moment-là, en 45, les collabos déménageaient et il y avait un renouvellement des équipes et des jeunes venaient... Donc je reviens le lendemain. Il me met aux dépêches. Il me met au boulot. Comme j’avais des lumières sur les lettres, il me dit: tu rendras compte des livres. C’est comme ça qu’on devient critique littéraire, éditeur.

Justement, la littérature, aujourd’hui, quel peut être son rôle ou, plus généralement, le rôle des intellectuels, des écrivains, dans la société?
Grave question... C’était une époque où les intellectuels avaient une certaine importance, enfin une certaine influence...

Considériez-vous qu’à l’épo-que la littérature était un combat ou participait à un combat?
Je l’ai toujours pensé. Je n’ai jamais pris ça pour un divertissement. J’ai pris ça comme une façon, quand j’étais plus jeune, de se cultiver, d’apprendre, de se mettre au contact de gens qui étaient plus avertis que moi, plus savants, avec plus de talent, qui allaient m’apprendre des choses. Le premier moteur de lire, c’est ça: on va apprendre des choses, on va grandir... Maintenant que c’était un combat aussi, la littérature, ça, je l’ai toujours pensé. Montesquieu, Voltaire, Diderot, etc. Ce sont des gens qui écrivaient, mais surtout qui avaient des choses dans la tête pour apprendre aux autres.

Et vous avez abordé la littérature. Vous avez écrit et vous êtes devenu éditeur. Aujourd’hui, comment est-ce que vous concevez le métier d’éditeur?
Pour moi, il est très difficile, parce que je n’ai pas d’argent. J’ai travaillé chez plusieurs éditeurs, comme directeur littéraire. Chez Corrêa, qui est aujourd’hui Buchet-Chastel, ensuite chez Julliard, chez Denoël, chez Robert Laffont. J’étais aussi membre de jurys. À la fin du compte, à l’âge où on m’a mis à la retraite, j’ai encore fait des coéditions. Et je me suis dit: pourquoi ne pas essayer moi-même? Mais je n’avais pas d’argent. Ce n’est pas un métier facile, dans ma situation.

Est-ce que vous mettez votre métier d’éditeur en relation avec l’attitude du militant pour qui rien de ce qui est humain n’est étranger?
Absolument. Cela reste une forme de militantisme pour moi. Le militantisme, je l’ai pratiqué pendant un certain nombre d’années. J’ai ensuite continué au titre d’intellectuel, comme on dit, quand je n’étais plus vraiment en train de courir les meetings ou de coller des affiches. Par exemple le Manifeste des cent vingt et un, contre la guerre d’Algérie, c’est moi et quelques autres qui avons assumé. C’est moi qui ai été arrêté, c’est moi qui ai été inculpé. Mais c’était en tant qu’intellectuel à ce moment-là, ce n’était pas en tant que militant politique, mais c’était quand même de la politique.

Est-ce qu’on peut faire une séparation?
Ça fait un tout, qu’on compartimente quand on en parle, mais en fait c’est une attitude, une façon de vivre, finalement. Ça comprend aussi bien l’écriture que la critique des autres, que l’édition, que le journalisme.

On s’adresse au public en général. Il y a quelques maisons d’édition comme la vôtre, comme José Corti, comme d’autres encore, qui ont la réputation d’être entièrement fermées sur elles-mêmes, d’être élitistes. À quoi ça tient cette réputation?
Pour Corti, je ne sais pas du tout comment ça marche. J’ai beaucoup d’estime, d’admiration même, pour ce qu’ils font, mais pour moi, la question est simple: je suis restreint par les moyens. Quand j’étais directeur littéraire chez Julliard ou chez Denoël, je pouvais avoir des représentants... Dire: «Ah, en Allemagne, il y a tel livre qui a... tel auteur qu’il faudrait...» J’en ai raté à partir du moment où je n’ai plus eu les moyens. Arno Schmidt, je suis arrivé à l’attraper comme ça. Mais je n’avais déjà plus les moyens de régler les droits d’auteur, de fournir à l’auteur aussi des raisons de vivre. Un livre a du succès, on ne sait pas pourquoi... Pour moi, le succès ça ne va jamais très loin. Les plus grands succès que j’ai eus, c’est ceux qui ont eu des prix. Rinaldi a eu le Femina, Perec a eu le Renaudot... Alors ça, ce sont des succès qui permettent de publier les autres. Mais ça va aussi parce que j’étais chez des éditeurs qui avaient pignon sur rue. À partir du moment où on est seul, ça devient plus difficile. Il y a la banque, il y a la garantie...

«Il faut beaucoup publier pour qu’il y ait un livre qui sorte. MOI, Je ne peux pas me le permettre»

Et puis il y a les circuits de distribution...
Oui. J’ai eu des grands circuits, mais je ne les intéressais pas parce que les livres que je publiais n’étaient pas de vente facile. Il fallait les laisser plus longtemps chez les libraires.

Une des difficultés, c’est une production pléthorique. Rien que pour le roman, à chaque rentrée littéraire plus de six cents livres sont publiés. Comment apparaître dans un tel flot?
C’est toujours une question de moyens. J’ai eu une discussion avec Julliard, une fois, où il se plaignait d’avoir des difficultés. C’était un homme d’affaires. Il avait trois ou quatre banques et il se débrouillait très bien. Et je lui ai dit un jour: «Mais pourquoi vous publiez huit romans par mois? Qui ne se vendent pas. Il me répondu: s’il y en a un qui se vend, il paie tous les autres. C’est-à-dire qu’il faut beaucoup publier pour qu’il y en ait un qui sorte. Et moi, je ne peux pas me permettre ça. Dans l’année, j’en publie sept ou huit, c’est tout ce que je peux faire.

Ce que vous dites est assez inquiétant pour l’avenir de l’édition.
Ça me paraît assez sombre, mais on peut se tromper. Il y a toujours des choses impromptues, ou des choses qu’on n’attendait pas et qui se manifestent.

Aujourd’hui, l’idée même de progrès, de progrès de l’humanité, a du plomb dans l’aile. Est-ce que c’est justifié?
Les idées de progrès sont répandues par ceux qui ont intérêt, aussi, à les répandre: «consolez-vous, parce que, grâce au progrès, vous allez voir que ça va aller mieux.» C’est l’histoire qu’on raconte depuis des siècles.

Et cela n’est pas vrai ?
Ça n’est pas tout à fait vrai. Il y a en effet une élévation du niveau de vie, si on veut, pour les basses classes, mais il y a le fait qu’elles restent des basses classes par rapport à ceux qui leur disent: confiance! Alors que, en fait, s’il y a quelque progrès il vient de la lutte de ceux qui sont en bas, en général. La diminution des heures de travail...

Vous dites que les gens des classes dominantes ont intérêt à répandre l’idée du progrès. Mais, aujourd’hui, certaines couches dominantes rejettent l’idée même de progrès. Celui qui veut cultiver la raison, on le traite de rationaliste, de positiviste, d’esprit restreint. Finalement, les Lumières auraient mené au goulag. L’esprit de progrès mènerait au totalitarisme.
Tout dépend de qui voit cette ambition de progrès. Parce que le progrès qu’on observe, le progrès technologique... Pff...! Il y a l’autre forme de progrès, qui est celui des classes exploitées qui essaient de vivre mieux, non pas parce qu’elles ont l’électricité, la télé­vision, etc., mais parce qu’elles travaillent moins, qu’elles ont davantage de loisirs, parce qu’elles peuvent se cultiver davantage. C’est ça que je vois comme progrès.

«Il y avait quelque chose qui bouillait et, du coup, la marmite explose»

Est-ce que vous pensez qu’il y a des risques qu’on aille vers des régressions? Avec les questions religieuses, par exemple.
Oui, il y a eu un regain de la religion, de l’esprit religieux, qu’il soit catholique, protestant, juif, musulman, enfin, il y a une espèce de remise de son sort à quelque chose... Un refus de prendre son sort en main. Au fond, c’était ça les Lumières: prendre sa vie en main. Aujourd’hui, les gens ont peur. Il y a un climat général de peur. On ne sait pas à quoi il est dû. Il est dû aux crises financières, il est dû au chômage, il est dû à toutes sortes de difficultés de la vie, qui font qu’on a peur.

Est-ce que c’est lié, aussi, à un manque d’espoir? Espoir raisonné ou irraisonné, d’ailleurs...
Probablement... Mais, écoutez, on ne serait pas vivant si on n’avait pas aussi cet espoir en soi. Il y a toujours l’imprévu qui arrive, qui fait que... Paf! Voilà! Tout d’un coup, ça démarre. C’est en ce sens que l’espoir existe. C’est un peu compter sur le hasard. Compter sur la lutte qu’on mène, mais aussi compter sur le déclenchement de quelque chose qui va se produire. On ne sait pas quoi.

Par exemple, la grève de 1936 a démarré d’une manière inattendue.
Imprévue!

Ce genre de choses peut se produire?
Ça peut se reproduire, mais je ne sais pas de quelle façon. Ce sont toujours des mouvements populaires qui emportent les choses, depuis la Révo­lution de 1789.

Et qui se déclenchent...
On ne sait pas pourquoi, pour le moindre incident... N’importe quoi, mais il y avait quelque chose qui bouillait et, du coup, la marmite explose. Il est possible que cela soit aussi ça. Pourquoi pas, mais qui sait? C’est avoir des vues sur un avenir qui nous échappe. On peut travailler en un certain sens, pour avoir une conduite disons presque morale, quoi. Plus que politique encore.

Oui, mais on peut considérer comme raisonnable le fait de se tenir prêt à faire aboutir un mouvement qui se déclencherait. Le faire aboutir à quelque chose qui amène un progrès pour l’humanité. Parce que des jacqueries, au sens du XVIIIe siècle, il y en a eu beaucoup, il y a en a toujours aujourd’hui, les révoltes des banlieues étaient un peu des jacqueries...
Oui, tout à fait.

Et si personne n’est là pour donner une perspective à ces mouvements-là, ils s’épuisent. Est-ce que cela pourrait être ça, l’attitude moralement et politiquement raisonnable d’envisager l’avenir? C’est pourquoi existe Force Ouvrière! On est tous un peu dans cette perspective! Enfin, moi, j’y suis.


Propos recueillis par Jean-Pierre Alliot
 
 
 
 
 
 

Interview

Maurice Nadeau: Un éditeur qui veut offrir «des raisons de vivre»

Article paru dans FO Hebdo n°2951

Publier des livres, c’est donner au lecteur et à l’auteur une dimension plus large à leurs existences. Le vieux militant et découvreur de talents apporte aux lecteurs de FO Hebdo son témoignage sensible et lucide sur un métier qui se situe aux confins de l’industrie, de la création, de l’interprétation du monde et de l’action pour le changer.

16 juin. Dans les locaux de La Quinzaine littéraire, au deuxième étage d’un immeuble de la rue Saint-Martin, juste en face du Centre Pompidou, quelques pièces d’un appartement abritent La Quinzaine littéraire et les Éditions Maurice Nadeau. Odeur de papier, couloirs et pièces diverses encombrés. Maurice Nadeau est installé à une grande table, téléphone, à l’oreille il parle à un auteur de son manuscrit. Nous allons dans une autre pièce, minuscule, où les piles de livres nous laissent un peu d’espace pour parler. Engagé durant de nombreuses années dans le mouvement trotskyste, il garde l’âme d’un militant. Aux détours de la conversation, on entend les noms des écrivains qu’il a découverts ou publiés. Ils étaient souvent des inconnus; certains sont aujourd’hui des gloires de la littérature. Georges Perec, Michel Houellebecq, Henry Miller, Lawrence Durell, Witold Gombrowicz, Claire Etcherelli, Samuel Beckett, Jean-Marie Gustave Le Clézio et des dizaines d’autres. Si certains de ses auteurs ont fini à l’Académie française... il semble plus attiré par l’idée d’une sorte d’agora internationale des lettres.

Maurice Nadeau: J’enlève mes lunettes pour vous voir mieux... Les aléas de la vie. Je viens de fêter mes... fêter?... je ne les ai pas fêtés, d’ailleurs... J’ai passé outre. 99 ans. Je rentre dans ma centième année. Vous vous rendez compte!

FO Hebdo: Et vous comptez les fêter, les cent?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas l’habitude de célébrer les anniversaires.

On fête beaucoup les anniversaires... Le 18 juin, alors que l’époque est aussi peu portée à la résistance. Qu’est-ce que vous en pensez?
C’est la parole qui triomphe. On parle et on croit qu’on fait. Alors, on dit beaucoup de choses et on célèbre beaucoup d’anniversaires et on a l’impression de se sentir mieux.

Il y a bien des gens qui réagissent.
Oui, heureusement !

À part cette emprise de la parole, comment voyez-vous la société dans son ensemble, la situation du pays?
Vous savez, je n’ai pas de grandes vues personnelles. J’ai milité pendant très longtemps pour une société meilleure. J’ai été obligé de me convaincre que je m’étais fourré le doigt dans l’œil, puisque tout ça, maintenant, fait partie d’utopies, des choses qu’on rejette dans le passé. Alors, ce que je vois, c’est ce qu’on voit à toutes les époques. On voit toujours qu’il y a quelque chose qui va finir.

«Il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’il faut lutter, combattre. Rien ne nous vient du ciel»

Quand quelque chose finit, c’est que quelque chose va venir.
Voilà! Quelque chose va venir, mais on ne sait pas trop quoi. Tant que je militais, j’avais l’impression que ce qui allait venir serait meilleur que ce qui était. Maintenant, je n’ai pas cette impression, parce que je ne sais pas du tout ce qui va venir. Il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’il faut lutter, il faut combattre. Rien ne vous vient du ciel. C’est une philosophie de la vie que j’ai eue très tôt. Parce qu’il fallait se débrouiller, étant donné que j’étais «de petite extrace». J’étais pupille de la nation, mais il fallait que je donne des preuves.

À l’école?
La troisième République, quand même, avait cet avantage d’aider les basses classes à se hausser un petit peu. Elle prenait les individus qui travaillaient bien à l’école... Alors, me disait mon instituteur, il faut continuer. Tu iras à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, tu seras professeur d’école normale.

Et vous l’avez été?
Au moment où j’ai été nommé, j’ai viré vers le journalisme. C’était en 1945. J’ai reçu ma nomination comme professeur à l’École normale de Melun et en même temps, avec un ami de la Résistance, j’avais trouvé Pascal Pia, directeur de Combat. Je venais de publier un livre, Histoire du surréalisme, et il voulait m’en parler. Au cours de l’entrevue, il me dit: à demain! Il croyait que je venais chercher du boulot. Je ne venais pas chercher du boulot, mais, à ce moment-là, en 45, les collabos déménageaient et il y avait un renouvellement des équipes et des jeunes venaient... Donc je reviens le lendemain. Il me met aux dépêches. Il me met au boulot. Comme j’avais des lumières sur les lettres, il me dit: tu rendras compte des livres. C’est comme ça qu’on devient critique littéraire, éditeur.

Justement, la littérature, aujourd’hui, quel peut être son rôle ou, plus généralement, le rôle des intellectuels, des écrivains, dans la société?
Grave question... C’était une époque où les intellectuels avaient une certaine importance, enfin une certaine influence...

Considériez-vous qu’à l’épo-que la littérature était un combat ou participait à un combat?
Je l’ai toujours pensé. Je n’ai jamais pris ça pour un divertissement. J’ai pris ça comme une façon, quand j’étais plus jeune, de se cultiver, d’apprendre, de se mettre au contact de gens qui étaient plus avertis que moi, plus savants, avec plus de talent, qui allaient m’apprendre des choses. Le premier moteur de lire, c’est ça: on va apprendre des choses, on va grandir... Maintenant que c’était un combat aussi, la littérature, ça, je l’ai toujours pensé. Montesquieu, Voltaire, Diderot, etc. Ce sont des gens qui écrivaient, mais surtout qui avaient des choses dans la tête pour apprendre aux autres.

Et vous avez abordé la littérature. Vous avez écrit et vous êtes devenu éditeur. Aujourd’hui, comment est-ce que vous concevez le métier d’éditeur?
Pour moi, il est très difficile, parce que je n’ai pas d’argent. J’ai travaillé chez plusieurs éditeurs, comme directeur littéraire. Chez Corrêa, qui est aujourd’hui Buchet-Chastel, ensuite chez Julliard, chez Denoël, chez Robert Laffont. J’étais aussi membre de jurys. À la fin du compte, à l’âge où on m’a mis à la retraite, j’ai encore fait des coéditions. Et je me suis dit: pourquoi ne pas essayer moi-même? Mais je n’avais pas d’argent. Ce n’est pas un métier facile, dans ma situation.

Est-ce que vous mettez votre métier d’éditeur en relation avec l’attitude du militant pour qui rien de ce qui est humain n’est étranger?
Absolument. Cela reste une forme de militantisme pour moi. Le militantisme, je l’ai pratiqué pendant un certain nombre d’années. J’ai ensuite continué au titre d’intellectuel, comme on dit, quand je n’étais plus vraiment en train de courir les meetings ou de coller des affiches. Par exemple le Manifeste des cent vingt et un, contre la guerre d’Algérie, c’est moi et quelques autres qui avons assumé. C’est moi qui ai été arrêté, c’est moi qui ai été inculpé. Mais c’était en tant qu’intellectuel à ce moment-là, ce n’était pas en tant que militant politique, mais c’était quand même de la politique.

Est-ce qu’on peut faire une séparation?
Ça fait un tout, qu’on compartimente quand on en parle, mais en fait c’est une attitude, une façon de vivre, finalement. Ça comprend aussi bien l’écriture que la critique des autres, que l’édition, que le journalisme.

On s’adresse au public en général. Il y a quelques maisons d’édition comme la vôtre, comme José Corti, comme d’autres encore, qui ont la réputation d’être entièrement fermées sur elles-mêmes, d’être élitistes. À quoi ça tient cette réputation?
Pour Corti, je ne sais pas du tout comment ça marche. J’ai beaucoup d’estime, d’admiration même, pour ce qu’ils font, mais pour moi, la question est simple: je suis restreint par les moyens. Quand j’étais directeur littéraire chez Julliard ou chez Denoël, je pouvais avoir des représentants... Dire: «Ah, en Allemagne, il y a tel livre qui a... tel auteur qu’il faudrait...» J’en ai raté à partir du moment où je n’ai plus eu les moyens. Arno Schmidt, je suis arrivé à l’attraper comme ça. Mais je n’avais déjà plus les moyens de régler les droits d’auteur, de fournir à l’auteur aussi des raisons de vivre. Un livre a du succès, on ne sait pas pourquoi... Pour moi, le succès ça ne va jamais très loin. Les plus grands succès que j’ai eus, c’est ceux qui ont eu des prix. Rinaldi a eu le Femina, Perec a eu le Renaudot... Alors ça, ce sont des succès qui permettent de publier les autres. Mais ça va aussi parce que j’étais chez des éditeurs qui avaient pignon sur rue. À partir du moment où on est seul, ça devient plus difficile. Il y a la banque, il y a la garantie...

«Il faut beaucoup publier pour qu’il y ait un livre qui sorte. MOI, Je ne peux pas me le permettre»

Et puis il y a les circuits de distribution...
Oui. J’ai eu des grands circuits, mais je ne les intéressais pas parce que les livres que je publiais n’étaient pas de vente facile. Il fallait les laisser plus longtemps chez les libraires.

Une des difficultés, c’est une production pléthorique. Rien que pour le roman, à chaque rentrée littéraire plus de six cents livres sont publiés. Comment apparaître dans un tel flot?
C’est toujours une question de moyens. J’ai eu une discussion avec Julliard, une fois, où il se plaignait d’avoir des difficultés. C’était un homme d’affaires. Il avait trois ou quatre banques et il se débrouillait très bien. Et je lui ai dit un jour: «Mais pourquoi vous publiez huit romans par mois? Qui ne se vendent pas. Il me répondu: s’il y en a un qui se vend, il paie tous les autres. C’est-à-dire qu’il faut beaucoup publier pour qu’il y en ait un qui sorte. Et moi, je ne peux pas me permettre ça. Dans l’année, j’en publie sept ou huit, c’est tout ce que je peux faire.

Ce que vous dites est assez inquiétant pour l’avenir de l’édition.
Ça me paraît assez sombre, mais on peut se tromper. Il y a toujours des choses impromptues, ou des choses qu’on n’attendait pas et qui se manifestent.

Aujourd’hui, l’idée même de progrès, de progrès de l’humanité, a du plomb dans l’aile. Est-ce que c’est justifié?
Les idées de progrès sont répandues par ceux qui ont intérêt, aussi, à les répandre: «consolez-vous, parce que, grâce au progrès, vous allez voir que ça va aller mieux.» C’est l’histoire qu’on raconte depuis des siècles.

Et cela n’est pas vrai ?
Ça n’est pas tout à fait vrai. Il y a en effet une élévation du niveau de vie, si on veut, pour les basses classes, mais il y a le fait qu’elles restent des basses classes par rapport à ceux qui leur disent: confiance! Alors que, en fait, s’il y a quelque progrès il vient de la lutte de ceux qui sont en bas, en général. La diminution des heures de travail...

Vous dites que les gens des classes dominantes ont intérêt à répandre l’idée du progrès. Mais, aujourd’hui, certaines couches dominantes rejettent l’idée même de progrès. Celui qui veut cultiver la raison, on le traite de rationaliste, de positiviste, d’esprit restreint. Finalement, les Lumières auraient mené au goulag. L’esprit de progrès mènerait au totalitarisme.
Tout dépend de qui voit cette ambition de progrès. Parce que le progrès qu’on observe, le progrès technologique... Pff...! Il y a l’autre forme de progrès, qui est celui des classes exploitées qui essaient de vivre mieux, non pas parce qu’elles ont l’électricité, la télé­vision, etc., mais parce qu’elles travaillent moins, qu’elles ont davantage de loisirs, parce qu’elles peuvent se cultiver davantage. C’est ça que je vois comme progrès.

«Il y avait quelque chose qui bouillait et, du coup, la marmite explose»

Est-ce que vous pensez qu’il y a des risques qu’on aille vers des régressions? Avec les questions religieuses, par exemple.
Oui, il y a eu un regain de la religion, de l’esprit religieux, qu’il soit catholique, protestant, juif, musulman, enfin, il y a une espèce de remise de son sort à quelque chose... Un refus de prendre son sort en main. Au fond, c’était ça les Lumières: prendre sa vie en main. Aujourd’hui, les gens ont peur. Il y a un climat général de peur. On ne sait pas à quoi il est dû. Il est dû aux crises financières, il est dû au chômage, il est dû à toutes sortes de difficultés de la vie, qui font qu’on a peur.

Est-ce que c’est lié, aussi, à un manque d’espoir? Espoir raisonné ou irraisonné, d’ailleurs...
Probablement... Mais, écoutez, on ne serait pas vivant si on n’avait pas aussi cet espoir en soi. Il y a toujours l’imprévu qui arrive, qui fait que... Paf! Voilà! Tout d’un coup, ça démarre. C’est en ce sens que l’espoir existe. C’est un peu compter sur le hasard. Compter sur la lutte qu’on mène, mais aussi compter sur le déclenchement de quelque chose qui va se produire. On ne sait pas quoi.

Par exemple, la grève de 1936 a démarré d’une manière inattendue.
Imprévue!

Ce genre de choses peut se produire?
Ça peut se reproduire, mais je ne sais pas de quelle façon. Ce sont toujours des mouvements populaires qui emportent les choses, depuis la Révo­lution de 1789.

Et qui se déclenchent...
On ne sait pas pourquoi, pour le moindre incident... N’importe quoi, mais il y avait quelque chose qui bouillait et, du coup, la marmite explose. Il est possible que cela soit aussi ça. Pourquoi pas, mais qui sait? C’est avoir des vues sur un avenir qui nous échappe. On peut travailler en un certain sens, pour avoir une conduite disons presque morale, quoi. Plus que politique encore.

Oui, mais on peut considérer comme raisonnable le fait de se tenir prêt à faire aboutir un mouvement qui se déclencherait. Le faire aboutir à quelque chose qui amène un progrès pour l’humanité. Parce que des jacqueries, au sens du XVIIIe siècle, il y en a eu beaucoup, il y a en a toujours aujourd’hui, les révoltes des banlieues étaient un peu des jacqueries...
Oui, tout à fait.

Et si personne n’est là pour donner une perspective à ces mouvements-là, ils s’épuisent. Est-ce que cela pourrait être ça, l’attitude moralement et politiquement raisonnable d’envisager l’avenir? C’est pourquoi existe Force Ouvrière! On est tous un peu dans cette perspective! Enfin, moi, j’y suis.


Propos recueillis par Jean-Pierre Alliot

Activité syndicale du 20/08/2010