Jean-François Pescheux est un homme très peu connu du public. Ancien coureur professionnel, né en 1952, il entre à la Société du Tour de France en 1982, après une carrière sportive où, comme il le reconnaît,
«je ne faisais pas partie des grands du peloton» malgré une belle troisième place au Tour de l’Oise en 1980 .
Il aime la discrétion et évite, autant que faire se peut, les lumières trop brillantes des flashes ou des projecteurs de la presse. Derrière son regard parfois dur, son air bougon et sa stature, se cache un homme éminemment sympathique, accueillant, chaleureux et qui ne connaît pas la langue de bois. Il est un des rouages essentiels du Tour de France, de sa préparation à sa conclusion.
Les itinéraires, les difficultés, c’est lui le maître d’œuvre de la plus grande course cycliste du monde et, malgré ses énormes responsabilités, il reste un homme simple.
FO Hebdo: Jean-François Pescheux, dans le Tour vous poussez régulièrement, sur les ondes de Radio Tour, des «coups de gueule» contre les pilotes de voiture presse, les motards, mais aussi les directeurs sportifs et même parfois contre le pilote de l’hélicoptère de la télévision. C’est le rôle du directeur de l’épreuve que de surveiller en permanence les faits et gestes de la caravane course?
Jean-François Pescheux: Mon rôle, c’est de faire en sorte que la course se déroule le mieux possible, dans la meilleure sécurité possible, et surtout qu’il n’y ait aucune irrégularité sportive. Dans ma voiture, je suis à côté du président du jury des commissaires, nous sommes la tour de contrôle d’une épreuve comme le Tour. Nous sommes là pour gérer: la régulation des motos photographes, presse radio, télévision, les voitures, les directeurs sportifs. Nous sommes également la voix de Radio Tour, pour les incidents, crevaisons, chutes, appels de coureurs, nous surveillons la vie interne du peloton. Il faut comprendre que nous sommes sur un stade mouvant et qu’il faut le gérer. Alors il est vrai que, parfois, je rappelle à l’ordre crûment les suiveurs qui font des erreurs. Il faut le faire pour leur rappeler qu’il y a des règles très précises. Certains les oublient, d’autres ne les respectent pas. Si je les laisse faire, ils vont y aller, une fois ils seront à quinze mètres des coureurs, la deuxième fois à huit mètres et, la troisième fois, ils seront sur le guidon.
FO Hebdo: Cette position que vous avez dans la course et le rôle que vous y exercez sont parfois difficiles à tenir?
Jean-François Pescheux: Je pense que ma connaissance du cyclisme, de l’organisation et du déroulé de la route me permet d’anticiper au maximum ce qui va se passer. Parfois c’est un rôle difficile, mais il faut un surveillant, savoir se faire respecter. Si vous hurlez au micro, cela ne sert à rien. Il faut dire les choses quand cela est nécessaire, ne pas en rajouter. Je n’interviens pas souvent, mais lorsque je le fais, cela fait mouche et finalement c’est le but de l’opération. Par exemple, enlever les motos du direct-télé, lorsque l’homme de tête est dans les cinq derniers kilomètres et qu’il a trente secondes sur le peloton, que la moto télé est juste devant celui-ci et qu’il a l’échappé en point de mire, la moto fausse la course et je la fais évacuer tout de suite.
FO Hebdo: Il n’y a donc aucune différence entre la moto de direct et une autre moto?
Jean-François Pescheux: Non, aucune différence. Strictement aucune! Personne ne peut fausser la course et tout le monde doit respecter le règlement. Celui qui pilote une moto, une voiture et qui ne connaît pas les règles, qui n’a aucune notion de la course, se fait immédiatement rappeler à l’ordre. La régularité de la course passe avant toutes autres considérations. S’il faut défendre les suiveurs, je les défends. Je sais combien c’est difficile et compliqué le fait de conduire en course une voiture ou piloter une moto. Quand on est à l’arrière du peloton, on a toujours l’impression que les motos devant sont «dans le peloton», or elles sont très souvent à trente ou cinquante mètres. Il n’y a donc pas lieu de les rappeler à l’ordre. C’est aussi cela mon rôle. Tous les pilotes moto ou voiture savent parfaitement qu’ils sont sous très haute surveillance [NDLR: C’est pourquoi les pilotes en course sont très souvent d’anciens coureurs ou ont une très grande expérience du pilotage au cœur du peloton, notamment en montagne], mais cela ne doit pas empêcher le respect mutuel et le respect impératif des règles.
FO Hebdo: Le Tour de France, ce sont aussi des milliers de spectateurs sur le bord de la route. Cela fait aussi partie de vos attributions que de surveiller le public et de sa sécurité?
Jean-François Pescheux: Oui, car il faut toujours anticiper. En aucun cas la course doit être bloquée ou les coureurs gênés dans leur effort. Quand on sait, par exemple, qu’au sommet du Tourmalet on passe sur une seule file et que l’homme de tête a une minute d’avance sur le groupe de contre-attaque, on enlève immédiatement les voitures et les motos. On ne les enlève pas à cinq cents mètres du sommet mais à deux kilomètres du sommet. Il en est de même quand on arrive dans une agglomération dans laquelle on va rencontrer un grand nombre de ralentisseurs ou de giratoires. Pour conduire en course, il faut avoir toujours à l’esprit que les coureurs sont prioritaires et qu’ils ralentissent très peu, il faut donc anticiper et pour cela avoir la connaissance du cyclisme. Quand une voiture ou des motos sont derrière des échappés et que vous ne savez pas comment les doubler, vous allez droit à l’accident. Personne ne s’improvise pilote en course. C’est un métier, un métier difficile!
FO Hebdo: Le Tour 2008 n’a pas de prologue, il commence directement par une étape de cent quatre-vingt-quinze kilomètres. Pourquoi?
C’est un départ particulier car c’est une Région qui était candidate alors qu’habituellement c’est une ville ou un département. C’est pourquoi il n’y a pas de prologue car c’est la région Bretagne qui organise le «Grand Départ». Lors d’un départ habituel, le Tour de France reste deux jours et demi dans le département ou la ville. En 2008, c’est la même chose, mais pour une région qui comporte quatre grands départements, il y avait nécessité de «servir» tout le monde. Si nous avions fait un prologue à Brest, cela était impossible. Il y a aussi la volonté des organisateurs de changer la configuration habituelle, un prologue, un temps fort en fin de première semaine, un temps fort en fin de deuxième et ensuite on arrivait dans les cols. Finalement, nous avions toujours le même scénario, des échappés qui prenaient dix, quinze minutes d’avance et qui se faisaient rattraper dans les dix derniers kilomètres.
Nous avons décidé d’essayer autre chose en entrant tout de suite dans le vif du sujet.
Pas de prologue, cela signifie aussi pas de bonification. Chaque sprint est donc très important. Pour le maillot jaune, si le peloton arrive groupé tous les jours, cela va se décider aux places. C’est-à-dire que celui qui termine trois étapes à la dixième place peut prendre le maillot, puisque c’est le total des places qui entre en ligne de compte. C’est une révolution d’avoir supprimé les bonifications aux sprints. Nous allons tester et nous verrons si par la suite nous renouvellerons l’opération.
FO Hebdo: Après cinq jours de course, le peloton aborde les premières difficultés. C’est aussi une volonté de l’organisation que de laisser une moindre place aux sprinteurs?
Jean-François Pescheux: Nous avons, là aussi, voulu rompre avec la tradition de ces dernières années en attaquant rapidement des étapes dites de moyenne montagne. La topographie de la France nous permet de faire ce genre de chose. Si on partait de Dunkerque et que l’on descendait vers Bordeaux, nous n’aurions pas un parcours comme celui de cette année. Dans la première semaine de course, il y a effectivement très peu d’arrivées pour les purs sprinteurs et cela aussi va changer bien des choses, puisque même la première étape est une arrivée en côte. La première arrivée sur le plat c’est Nantes et ensuite Toulouse. Les véritables sprinteurs n’ont donc que très peu d’occasions de s’exprimer.
FO Hebdo: C’est donc un Tour de France pour grimpeurs?
Jean-François Pescheux: Non, ce n’est pas un Tour pour un grimpeur ou un rouleur ou un spécialiste du contre-la-montre. Le Tour de France est fait pour que le meilleur coureur puisse s’imposer. Un pur grimpeur ne fera pas la différence en moyenne montagne mais en haute montagne. C’est dans la haute et très haute montagne qu’un grimpeur pur peut s’exprimer. La différence, cette année, c’est que, pour eux, cela va beaucoup moins frotter aux arrivées et que cela peut éventuellement les avantager, car il y aura moins de risques. Celui qui portera le maillot jaune à l’arrivée aux Champs-Élysées sera de toute façon le meilleur, le plus complet.
FO Hebdo: Au regard du parcours, on s’aperçoit que les Pyrénées, premier massif montagneux abordé, comporte deux jours avec, en point d’orgue, le Tourmalet et l’arrivée à Hautacam. Après ce sont les Alpes, avec de grosses difficultés. N’est-ce pas un peu trop que de franchir en quelques jours six cols hors catégorie et finalement tout ne va-t-il pas se jouer dans les Alpes?
Jean-François Pescheux: Non, je ne crois pas. Même si on passe de très grosses difficultés, comme les cols d’Agnel, la Lombarde, de la Bonnette, le Galibier, la Croix-de-Fer et l’Alpe-d’Huez. Ce sont effectivement six cols hors catégorie, dont la Bonnette qui est la route la plus haute d’Europe. Le deuxième massif montagneux est toujours le plus difficile. Quand on me dit, le Tour est plus dur, moins dur, je réponds non! Le Tour de France, c’est le Tour de France! Il y a des coureurs qui préfèrent les Pyrénées, d’autres les Alpes. Certains ont du mal à franchir le Tourmalet et ils franchissent la Bonnette sans problème. Rien n’est joué d’avance. Il ne faut jamais oublier que faire des étapes trop dures, ce n’est pas rendre service aux coureurs et au Tour de France.
FO Hebdo: Cette année, le Tour part sans le vainqueur de l’an passé, Alberto Contador. Il ne peut défendre son titre, puisque vous, les organisateurs, n’avez pas sélectionné l’équipe Astana. Vous comprenez, en tant qu’ancien coureur, l’amertume et la déception de ce champion?
Jean-François Pescheux: Je comprends parfaitement sa déception, mais je vous demande aussi de comprendre notre position de la non-sélection d’Astana. Cette équipe nous a menti depuis deux ans. Qu’elle nous prouve en 2008 qu’elle a véritablement changé et nous verrons en 2009. C’est Contador qui a choisi cette équipe. Ce n’est pas nous qui l’avons incité à s’engager chez eux. Il connaissait les risques en signant chez Astana! À partir de là, que le vainqueur du Tour 2007 ne soit pas présent, cela n’a rien de particulier car c’est déjà arrivé. Contador a fait un choix et c’est tout!
FO Hebdo: Alors qui va gagner le Tour?
Jean-François Pescheux: Je souhaite que ce soit un jeune coureur que personne ne connaît et que l’on ait de véritables révélations parmi les jeunes. Y a-t-il un jeune capable de profiter de ce qui se passe actuellement dans le vélo? Je l’espère!
La remise à plat de tout ce qui s’est fait ces dernières années doit permettre, je le souhaite et je l’espère, d’avoir un Tour surprenant, avec de nouvelles têtes, de nouveaux coureurs.
FO Hebdo: Vous sentez aujourd’hui, et malgré toutes les affaires de dopage qui entourent encore le cyclisme, qu’il y a un véritable renouveau?
Jean-François Pescheux: Oui! Il y a une nouvelle génération de coureurs. Elle n’a pas connu toutes les péripéties des années 1990 à 2000. Ces jeunes arrivent avec la volonté, le courage et tout ce qu’il faut pour effacer ce passé. Aujourd’hui, les coureurs sont sous haute surveillance permanente. Ils ne peuvent plus sortir sans dire où ils sont. Ils ne peuvent plus prendre un produit sans en avoir l’autorisation. Ils sont sous très haute surveillance. Il y aura, obligatoirement, un renouveau du peloton. L’avenir du cyclisme, il est là!
Propos recueillis par J-P Moinet