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Romain Bardet : « Ma deuxième place en 2016 n’est pas un aboutissement »

, Baptiste Bouthier

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Romain Bardet sur le podium du Tour 2016 avec Christopher Froome (1er) et Nairo Quintana (3e). © ASO

Monté sur le podium du Tour l’an dernier, le Français aspire à la plus haute marche, même s’il reste humble. Entretien riche pour découvrir celui qui est bien plus qu’un coureur cycliste.

FO Hebdo : Romain, vous aviez déjà brillé sur le Tour de France par le passé, mais votre deuxième place l’an dernier était inédite. Depuis ce podium, les regards ont-ils changé ?

Romain Bardet : Dire le contraire, ce serait mentir ! J’essaie de ne pas trop prêter attention à tout ça, je ne pense pas avoir changé ou avoir été affecté par ce podium, je relativise, j’essaie de rester le même au quotidien. Mais forcément, cela chamboule parfois les habitudes de jeunesse, je dois faire plus attention, me protéger davantage. Cet hiver, quand j’ai fait la coupure, plusieurs fois par jour, au gré des rencontres, on me rappelait ce Tour de France 2016 : pas évident pour oublier ! Même s’il s’agit bien évidemment de marques d’affection. Moi, j’ai un peu de mal à me rendre compte, à mesurer l’émotion que ma performance a pu procurer aux gens à travers leur écran de télévision. Et je ne veux pas m’en contenter, cette deuxième place n’est pas un aboutissement, donc je ne dois pas faire un trop-plein de ces attentions pour ne pas me reposer sur cette notoriété grandissante.

Il y a fort à parier d’ailleurs que ces gens qui vous parlent du Tour vous demandent d’aller plus loin maintenant, et de le remporter…

Voilà, maintenant, il faut le gagner ! Faire un podium c’est déjà difficile, on l’a vu, les étoiles se sont alignées pour moi l’été dernier. Être dans les cinq ou six meilleurs coureurs du Tour, d’accord, mais la marche à gravir pour devenir le premier, elle est colossale. Je n’ai pas encore toutes les cartes en main je pense – en tout cas mon esprit cartésien le pense. Je dois me sentir vraiment prêt pour y arriver.

Vous attendez-vous à des Tours plus difficiles, où vous serez davantage attendu et surveillé, où la pression sera plus grande ?

Ça ne m’effraie pas du tout. J’ai déjà eu l’expérience d’un bon Tour en 2014 (sixième), suivi d’un Tour pas totalement raté mais en deçà des espérances l’année suivante (neuvième, une victoire d’étape). J’essaie de prendre du recul. Une carrière, c’est long, j’ai la chance de l’avoir démarrée très tôt et je ferai probablement dix ou douze Tours de France. C’est la plus grande course du monde : il faut faire preuve de modestie face à l’événement, la concurrence. J’ai pris part à quatre éditions, j’ai fait trois tops 10… mais on ne maîtrise pas tout. Il ne faut pas raisonner qu’en termes de résultats, mais aussi de niveau de performance si je veux me rapprocher de Chris Froome. C’est lui la référence, évidemment, même si, comme on l’a vu sur le dernier Tour, derrière lui on est cinq ou six assez proches. Je parle en termes de performance globale, sur le long terme : bien sûr, on a tous des jours meilleurs que d’autres, et moi j’ai su capitaliser sur mes bonnes journées pour prendre la deuxième place. C’est aussi le signe que notre sport s’assainit : il n’y a plus de différences colossales, ni de recette miracle. J’accepte cette concurrence, et la possibilité d’un Tour qui se passe moins bien. Toute expérience est fondatrice.



Votre philosophie est celle d’un cyclisme plutôt offensif, mais la course aux classements généraux demande souvent un attentisme permanent… Comment arrivez-vous à concilier les deux sans vous frustrer ?

J’ai terminé deuxième du Tour en passant à l’attaque l’an dernier sur l’étape de Saint-Gervais, et en la remportant. On peut donc concilier les deux, mais il ne faut pas manquer les occasions ! Sur l’échelle d’une saison, elles ne sont pas légion. Il faut savoir attendre le moment opportun pour faire la différence. J’ai la chance d’avoir cet instinct, l’envie de prendre des risques, sinon je trouve la course monotone, pour ne pas dire soporifique. Le peloton est beaucoup trop attentiste aujourd’hui, plus personne ne veut prendre le risque de tout perdre. Moi, j’ai besoin de me mettre un peu en danger – mais de manière raisonnée. Prendre un risque ce n’est pas un aveu de faiblesse !

Avez-vous coché une étape en particulier sur ce Tour 2017 ?

Non parce que se focaliser sur une journée, c’est le meilleur moyen de se rater le lendemain. Sur ce parcours il y a beaucoup d’incertitudes, c’est un tracé offensif qui pourrait donner des surprises. Je reste prudent, mais c’est à mettre au crédit de l’organisateur dans un sport qui est de plus en plus professionnel et homogène. Dès le mois de janvier, la moitié des équipes est au même endroit, en Espagne, à gravir les mêmes difficultés pour préparer la saison… Sur ce Tour, il y a des routes plus méconnues, des formats plus courts, comme cette étape de 100 km. C’est une découverte.

Les spectateurs de juillet ne le savent pas forcément, mais vous n’êtes pas qu’un homme du Tour, vous aimez bien d’autres moments de la saison. Vous parlez souvent de la classique belge du printemps, Liège-Bastogne-Liège par exemple…

Oui, et je pense que le Critérium du Dauphiné (en juin) est ma course préférée. C’est dans les Alpes, sur un terrain que j’affectionne. Il y a aussi le Tour de Lombardie (classique italienne à l’automne). J’ai la même implication sur ces courses-là que sur le Tour de France. Ça permet de relativiser le mois de juillet. En fait, je suis attaché à l’histoire du cyclisme en général, je ne me laisse pas trop influencer par le miroir déformant que représente le Tour. J’ai grandi avec l’histoire du vélo. Je suis attaché à l’histoire des courses, leur ancienneté, la reproduction année après année des mêmes parcours. J’aime savoir que lorsque je dispute le Tour de Lombardie, on s’explique sur les mêmes difficultés qu’il y a cinquante ans. Il y a un héritage, une culture à préserver. Mais c’est également important que le vélo évolue. C’est devenu un sport plus concurrentiel, davantage de pays sont représentés, de nouvelles épreuves se créent et cela demande de l’énergie pour comprendre certaines subtilités culturelles, je suis très respectueux de ça.

Mais vous êtes resté fidèle à l’Auvergne, où vous êtes né et avez grandi !

Oui, je viens de Brioude, et aujourd’hui je suis sur Clermont-Ferrand, je fais toujours mes sorties d’entraînement dans le coin.

Il a quand même fallu voyager un peu pour passer professionnel…

J’ai démarré dans un petit club ici (le Vélo Sport Brivadois) avant de rejoindre le CC Chambéry en 2010, l’équipe réserve d’AG2R La Mondiale, où je suis passé pro ensuite, en 2012, et où j’évolue toujours. J’aime assez me remémorer ces belles années, j’étais étudiant, je passais vingt heures par semaine à la fac en parallèle du CC Chambéry, mais aussi de quelques courses avec l’équipe de France, c’était un grand plaisir, presque une double vie. Aujourd’hui, avec les contraintes sportives, c’est beaucoup plus compliqué de concilier les deux. Je me demande comment je faisais avant !

Parce que vous êtes toujours étudiant ?

J’ai passé mes derniers examens après le Tour 2016 et j’ai été diplômé à la fin de l’année ! J’ai terminé un master en management à l’école de commerce de Grenoble, que j’ai suivi par des cours à distance. C’est une question d’équilibre. J’ai besoin d’être en prise directe avec d’autres sujets, ça me sert beaucoup dans mon quotidien. Je suis très intéressé par des sujets comme la science politique, les relations internationales. L’actualité, la géopolitique, ça occupe mon temps libre, ce sont des sujets qui me marquent, au-delà de mes études.

Cela vous sert aussi en tant que coureur ? On vous dit souvent méticuleux, perfectionniste…

Bien sûr, cela apporte de la rigueur. Les études, ça sert à pas mal de sportifs. J’ai souvent des journées chargées qui demandent pas mal d’organisation. J’essaie de rentabiliser mes journées à l’entraînement ou en course en suivant un raisonnement cartésien d’étudiant.

Bref, Romain Bardet n’est pas qu’un coureur cycliste…

Le vélo n’est qu’une partie de ma vie. Actuellement, cela m’occupe à 100 % mais c’est très provisoire. Je ne veux pas me couper du monde extérieur. Je peux rapidement me retrouver loin de ce monde-là. Je veux pouvoir m’épanouir quand la tête ne suivra plus ou que le corps dira stop, c’est un grand enjeu pour moi.

Qu’est-ce qui vous a marqué, en tant qu’homme, ces derniers temps ?

Il y a des sujets importants pour moi : l’élection de Donald Trump, le Brexit, les relations internationales qui risquent d’être chamboulées avec en plus une Europe dont l’influence se rétrécit… La politique française aussi, qui s’est pas mal redéfinie. Je me revendique pro-européen et 2017 est une année charnière, après cinquante ans de construction européenne on se retrouve à un carrefour. Il va falloir redéfinir les enjeux de cette union qui est soumise à plein de questions, que ce soit l’identité propre de l’UE, la question des migrants, des frontières, la montée des populismes… Je trouve tout cela inquiétant pour notre citoyenneté et pour toutes les avancées obtenues depuis des décennies.

On est presque étonné de vous entendre parler de tout ça. Les sportifs qui ont votre exposition sont souvent ultra-prudents dans leurs prises de parole publiques et préfèrent ne pas donner leur avis plutôt que de risquer d’abîmer leur image…

Cela n’engage que moi. C’est ma sensibilité personnelle, je n’ai pas vocation à revendiquer quoi que ce soit. Mais je suis un citoyen. Ma parole ne vaut pas plus que celle d’un autre, mais ce sont des sujets importants pour moi, donc je me dois d’en parler.

Vous semblez déjà très prêt pour l’après-vélo, quand votre carrière s’achèvera, et pourtant vous n’avez que 26 ans. Pensez-vous rester coureur professionnel encore très longtemps ?

Honnêtement, je ne sais pas du tout. Il y a comme un paradoxe : souvent je me dis que je ne ferai pas ces sacrifices longtemps, et en même temps je m’éclate tellement que dès que je fais une coupure de trois semaines je ressens un manque, c’est un sacerdoce. Donc… je n’en sais rien ! Je veux préserver cette liberté : si j’ai donné mon maximum, si j’ai fait mon temps, alors il sera peut-être temps de faire autre chose qu’appuyer sur des pédales.

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