Théâtre

Ubu ou le règne de la « phynance »

, Michel Pourcelot

Recommander cette page

Le règne de la « phynance » ne date pas d’hier. Et Ubu l’a si bien incarné que le revoici, toujours aussi décomplexé, dans Ubu roi (ou presque), sur la scène du TNP de Villeurbanne, du 31 mai au 10 juin.

« De tous côtés, on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances » faisait dire, non sans prémonition, Alfred Jarry (1873-1907) à son odieux personnage le plus connu, ce glorieux Père Ubu, dont les armes sont toujours d’actualité : le croc à finances et la machine à décerveler. Devenu roi à la place du roi, Ubu distribue même de l’argent au peuple pour lui reprendre sous forme d’impôts, un système baptisé « pompe à phynance » capable d’assécher tous les « bas de laine ». Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite...

Un phynancier hénaurme

Publiée en 1896, quatre ans après l’éclatement du scandale de Panama (déjà), la pièce d’Alfred Jarry, qui inspira largement dadaïste et surréalistes, a été, ces dernières décennies, présentée un nombre incalculable de fois sur les planches de France, Navarre et autres lieux. Cette fois-ci, c’est le directeur du TNP de Villeurbanne, Christian Schiaretti, qui a pris les manettes. Et Ubu en prend pour son grade : Jarry l’avait fait militaire mais il pourrait être de ces chevaliers d’industrie au langage de corps de garde, dans le privé, bien sûr. Décomplexé. Sa stratégie : le chaos. Les déchets de ses activités, il n’en a cure : elles polluent la scène. L’incarnation d’un personnage aussi « hénaurme », dans une telle « fatrasie collective », boostée par chants et musiques, a été confiée à Stéphane Bernard, déjà vu sous la direction de Christian Schiaretti dans Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche de Hervé Blutsch et Par-dessus bord de Michel Vinaver. A ses côtés, la Mère Ubu, jouée par Élizabeth Macocco, « sournoise, avide, émancipée », qui « n’a de cesse de protéger son ambition, alternant diaboliquement fausse soumission ou détermination implacable ». Une pièce ubuesque, mais pas plus absurde que scier la branche sur laquelle on est assis, pas plus cynique que certains systèmes qu’Ubu n’aurait pas désavoués et qui, eux, règnent toujours.


Ubu roi (ou presque) , pièce d’Alfred Jarry, mise scène par Christian Schiaretti et interprétée par Stéphane Bernard, Julien Gauthier, Damien Gouy, Margaux Le Mignan, Clémence Longy, Élizabeth Macocco, Clément Morinière, Maxime Pambet, Julien Tiphaine, Marc Delhaye.
Du mardi 31 mai au vendredi 10 juin 2016, au Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon 69627 Villeurbanne.
Durée : environ 1h30. Tout public à partir de 12 ans
Tarifs : de 8 à 25 €
Billetterie : 04 78 03 30 00