Economie

2025, l’odyssée du plein emploi

, Michel Pourcelot

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En 2025, le soleil brillera sur une France où régnera le plein emploi. C’est le vœu du président de la République. Mais qu’est-ce réellement que le plein emploi ? Une terre promise ? Qu’en est-il des mesures prises pour atteindre cet objectif ?

Le plein emploi, c’est un monde de rêve où l’on baigne dans le chômage frictionnel, dit aussi naturel, ce court et incompressible intermède naturel entre un premier contrat ou entre deux contrats, qui se situe plus ou moins entre 3 % et 5 %. Il est évalué « à environ 4,5 % en France » par Éric Heyer, économiste à l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), qui pour cela a cumulé les 800 000 jeunes sortant chaque année du système scolaire et mettant six mois en moyenne à trouver un travail et les périodes de carence entre les CDD (quelque 85 % des contrats signés). Si le frictionnel égale le chômage, du moins statistiquement parlant, cela entend que l’on est en plein emploi.

L’Eldorado

Ainsi, et si l’on en croit les statistiques, plusieurs pays baigneraient dans l’Eldorado du plein emploi, avec, en janvier 2019, des taux de chômage, au sens du BIT, le Bureau international du travail, tels que 1,9 % pour la République tchèque, 3,2 % en Allemagne, 3,3 % pour les Pays-Bas, 4 % pour le Royaume-Uni et les États-Unis (et même 3,6 % en avril).

Sous les chiffres, la réalité peut être différente. Notamment pour l’ONU, dont un rapport de son responsable chargé de la pauvreté et des droits de l’Homme souligne qu’au Royaume-Uni un cinquième de la population du pays, soit 14 millions de personnes, vit dans la pauvreté. Ses constats dressent un tableau peu idyllique pour une terre promise : Près de 40 % des enfants devraient vivre dans la pauvreté d’ici à 2021. Les banques alimentaires prolifèrent, le nombre de sans-abri a énormément augmenté [...], l’espérance de vie chute pour certains groupes […]. Quant aux États-Unis, ils présenteraient moins l’image d’un pays de Cocagne si quelque 23 millions d’adultes inactifs de 25 à 54 ans ne se trouvaient pas hors des statistiques sur l’emploi, selon les chiffres du Bureau of Labor Statistics. Avec un taux de chômage aussi bas, les salaires auraient dû théoriquement bondir du fait du peu d’offre face à la demande, mais ils n’ont en fait que légèrement progressé : 2,9 % contre les au moins 4 % attendus.

Plein emploi et sous-emploi : ils vont si bien ensemble

En Allemagne, les réformes Hartz, qui ont forcé au travail très partiel et peu rémunéré des millions de personnes, ne se sont montrées payantes qu’au niveau statistique. Idem au Royaume-Uni ou en Suède où, malgré les menaces sur les minima sociaux (voir le dossier éponyme dans L’inFO militante n° 3304), le chômage dépassait toujours les 6 %. Du coup, la Suède et l’Allemagne présentent, avec respectivement 83,3 % et 80,2 %, de forts taux d’emploi (rapport entre la population en capacité de travail et celle employée). En même temps, le salarié allemand est celui qui travaille le moins, en moyenne, de tous les pays de l’OCDE. Même s’il a un peu diminué, le sous-emploi (personnes désirant travailler plus) est resté important en 2018 en Allemagne : 3,286 millions de personnes.

Le Royaume-Uni affichait en janvier 2019, tout à la fois, un chômage à 3,9 % (au sens du BIT) et un taux d’emploi record de 76,1 %. Les pays qui sont arrivés au plein emploi l’ont généralement fait avec une qualité de l’emploi pas très bonne et une faible durée de travail, souligne Éric Heyer de l’OFCE. Effectivement, le plein emploi n’implique pas la disparition du sous-emploi, bien au contraire. Au Royaume-Uni, le sous-emploi est significatif, avec notamment le développement de contrats comme les contrats zéro heure [travail à la tâche, disponibilité maximum, pas de minimum garanti–NDLR]. Selon l’Insee, en 2017 le Royaume-Uni était ainsi cinquième dans l’Union européenne sur le taux de chômage, mais reculait à la dixième place au niveau de la sous-utilisation de la main-d’œuvre, constate Andre Garnero, économiste à la Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE, Organisation de coopération et de développement économiques, qui déplore que la notion de plein emploi ne tienne pas compte du sous-emploi, notamment en matière de temps partiel subi et de halo du chômage.

La recette française ?

On peut s’inquiéter en France puisque le sous-emploi est déjà important sans encore afficher le plein emploi. Pour 2017, en plus des 2,6 millions de chômeurs, on compte 1,6 million de personnes en sous-emploi et 1,5 million de personnes dans le halo du chômage, a pu souligner Simon Rebière, chargé d’études à la Dares, la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques. Au total, la main-d’œuvre sous-utilisée est donc de 5,7 millions de personnes, et l’ampleur des personnes qui souhaitent travailler et travailler plus est plus importante que celles qui sont au chômage. Ce sont pourtant ces dernières, participant d’un chômage dit « structurel », que l’exécutif vise. Elles feraient tache dans les statistiques et économiquement ne comprimeraient pas assez les salaires. Au premier trimestre 2019, le taux de chômage en France, toujours au sens du BIT (une heure de travail suffit à sortir de la liste), s’établissait encore à 8,7 % de la population active, malgré la poursuite de la hausse des CDD (subis ou non).

D’où la diminution des possibilités de refuser un emploi quand on est chômeur. Il n’est désormais plus possible de le faire quand un salaire inférieur est proposé. Double avantage : la personne sort des listes et contribue à la baisse du coût du travail. Cette cerise sur le gâteau est passée au Journal officiel pendant la trêve des confiseurs le 30 décembre dernier et fait partie de mesures modifiant en profondeur des règles de l’indemnisation chômage, annoncées par le chef de l’exécutif lors des vœux présidentiels. Cela ressemble fort aux recettes allemandes, britanniques ou suédoises. Parmi les mesures présentées, l’une sanctionne deux refus d’une offre raisonnable d’une suppression de l’allocation chômage pendant un mois. Si d’aventure la France arrivait à ce plein emploi, ce ne serait pas celui de l’OIT, l’Organisation internationale du travail, puisque pour elle l’un des critères n’est autre que la liberté de choisir l’emploi le plus en rapport avec ses compétences.