« Agir uniquement sur le coût du travail, c’est entrer dans une logique infernale de dumping social »

Humanité Dimanche du 27 mars au 2 avril 2014 par Jean-Claude Mailly

« La reconstitution d’une intersyndicale à quatre (CGT, F0, FSU et Solidaires) a contribué au succès de la mobilisation du 18 mars dernier contre le pacte de responsabilité et pour la défense de l’emploi, des salaires et de la protection sociale.
Très critique sur le début de quinquennat de François Hollande, le secrétaire général de Force ouvrière, dont l’organisation était à l’origine de l’initiative, confirme sa volonté de ne rien lâcher dans sa lutte contre les politiques d’austérité. Mais réaffirme son choix de rejeter toute unité syndicale qui ne serait que de façade. »
Humanité Dimanche du 27 mars au 2 avril 2014

HD. Déroute de la gauche et du PS en particulier sur fond de record d’abstention, forte progression du Front national. Quelle est votre interprétation du premier tour des municipales ?
Jean-Claude Mailly. Pour lutter efficacement contre les idées de rejet de l’autre. il ne suffit pas de faire un meeting ou une déclaration pour dire que ce n’est pas bien et pour alerter du danger que cela représente. ll est indispensable de s’attaquer a la racine du mal que sont les politiques d’austérité qui génèrent en France et en Europe la montée des inégalités et du chômage, ou encore le tassement du pouvoir d’achat. Les salariés que je rencontre disent leur mécontentement, leurs inquiétudes et leur sentiment que les choses continuent comme avant. Je suis originaire du Nord-Pas-de-Calais. On parle d’Hénin-Beaumont, mais la montée des idées de rejet de l’autre ne date pas d’aujourd’hui, y compris dans le vote ouvrier. Cela ne veut pas dire que tous partagent ces idées mais que beaucoup croient qu’ils feront bouger les choses en votant ainsi. Les Français attendent énormément de leurs responsables politiques, et quand ils ont le sentiment que ceux-ci n’apportent pas de réponses à leurs problèmes, alors beaucoup sont tentés par un vote sanction ou contestataire. Même si les municipales sont des élections locales, ce scrutin a une dimension nationale

HD. Devant le risque de voir le FN l’emporter dans plusieurs viles, F0 va-t-elle faire des exceptions à son habitude de ne pas donner des consignes de vote ?
J.-C. M.  Les positions de FO sont connues. Nous combattons le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme. Je rappelle qu’en 2012, j’ai été le seul responsable syndical à avoir été menacé par le Front national de poursuite en justice. Les élections sont une affaire de citoyens. En tant que syndicat. FO explique ses positions mais ne donne pas de consigne de vote.

HD.Succès massif des « marches de la dignité » en Espagne, hausse de la mobilisation le l8 mars par rapport à l’atonie qui dominait depuis le début de l’année... ces mobilisations sont-elles des points d’appui contre l’austérité ? Quelles suites leur donner ?
J.-C. M.  Lors d"un précédent meeting de FO en janvier 2013, j’avais dit que l’austérité était démocratiquement, économiquement et socialement suicidaire. Dès lors, la responsabilité d’une organisation syndicale est de développer ses revendications et ses propositions mais aussi de permettre aux salariés de se mobiliser.
C’est ce qui nous a conduits a proposer la mobilisation du 18 mars et à ce que quatre organisations y appellent. 240 000 manifestants en France, 60 000 à Paris. Des débrayages dans le privé, des grèves a Pôle emploi et à la Sécurité sociale. Ce n’est pas négligeable même s’il n’y a pas eu, comme c’était prévisible, de blocage du pays. C’est un avertissement adressé aux pouvoirs publics. Quelles suites à cela ? Je ne lis pas dans le marc de calé. Cela dit, le gouvernement devrait lever le voile sur le pacte de responsabilité fin mars début avril. Nous allons enfin savoir quel contenu il veut donner à son pacte, le montant exact et la nature des coupes budgétaires qu’il entend effectuer. Nous avons un comité confédéral début avril, nous ferons le point à ce moment-là.

HD. Si la journée d’action du 18 mars n’est pas négligeable, un frein pèse sur la mobilisation des salariés. Quel est-il ? la division syndicale ?
J.-C. M.  C’est toujours mieux quand les syndicats parviennent à se mettre d’accord. En ce moment, le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est difficile. ll existe des divergences de fond comme l’ont révélé l’an dernier l’ANI et la réforme des retraites. D’autre part, les salariés se demandent à juste titre si le fait de faire grève ou de manifester est suffisant pour obtenir satisfaction. Le gouvernement a reculé sur des questions sociétales face à des manifestations de 80 000 personnes et ne recule pas sur des questions sociales face à des manifestations de 240 000 personnes comme le 18 mars. Je crois aussi que pèse encore le contrecoup de 2010 quand, malgré les mobilisations très importantes, le gouvernement de l’époque n’a pas renoncé à la réforme des retraites. Enfin, perdre une journée de salaire ou même seulement quelques heures pour participer à un défilé n’est pas une chose aussi simple que cela. Mais, même si les mobilisations n’ont pas une ampleur extraordinaire, il faut garder la tête haute.
Il faut conserver les positions. Nous allons finir par gagner. J’en suis persuadé.
Le gouvernement focalise tout sur le coût du travail alors que cela ne représente que 20 % du coût total. Il ignore le coût de l’énergie. l’insuffisance de l’investissement ou la hausse des marges financières. Agir uniquement sur le coût du travail à la suite de ce qui s’est fait en Espagne. au Portugal et en Allemagne, c’est entrer dans une logique infernale de dumping social. À ce petit jeu, le plus compétitif est celui qui a des esclaves, car il ne les paie pas.

HD. Les trois principales confédérations seront présentes à la manifestation du 4 avril, dont la CFDT. Un syndicat que vous avez récemment accusé d’être « cogestionnaire »...
J.-C. M.  Oui, mais cette logique de cogestion est consubstantielle à la CFDT. Même si nous y sommes opposés, cela ne vent pas dire qu’on s’interdit de se rassembler sur certains sujets. C’est le cas pour la mobilisation européenne, qui porte une revendication claire : nous demandons un pacte de relance européen.
2 % du PIB européen doit être consacré à des investissements dans les services publics, l’infrastructure, etc. Cette revendication s’inscrit évidemment à rebours des politiques menées en Europe aujourd’hui. Mais l’Europe. ce n’est pas uniquement les commissaires de Bruxelles : la Commission ne fait qu’appliquer les décisions des gouvernements. Notre proposition est une sorte de miniplan Marshall, afin de relancer la mécanique et de mettre un terme à une logique d’austérité. C’est tout l’inverse du pacte budgétaire ou du pacte de responsabilité.

HD. Vous avez qualifié ce pacte de responsabilité de « pacte de complaisance » : pourquoi ?
J.-C. M.  C’est à la fois un problème de méthode et un problème de fond. Quand vous lancez une réforme importante, la moindre des choses est de prévenir ses interlocuteurs, c’est-à-dire les principales organisations syndicales et pas seulement le patronat. Le président de la République n’a pas jugé bon de prévenir les organisations syndicales en amont. À l’inverse, il a prévenu le patronat. Ce traitement différencié est révélateur. M. Gattaz, président du Medef ne s’est d’ailleurs pas privé de rappeler que le président de la République s’était « inspiré » de ce que le patronat lui avait dit.
Venons-en maintenant à la question du fond Le 3l décembre dernier, le président Hollande annonce la suppression totale des cotisations patronales finançant les allocations familiales d’ici a 2017, soit une trentaine de milliards d’euros. En échange, il évoque des contreparties en terme d’emploi et de rémunération. Cette réforme fait courir un risque, à terme, sur les allocations familiales : il est beaucoup plus facile à un gouvernement de remettre en cause un impôt plutôt qu’une cotisation. Deuxième écueil, celui des contreparties. Depuis le début, j’ai prévenu : personne ne petit imposer à une entreprise d’embaucher ou d’augmenter ses rémunérations.
A fortiori si les aides ne sont pas ciblées. Or, c’est cette logique d’aide indifférenciées qui est privilégiée, comme pour le CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi). Au lieu de cibler les secteurs les plus soumis à la concurrence internationale, on a attribué une enveloppe globale.

HD. Cela signifie que vous ne seriez pas nécessairement opposé à une baisse « ciblée » du coût du travail ?
J.-C. M.  Non, ce n’est pas ce que je dis. Le gouvernement ne parle que de diminution de masse salariale, mais on aurait pu choisir d’autres modes d’action. Si un gouvernement décide d’aider les entreprises d’une manière ou d’une autre, il faut impérativement des contreparties. C’est l’argent des citoyen qui est en jeu. À quoi
ont abouti les négociations entre patronat et syndicats sur le pacte de responsabilité ? À rien. Il suffit de lire le texte, qui ne comporte pas une seule fois le terme de rémunération. Pour ce qui est de l’emploi, les signataires promettent de négocier par branche des « objectifs quantifiables »… Et si c’est dans un an, le niveau de l’emploi n’a pas augmenté, que fait-on ? Bref, il n’y à rien de palpable. Tout le reste de l’accord n’est que du recyclage. Il suffit de se référer à l’agenda social paritaire de novembre 2013. C’est une réunion annuelle au cours de laquelle patronat et syndicats fixent le calendrier des discussions à venir dans les prochains mois. Toutes les mesures indiquées dans le pacte de responsabilité ne font que reprendre l’agenda !
Débat sur la protection sociale, sur la modernisation du dialogue social…
Tout y était.

HD. Êtes-vous favorable à l’instauration de droits nouveaux pour les salariés au sein des entreprises, à travers les institutions représentatives ?
J.-C. M.  Oui. si c’est pour mettre en place un réel « contrôle ouvrière ». Ce que nous souhaitons, c’est étendre le plus largement possible les logiques d’information et de consultation. En revanche, nous sommes opposés a l’instauration d’un droit de veto, réclamé par la CGT. Cela me paraît logique qu’une entreprise explique aux syndicats sa stratégie. Mais pour ce qui est de fixer cette stratégie, il en va de la responsabilité des entreprises. On ne peut pas être gouvernant et gouverné, disait André Bergeron (secrétaire général de F0 de 1963 à 1989 - NDLR). Cela fait parti de notre conception de l’indépendance : nous ne sommes pas là pour cogérer les entreprises, mais pour défendre les intérêts matériels et moraux des salariés.

HD. Vous critiquez très durement les logiques d’austérité. Mais le récent accord sur l’Unédic ne découle-t-il pas justement de ces logiques ? Il va aboutir à réduire les droits d’indemnité de certains demandeurs...
J.-C. M.  ll faut regarder les avancées de cet accord. Les droits rechargeables, par exemple. Ce dispositif permettra, selon nos estimations, à un million de salariés de ne pas basculer dans les minima sociaux. Nous avions conditionné la signature de F0 à la non-remise en cause de la durée d’indemnisation maximale. Aujourd’hui, elle est de 3 ans pour un chômeur de plus de 50 ans. Pendant la négociation, il a été question de repousser la borne a 52 ans, alors que le chômage des seniors est précisément celui qui augmente le plus. Nous avons réussi à maintenir les 50 ans.
Autre point positif, le régime des intermittents, qui a été préservé. Cela ne nous dispensera pas d’une discussion de fond sérieuse, pour aborder les abus du dispositif. Aujourd’hui, les services de communication de certaines entreprises fonctionnent avec des intermittents, ce qui n’est pas normal. Ce n’est bien évidemment pas la faute des salariés, mais des employeurs. Il faudra des discussions avec les pouvoirs publics là-dessus, qui seront peut-être ardues. Quant au différé d’indemnisation [1], il ne concernera pas les licenciements économiques.

HD. Mais cette mesure peut poser problème, sur fond de montée des ruptures conventionnelles. On va dire aux salariés qui partent dans le cadre de ces ruptures : « Ce qu’on vous donne en indemnités, vous allez les perdre pendant 6 mois... »
J.-C. M. Mais ces salariés ne perdront rien ! Même en cas de décalage de 6 mois : si le salarié n’a pas retrouvé de travail pendant ce délai, il pourra ensuite toucher des allocations chômage pendant 2 ou 3 ans. Pour ce qui est des ruptures conventionnelles, il y en a un certain nombre qui se substituent aux préretraites.
Nous sommes la seule organisation à réclamer des pouvoirs publics la remise en place d’un système de préretraites.

HD. Les ruptures conventionnelles engendrent de nombreux abus. Dans certains cas, elles permettent à l’employeur d’éviter de mettre en place un PSE...
J.-C. M. Il faudra faire un vrai bilan de ce dispositif. C’est évident qu’il y a eu des abus. Mais pour y faire face, l’inspection du travail devra être dotée de moyens supplémentaires... Dernier point concernant l’Unédic : avec cet accord préservons pendant 2 ans au le système paritaire de négociations de l’assurance chômage. Je suis très inquiet sur l’avenir des régimes paritaires aujourd’hui. Tous ces systèmes, depuis les retraites complémentaires jusqu’à l’assurance chômage, sont financés par la cotisation, c’est-à-dire le salaire du travailleur. Il y a de nombreuses pressions pour remettre en cause l’existence même de tels systèmes.

HD. On a parlé de l’ANI, du pacte de responsabilité, des retraites... Quel bilan faites-vous de ce début de quinquennat de François Hollande ? Y a—t—il malgré tout des choses à sauver ?
J.-C. M. En termes de politique économique et sociale globale, il n’y a pas de rupture avec le quinquennat précédent. Qu’a-t-on obtenu de positif ? Quelques mesures ponctuelles. La fin d’une inégalité à propos des cotisations syndicales. Un salarié imposable pouvait en déduire une partie de son impôt sur le revenu. Désormais, celui qui ne paie pas d’impôt sur le revenu parce qu’il ne gagne pas assez pourra bénéficier d’un crédit d’impôt. D’autre part, la taxe de 35 euros pour aller en justice a été supprimée. Mais globalement, il n’y a pas de rupture. Surtout, à travers la modernisation de l’action publique (MAP), les projets de décentralisation…, la remise en cause des services publics se poursuit. Or le service public, c’est une des colonnes vertébrales de la République. C’est ce qui permet par exemple un égal accès de tous à l’hôpital. Malgré des aménagements, le gouvernement n’a toujours pas reposé clairement le problème du mode de tarification des hôpitaux. Le personnel hospitalier est pressuré de manière permanente.
Dans les services des finances, le personnel manque pour gérer les hypothèques par exemple, ce qui bloque les dossiers. Autre exemple, ce sont les ingénieurs du public qui ont mis au point il y a des années l’enrobé drainant, un revêtement routier. Les entreprises françaises en ont bénéficié et sont leaders dans ce secteur. Les effectifs du service à l’origine de cette invention, le SETRA, ont été divisés par 10. Est-ce que c’est intelligent ?

HD. Marc Blondel avait eu un geste symbolique en 1995 en serrant la main de Louis Viannet. Ce qui voulait dire quelque chose dans l’évolution des relations entre FO et la CGT. Comment qualifier aujourd’hui vos relations avec la CGT ?
J.-C. M. On se parle ! Quand je serre la main à Bernard Thibault ou Thierry Lepaon, ce n’est pas un scoop ! J’ai vu Thierry Lepaon le 18 mars, Bernard Thibault était aux obsèques de Marc Blondel. Quand on est d’accord, on est d’accord, quand on ne l’est pas, on n’en fait pas un drame. Je considère - c’est la ligne de conduite de FO - que quand on est d’accord sur une revendication, une position, tant mieux, plus on est nombreux, plus on peut peser. S’il faut agir et qu’on est d’accord sur les modalités, il faut le faire. Il est arrivé assez fréquemment ces derniers temps - sur les retraites, l’ANI, le pacte de responsabilité - que nos positions soient concordantes. Cela ne me pose aucun problème. En revanche, si les syndicats font semblant d’être d’accord a lorsqu’ils ont des divergences de fond, c’est inefficace.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CYPRIEN BOGANDA, PIERRE-HENRI LAB ET DOMINIQUE SICOT
cboganda@humadimanche.fr
phlab@humadimanche.fr
dsicot@humadimanche.fr

Notes

[1Les salariés qui ont touché des indemnités supralégales de départ devront attendre jusqu’à 6 mois pour pouvoir toucher leurs allocations chômage, contre 75 jours aujourd’hui.

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