Hommage

Décès d’Edmund Baluka, syndicaliste libre polonais de la première heure

, Evelyne Salamero

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Le syndicaliste indépendant polonais Edmund Baluka, dirigeant historique des grèves de la Baltique en 1970, grand militant de Solidarnosc, est décédé le 8 janvier à Varsovie à près de 82 ans.

Un dernier hommage lui sera rendu ce samedi 17 janvier, au cours duquel sera lu le message de Jean-Claude Mailly, au nom de la confédération FO. La cérémonie aura lieu à Szczecin, où Edmund Baluka dirigea la grande grève des chantiers navals de la Baltique de décembre 1970 et janvier 1971, et dont la répression fit plusieurs dizaines de morts.

À partir de 11 heures, sur décision de la ville, le cimetière municipal sera exclusivement réservé à la cérémonie.

Andzrej Milcanowski, ancien dirigeant de Solidarnosc et de la TKK, (direction clandestine de Solidarnosc pendant les années noires), qui fut ensuite ministre de l’Intérieur sous la présidence de Lech Walesa, y prendra la parole, ainsi que Grzegorz Durski, dirigeant de « Solidarnosc 80 » fondé en 1989 par des militants qui rejetaient les accords signés cette année là entre les représentants de Solidarnosc et le gouvernement communiste.

Avec la grève de 1970-1971, l’histoire ne faisait que commencer.

En 1972, Edmund Baluka, alors président du conseil régional de l’Union syndicale des travailleurs de la métallurgie à Szczecin, refuse de voter en congrès national la confirmation de la subordination du syndicat au POUP, le parti unique au pouvoir. Cela lui vaudra huit années d’exil, essentiellement en France, durant lesquelles il ne cesse à aucun moment de combattre pour la défense du syndicalisme libre et indépendant.

En 1980, il lance un appel à une conférence internationale « pour la défense des syndicats libres en URSS et dans les pays de l’Est ». Celle-ci se tient à Paris, au siège de la confédération FO, en présence de syndicalistes venus de toute l’Europe qui décident de constituer une Comité de liaison dont Edmund Baluka est élu président à l’unanimité.

En avril 1981, il retourne clandestinement en Pologne, attendu, accueilli et protégé par les ouvriers des chantiers navals, qui votent une résolution où ils se déclarent prêts à la grève si le gouvernement s’en prend à lui.

Entre temps, Solidarnosc est née de la grande grève d’août 1980 dont le leader le plus célèbre est Lech Walesa. La grève débouchera sur les accords de Gdansk, et, en parallèle, ceux de Szczecin, où le responsable syndical est Marian Jursczyk, qui a repris le flambeau après l’exil d’Edmund Baluka. Ces accords fixent des augmentations de salaires, la semaine de travail de cinq jours, le droit de grève et le droit de constituer des syndicats libres. Edmund Baluka peut alors reprendre son activité syndicale au sein de Solidarnosc. En septembre 1981, il fait aussi partie des fondateurs du PSPP (Parti socialiste polonais du travail).

Cette bouffée de liberté sera de courte durée. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, Edmund Baluka, comme des milliers d’autres, est brutalement arrêté à son domicile, en présence de sa femme, Françoise, rencontrée en France, et de leur premier enfant Michael. Ces derniers seront expulsés quelques jours plus tard. Le général Jaruzelski vient de décréter l’État de guerre. Solidarnosc est mise hors la loi.

La Confédération internationale des syndicats libres (CISL) convoque une réunion extraordinaire de son comité général élargi, le 16 décembre. Les représentants des confédérations nationales s’engagent dans un vaste mouvement de solidarité internationale en faveur des travailleurs polonais et de Solidarnosc. La confédération FO sera à l’initiative de nombreuses actions de soutien et d’interventions, comme celle d’André Bergeron auprès du Président de la République française et celle de Marc Blondel, qui prendra l’initiative d’une plainte déposée auprès de l’OIT (Organisation internationale du travail) contre le gouvernement polonais.

« … Car vivre à genoux, c’est l’infamie… »

Edmund Baluka est interné au pénitencier de Barczew, dans le nord, l’un des plus durs du pays. Comme Lech Walesa et Jacek Kuron (fondateur dans les années 1970 du KOR, Comité de défense des ouvriers), ou Anna Walentyynowicz, Edmund Baluka va subir des conditions d’incarcération particulièrement sévères : isolement, interdiction de recevoir du courrier ou d’avoir la visite de sa famille, mauvais traitements et absence de soins…

Edmund Baluka, début 1982, lors de son internement au camp de Goleniow avant d’être transféré en prison.

Il est condamné, en 1983, à cinq ans de prison ferme pour “complot contre l’État“ par le tribunal militaire de Bydgoszcz.

Il continue à résister en prison, comme ses camarades. La meilleure preuve en est son livre Lettres de prison, publié en France, avec ces quelques mots de lui en exergue sur la couverture : « … Car vivre à genoux, c’est l’infamie » qu’il signe « Le mari et le père ».

Face au refus des autorités d’accorder un visa d’entrée à sa femme et à son fils pour lui rendre visite, il observe une grève de la faim de janvier à mars 1983.

Il est finalement libéré dans le cadre de l’amnistie du 21 juillet 1984 et reprend son activité pour la défense des droits syndicaux et politiques. Il est notamment très actif au sein du KOS (Comité de défense sociale) de Szczecin, qui a donné naissance, dans cette ville, à la Ligue de polonaise des droits de l’homme, qui sera affiliée à la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme). Le contexte, au lendemain de l’amnistie, est en effet marqué de nombreuses provocations policières, dont l’assassinat du Père Popieluszko en octobre 1984.

En 1985, pour retrouver sa femme et son fils et pour des raisons de santé, il revient en France, d’où il poursuit son activité militante. Ses deux autres fils, Julien puis Damien, naissent en 1986 et 1988.

Il retourne en Pologne en 1989, après le rétablissement de Solidarnosc dans ses droits. Sa famille l’y rejoint en 1990. Son état de santé va continuer de se détériorer et ne lui permettra pas de se réengager pleinement dans l’activité militante en Pologne.

Les cendres d’Edmund Baluka reposeront aux côtés de Maryan Jursczyk, lui aussi récemment décédé, le 30 décembre dernier, dans un carré du cimetière de Szczecin dédié à la mémoire de la grève de 70-71 et des victimes de la répression.