Dette des pays pauvres : le G20 accorde un petit report de paiement…

Coronavirus / Covid19 par Evelyne Salamero, journaliste L’inFO militante

Article publié dans le Dossier Coronavirus / Covid19

Pandémie oblige, le 15 avril, le G20, composé de dix-neuf pays et de l’Union Européenne, a annoncé faire grâce du remboursement de leurs dettes aux pays les plus pauvres de la planète. A partir du 1er mai et seulement pour six mois, au mieux jusqu’à la fin de l’année.

Les 76 pays identifiés les plus pauvres du monde par la Banque mondiale ne paieront pas les échéances de la dette qu’ils ont contractée auprès des États membres du G20, au moins jusqu’à fin octobre. Ils bénéficieront de cette mesure à condition de ne pas être en retard dans le remboursement des dettes contractées auprès de leurs autres créanciers, le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque mondiale, ont précisé les ministres des Finances et les dirigeants des banques centrale du Groupe des Vingt.

Les membres du G20, qui réalisent 85 % du commerce mondial et plus de 90% du produit mondial brut, avaient déjà annoncé le 26 mars dernier leur intention d’injecter plus de 5 000 milliards de dollars dans l’économie mondiale.

Avec ces deux mesures, le G20 entend surmonter la pandémie du Covid 19 et ses impacts sanitaires, sociaux et économiques, impacts indissociables les uns des autres, (…) protéger les vies, maîtriser la pandémie, sauvegarder les emplois et les revenus des populations, soutenir l’économie pendant et après cette période et garantir la résilience du système financier ont réaffirmé ses membres le 15 avril, jour de leur décision concernant la dette des pays les plus pauvres.

Un simple moratoire

De nombreuses voix ont toutefois pointé la faiblesse de cette dernière mesure, en particulier à destination de l’Afrique où se situent une quarantaine des 76 États concernés. Et pour cause.

Premièrement, il ne s’agit que d’un moratoire, à priori de six mois. Les sommes dues le resteront et leur remboursement s’étalera sur quatre ans, avec les intérêts…

Deuxièmement, et contrairement à ce qui avait pourtant été annoncé en amont de la réunion du G 20, cette suspension ne concerne que la dette contractée auprès des États créanciers. Les sommes dues aux créanciers privés doivent continuer à être payées, sans changement.

La déclaration finale du G 20 se contente d’inviter ces créanciers (banques, entreprises, petits porteurs) à participer à l’allègement de la dette sur une base volontaire.

Enfin, à ce jour, la suspension de la dette ne concerne pas non plus les sommes dues à la Banque Mondiale. Celle-ci a simplement déclaré y travailler et promis de remettre un rapport réalisé conjointement avec le FMI, à l’automne, après un examen de la situation et de la politique budgétaire des pays, au cas par cas.

14 milliards de dollars sur 330…

Au final, la suspension des remboursements décidée par le G20 ne représente donc que 14 milliards de dollars (12,8 milliards d’euros) sur les 32 milliards de dollars (29,4 milliards d’euros) que les pays ciblés auraient dû rembourser au total d’ici la fin octobre à l’ensemble de leurs créanciers.

Quatorze milliards de dollars … Cela ne représente qu’un peu plus de 4% de la dette totale à long terme des pays identifiés les plus pauvres du monde par la Banque Mondiale, soit 330 milliards de dollars selon les dernières données officielles de cette dernière. Et cette dette ne représente, elle, qu’un peu plus de 4% de celle (8 000 milliards de dollars) de l’ensemble des pays à faible et moyen revenu. Des pays parmi lesquels figurent d’ailleurs deux membres du G20, l’Inde et l’Indonésie.

Ridicule…

Cette suspension de dette va permettre aux pays africains de respirer un peu, mais elle ne vaut pas annulation, soulignait Djidénou Kpoton, analyste économique béninois, interviewé par l’Agence France Presse au lendemain de l’annonce du G20.

Ce moratoire va permettre aux économies africaines de ne pas plonger dans l’immédiat, mais si on ne trouve pas d’autres solutions on va à la catastrophe, jugeait l’économiste ivoirien Jean Alabro.

La plupart de nos économies dépendent de l’extérieur. Les deux tiers des exportations sont des matières premières ou des produits semi-finis. Or la demande internationale va s’effondrer et les prix avec, avertissait leur confrère sénégalais Demba Moussa Dembélé, concluant beaucoup plus sévèrement : La décision du G20 est ridicule, ce n’est pas à la hauteur de la situation. C’est une insulte à l’égard des pays pauvres.

La Banque mondiale argue des fonds qu’elle a déjà versés aux pays les plus pauvres pour ne pas participer d’emblée à l’allègement de leur dette, précisant devoir préserver ses propres finances de façon à pouvoir continuer à intervenir. Mais le 17 avril, son président, David Malpass, reconnaissait que les mesures prises par le G20 ne permettront pas aux plus pauvres de faire face à la pandémie. Le moratoire (du G20 ndlr) sur la dette "est utile, [mais] pour de nombreux pays -et à terme pour plusieurs dizaines de pays à mon avis - le moratoire devra se poursuivre et se transformer en un programme d’annulation de la dette, affirmait-il.

Plus de 200 millions d’emplois menacés selon l’OIT

Plus de 200 millions d’emplois (en équivalent temps plein) pourraient être perdus dans l’ensemble des pays en développement, dont 150 millions en Asie -Pacifique et 22 millions en Afrique, selon l’Organisation internationale du Travail (OIT). Et pour la plupart, les gouvernements de ces pays ne prévoient aucune mesure pour protéger les revenus des travailleurs.

Pour la Confédération syndicale internationale (CSI), ces chiffres confirment que l’ensemble des mesures déjà prises sont effectivement nettement insuffisantes. (…) Une aide d’urgence a été fournie aux pays à faible revenu, mais les économies à revenu intermédiaire reposant sur l’exportation de leurs produits rencontrent les mêmes difficultés pour apporter une réponse efficace. Nous avons besoin de nouveaux mécanismes pour la coopération internationale afin de pouvoir protéger les êtres humains et leurs moyens de subsistance., a notamment déclaré sa secrétaire générale, Sharan Burrow.

La CSI demande la création d’un Fonds mondial pour une protection sociale universelle

Nous devons nous préparer avec tous les outils à notre disposition à soutenir ces pays sur lesquels de nombreuses autres nations du monde, y compris des économies avancées, comptent pour s’approvisionner en denrées et matériaux au travers des chaînes d’approvisionnement mondiales, a-t-elle souligné.

Dans ce contexte, la CSI demande notamment la création d’un Fonds mondial pour une protection sociale universelle alimenté par les Droits de tirages spéciaux émis par le Fonds monétaire international.

Enfin, la CSI, tout en demandant au FMI de coordonner des mesures de relance budgétaire au niveau des états, met en garde contre les effets catastrophiques d’un retour aux mesures d’austérité et aux réformes structurelles dérégulatrices après la pandémie, relevant que la Banque mondiale et le FMI ont d’ores et déjà mis ces questions sur le tapis…

Tous les articles du dossier