Emploi : rien n’est fait pour garder les seniors

InFO militante par Thierry Bouvines, L’inFO militante

© Marta NASCIMENTO/REA

Entre un congé de fin de carrière et une absence de perspectives dans l’entreprise, les salariés proches de la retraite choisissent en général de partir. Un phénomène d’éviction qui démarre en fait bien plus tôt, lorsque les « seniors » sont progressivement sortis des dispositifs de gestion des ressources humaines des entreprises. Explications avec Cyril Boulay, Délégué FO du groupe Carrefour.

Travailler plus longtemps ! Encore faudrait-il que les entreprises gardent leurs salariés les plus âgés. Ainsi, par exemple, dans l’enseigne Carrefour, les salariés âgés de 55 ans à 60 ans représentent 12% des effectifs tandis que ceux de plus de 60 ans ne pèsent plus que 3,3%, décrit Cyril Boulay, délégué FO de Carrefour, premier syndicat de l’entreprise avec presque 42% des suffrages. Un phénomène d’éviction des seniors dont l’enseigne de grande distribution, qui emploie 91 000 salariés (hors magasins franchisés), n’a pas le monopole.

Au niveau national, près d’un tiers des seniors ne sont plus en activité au moment de la liquidation de leurs droits, signalait Nathalie Nagel, consultante chez Tandem Expertise, lors d’un webinaire organisé le 26 janvier par le média Miroir social. Selon les statistiques publiques (Insee, Dares, Conseil d’orientation des retraites) rappelées par cette société d’expertise, 24% des travailleurs âgés de 59 ans sont inactifs, au chômage ou dans son halo ; 28% de ceux âgés de 60 ans et de 61 ans. Avant même d’aller jusqu’à 64 ans, l’urgence est de maintenir les salariés dans l’emploi jusqu’à 62 ans, analyse Cyril Boulay. Si la loi passe, cela va encore creuser le problème.

Après 50 ans, l’accès à la formation diminue

Le problème -et sans même de parler de l’épuisement des salariés (lire encadré) — est que les entreprises ont adopté depuis des décennies une culture de l’éviction à l’égard des seniors, explique Nathalie Nagel. Avant même d’être évincés de l’entreprise, ils le sont de ses dispositifs de gestion des ressources humaines. Ainsi, leur accès à la formation baisse nettement à partir de 55 ans. Selon les dernières statistiques de la Dares, qui datent de 2016, 48% des salariés âgés de 50 à 54 ans se sont formés cette année-là mais seulement 40% des 55-59 ans.

Il est vrai que les seniors n’ont très majoritairement pas envie de se former. Mais c’est parce qu’ils ont intégré les pratiques de leur employeur, qui ne montre en général pas beaucoup d’entrain à s’occuper de la carrière de ses salariés les plus âgés, analyse Aude Reygades, consultante chez Tandem au cours du même webinaire.

L’accès à la formation des ouvriers et des employés décroît même dès 35 ans. Les seniors sont également moins nombreux à bénéficier d’une promotion : 21% des 35-40 ans mais seulement 8,5% des 50-55 ans, selon les statistiques établies par la société d’expertise.

Des seniors poussés vers la sortie

A Carrefour, rien n’est fait pour garder les seniors, regrette Cyril Boulay. C’est même l’inverse. Au fil des plans de sauvegarde de l’emploi, des plans de départs volontaires et des ruptures conventionnelles collectives, les effectifs globaux sont passés de 125 000 à 91 000 salariés entre 2018 et 2022, et les seniors sont très concernés par ces réductions d’effectifs, explique le militant FO. Personne ne les force à partir, tout se fait sur la base du volontariat. Mais entre l’absence de perspectives dans l’entreprise et un congé de fin de carrière très alléchant, le choix est vite fait. Trente mois avant la liquidation de ses droits, le salarié peut partir tout en étant rémunéré quasiment à 100% et en cotisant pour sa retraite comme s’il était à plein temps, décrit Cyril Boulay.

Certes, Carrefour s’est doté de dispositifs en faveur de l’emploi des seniors, négociés dans un accord collectif. C’est un bon accord, que FO a d’ailleurs signé. Mais comment mettre en œuvre ses dispositions sur le terrain quand les opérationnels voient seulement que les jeunes coûtent moins cher, qu’ils sont plus maniables et, pensent-ils, plus productifs ?, s’interroge Cyril Boulay. Selon le militant, le problème est culturel. Il ne peut donc être réglé par un trait de plume, dans un accord d’entreprise pas plus que dans une loi. En France, les employeurs ne sont pas intéressés par la transmission des savoirs, la culture est de dire que plus un salarié vieillit, plus il perd en capacité cognitive et en productivité, analyse Cyril Boulay. Dans d’autres pays, on fait appel aux seniors par exemple pour faire du tutorat.

Le report de l’âge de départ augmenterait les dépenses maladie
Tout rapprochement avec une réforme en cours serait fortuit. Le Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) du Conservatoire nationale des arts et métiers (Cnam) a opportunément publié, le 14 février, les résultats d’une étude sur les effets du report de l’âge légal de départ en retraite de 60 à 62 ans, report acté par la loi Woerth de 2010. Cet allongement de l’activité se traduit par une augmentation significative (+ 1,7 point de pourcentage) de la fréquence des arrêts de travail pour maladie des seniors de plus de 60 ans, constatent les rédacteurs de l’étude. L’effet est plus important sur les personnes en mauvaise santé (+ 2,2 points) que sur celles en bonne santé (+ 1,2 point), et sur les femmes, qui sont arrêtées plus souvent, mais moins longtemps que les hommes. Alors que l’exécutif présente sa réforme comme un outil d’économie dans le cadre du financement des retraites, le recul de l’âge légal de départ objectivant une augmentation du taux d’activité des seniors, laquelle induirait moins de dépenses pour les pensions, conduirait à un transfert de dépenses. En effet, ce recul de l’âge semble en même temps augmenter les dépenses liées à l’absence pour maladie chez les seniors après 60 ans, expliquent les auteurs de l’étude. Et ils chiffrent le surcoût global pour l’assurance maladie à 68 millions d’euros. A quoi s’ajoute un effet de déversement vers des dispositifs alternatifs de protection sociale tels que le chômage ou l’invalidité.

Thierry Bouvines

L’inFO militante Le bimensuel de la Confédération

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