États-Unis : la sombre toile de fond de l’élection présidentielle

InFO militante par Evelyne Salamero, L’Info Militante

© Oliver Contreras/ZUMA Press/ZUMA/REA

La toile de fond de l’élection présidentielle américaine ressemble à un ciel d’orage. Sans attendre la fin du dépouillement, le président sortant Donald Trump, s’est autoproclamé vainqueur et conteste la validité du scrutin. Il crée ainsi un motif de tension supplémentaire, dans un contexte déjà lourd d’inquiétudes et de contentieux accumulés depuis des années et aiguisés par la crise sanitaire. La confédération syndicale AFL-CIO entend faire barrage à toute remise en cause de la démocratie.

De nombreuses personnes qui nous appellent nous racontent qu’elles n’avaient jamais eu à demander de la nourriture auparavant parce qu’elles avaient un salaire régulier ou que quelqu’un dans le foyer en avait un, témoigne Radha Muthiah, présidente de la banque alimentaire Capital Area, qui distribue plus de 30 millions de repas chaque année à près d’un million de personnes, à Washington, dans sa banlieue proche et dans les États voisins du Maryland et de Virginie. (AFP, 28 octobre).

Aux États-Unis comme ailleurs, la pandémie a jeté un coup de projecteur sur les inégalités, particulièrement fortes dans ce pays [1]. Le Covid-19 tue les Afro-Américains de façon disproportionnée, s’alarmaient dès le début avril de nombreux responsables politiques au vu de statistiques publiées par différents États. (Dans l’Illinois, au 7 avril, 42 % des contaminés décédés étaient afro-américains alors qu’ils représentent 14 % de la population de cet État. Ils représentent plus de 70 % des morts à Chicago, la plus grande ville de l’État, alors qu’ils représentent moins d’un tiers des habitants. En Caroline du Nord, plus de 30 % des morts sont des Afro-Américains. En Louisiane, où se trouve La Nouvelle-Orléans, seulement 33 % des habitants sont afro-américains mais 70 % des morts le sont.)

La pauvreté gagne les classes moyennes

Aujourd’hui, non seulement la crise économique aggrave encore considérablement les inégalités préexistantes, mais de surcroît les classes moyennes ne sont plus à l’abri de la pauvreté. Parmi les nouveaux demandeurs d’aide auprès de l’organisation caritative Capital Area, certains étaient jusqu’ici bénévoles, d’autres étaient même donateurs de l’organisation caritative. Ils sont désormais de l’autre côté de la barrière, constate Mme Muthiah.

Alors qu’en 2019 le taux de pauvreté moyen aux États-Unis était tombé à son plus bas niveau depuis 1959 (10,5%, soit 34 millions de personnes tout de même), huit millions de personnes supplémentaires auraient sombré dans la pauvreté depuis mai dernier, selon une récente étude de l’université de Columbia.

Avant la pandémie, le taux de chômage avait aussi reculé à 3,5%, son niveau le plus bas depuis cinquante ans. Un chiffre dont le président Donald Trump pouvait se prévaloir, même si le renouveau industriel et les relocalisations qu’il avait promis en 2016, en particulier à l’électorat ouvrier des États du Midwest (Michigan, Wisconsin, Pennsylvanie) ne s’est en réalité jamais produit. Les emplois créés l’ont été ailleurs, dans les secteurs du numérique, du e-commerce, des nouvelles technologies et de l’énergie. Le secteur manufacturier, lui ,avait bel et bien continué de reculer, comme le confirmait l’indice ISM Manufacturing Index de 2019.

Une baisse du chômage et une reprise de la croissance en trompe l’œil

Sous le coup de la crise sanitaire, le taux de chômage s’est de nouveau envolé, atteignant 14,7% en avril dernier. Certes, il est redescendu à 7,9% en septembre, mais cela est loin d’augurer la fin des problèmes. La baisse du nombre de chômeurs indemnisés résulte pour beaucoup du fait que, dans la plupart des États, beaucoup ne peuvent plus prétendre à aucune allocation après six mois de chômage (le montant et la durée de l’allocation sont en effet fixés par les États). Or la crise en est à son huitième mois…

Au total, le pays comptait 12,6 millions demandeurs d’emploi en septembre, dont 2,4 millions, soit 781 000 de plus que le mois précédent, étaient au chômage depuis plus de six mois.

Alors que le nombre de créations d’emplois était reparti à la hausse après la levée des mesures de confinement (jusqu’à 1,5 million en août), on assiste à une décrue depuis la fin de l’été avec seulement 661 000 emplois créés en septembre. L’emploi public lui a reculé, dans les administrations des États et dans le secteur de l’éducation géré par les collectivités locales.

Et c’est dans ce contexte, que de nouveaux plans de suppressions d’emplois viennent d’être annoncés. Boeing a ainsi prévenu qu’il s’attendait à devoir se séparer de 7 000 employés supplémentaires d’ici fin 2021, après en avoir déjà licencié 19 000 au printemps. Au total le constructeur américain va supprimer 30 000 emplois sur deux ans. Autre exemple, le pétrolier ExxonMobil a de son côté annoncé la suppression d’environ 1 900 emplois, par des départs volontaires et involontaires.

Les aides accordées au printemps touchent à leur fin

Tout cela n’a pas empêché le président sortant Donald Trump de se réjouir de la hausse du PIB de 33,1% au troisième trimestre en rythme annualisé, hausse annoncée le 30 octobre. Tellement heureux que ce fantastique chiffre du PIB soit sorti avant le 3 novembre, a-t-il tweeté, faisant référence bien sûr à l’élection présidentielle qui a eu lieu ce jour-là. Mais en réalité, cette croissance aussi spectaculaire soit-elle, n’intervient qu’après le plongeon historique du printemps dernier. Le PIB du troisième trimestre n’est que le reflet de la baisse de 31,4% que nous avons observée au deuxième trimestre (…) Les données actuelles sont complètement dépassées par les événements, a d’ailleurs indiqué la Société Générale. [2]

De plus, ce rebond n’a pu se produire qu’avec les aides ponctuelles versées au printemps dernier par le gouvernement fédéral aux entreprises et aux ménages, dans le cadre du plan de relance initial de 2 200 milliards de dollars. Or, ces aides arrivent à leur terme et nul ne peut dire aujourd’hui si elles vont être rétablies un jour, et si oui, nul ne sait dans quelle mesure elles le seront, ni quand exactement. En effet, début octobre, à l’approche de l’élection présidentielle du 3 novembre, le président sortant a interrompu les négociations sur un nouveau plan de soutien à l’économie avec les démocrates (majoritaires à la chambre des représentants), négociations qui s’enlisaient depuis déjà trois mois.

En avril et mai, les aides de l’État aux chômeurs et aux foyers les plus fragiles ont réduit la pauvreté, puis la courbe s’est inversée tout au long de l’été. Et en août et en septembre, les taux de pauvreté étaient plus élevés qu’avant la crise, explique Zachary Parolin, qui a dirigé l’étude de l’université de Columbia sur la pauvreté. C’est pour lui la preuve évidente que le Congrès doit voter un nouveau paquet d’aides le plus vite possible, car l’aide gouvernementale est indispensable pour payer les factures et les loyers.

Pas de vrai système de protection sociale et un droit syndical très limité

Les États-Unis sont en effet dépourvus de système d’Assurance chômage ou d’une Sécurité sociale comparable à celui d’un pays comme la France. Outre-Atlantique, les lois fédérales en la matière n’assurant qu’un faible niveau de protection sociale, les droits dépendent avant tout du contrat de travail, ou, dans le meilleur des cas, de la convention collective… A condition qu’un syndicat soit présent dans l’entreprise pour la négocier, car le droit syndical est beaucoup plus limité qu’ailleurs.

Un syndicat ne peut s’implanter que si 30% des salariés de l’entreprise en expriment le souhait par une pétition remise à une agence du gouvernement fédéral, le National Labor Relations Board (NLRB), qui va ensuite contrôler un vote à bulletin secret. Le syndicat ne sera autorisé que s’il recueille la majorité absolue des suffrages exprimés et ce n’est qu’alors qu’il sera habilité à négocier avec la direction.

De plus, sous l’administration Trump, le NLRB a aggravé les choses en allongeant notamment la période durant laquelle les salariés doivent être consultés sur l’éventuelle implantation du syndicat, ce qui du coup laisse plus de temps à l’employeur pour faire pression sur eux, voire licencier ceux qui se montrent un peu trop enthousiastes. Comment dès lors s’étonner que les États-Unis soit le seul pays développé classé par la CSI (Confédération syndicale internationale) dans la catégorie de ceux commettant des « violations systématiques » des droits des travailleurs ? (Indice des droits dans le monde CSI 2020). Des violations qui se sont accentuées sous l’administration Trump. Nous n’avions pas connu autant d’attaques contre les syndicats et la négociation collective depuis que Reagan avait licencié les contrôleurs aériens en 1981 a résumé le président de la centrale syndicale AFL-CIO, Richard Trumka, le 2 novembre [3].

La question de la liberté syndicale revient sur le tapis à chaque élection présidentielle, sans avoir jamais été résolue jusqu’ici. Barack Obama avait ainsi promis de faire adopter une loi pour faciliter l’implantation syndicale dans les entreprises, l’Employee Free Choice Act (Loi sur le libre choix du salarié). Le projet n’a jamais été mené à son terme. Le rival actuel de Donald Trump, Joe Biden, s’est déclaré favorable à l’adoption d’une loi allant dans le même sens. Encore une affaire à suivre…

Assurance Maladie : les dégâts de l’administration Trump

En matière d’Assurance Maladie, le Président Trump, sans réussir à faire abroger la réforme de son prédécesseur, l’Affordable Care Act (ACA ou Obama Care) de 2010, l’a néanmoins affaiblie, en supprimant notamment l’obligation faite aux particuliers de s’assurer et aux entreprises d’assurer leurs salariés. L’Obama Care, sans avoir changé fondamentalement le système toujours essentiellement fondé sur les assurances privées, avait néanmoins permis de faire baisser la proportion de citoyens américains sans assurance (de près de 47 millions avant 2010 à 27,5 millions en 2018). Mais après les coups de boutoirs de l’administration Trump, leur proportion a recommencé à augmenter (de 7,9% en 2017 à 8,5% en 2018.)

De son côté Joe Biden a promis d’étendre le programme public Medicaid, destiné aux plus démunis, tout en rejetant l’idée de généraliser l’autre programme, Medicare, actuellement réservé aux seniors de plus de 65 ans et seul programme à être financé par les cotisations, idée qu’avait portée son concurrent malheureux lors des primaires démocrates, Bernie Sanders.

Santé au travail : les données montrent à quel point le pays était mal préparé à la pandémie

La centrale syndicale AFL-CIO attend aussi une amélioration en matière de sécurité et de santé au travail, en particulier en ces temps de pandémie, alors que l’administration Trump a au contraire réduit drastiquement le nombre d’inspecteurs du travail.

Le président Trump n’a pas créé le coronavirus, mais il est responsable aujourd’hui de minimiser la gravité de la menace, de refuser de protéger les travailleurs et d’accélérer la propagation du virus, a fustigé Richard Trumka. Dans un rapport publié le 6 octobre, l’AFL-CIO a, chiffres à l’appui, décrit la crise sanitaire actuelle comme le produit de l’affaiblissement des réglementations et des réductions de ressources de l’Occupational Safety and Health Administration (OSHA), l’administration fédérale chargée de la santé et de la sécurité au travail. Là encore, les plus exposés sont les salariés noirs et hispanique, révèle le rapport.

Les données montrent à quel point le pays était mal préparé à la pandémie. C’était une crise en devenir. Il y avait des signes avant-coureurs partout mais l’administration Trump a décidé de les ignorer et de mettre tout le monde en danger, a encore déclaré Richard Trumka.

Un pays sous très haute tension

La toile de fond des élections américaines est donc bien sombre, d’autant que depuis plusieurs mois, un nouvel élément est venu compliquer un peu plus les choses. Les manifestations antiracistes à l’initiative du mouvement Blacks Live Matter, mais aussi souvent spontanées, se sont multipliées depuis la mort de Georges Floyd, victime des forces de police, le 25 mai dernier.

Signe de la tension qui règne dans le pays, les commerces de plusieurs grandes villes, dont Washington, Los Angeles et New-York, se sont barricadés dès la veille du scrutin, par crainte de violences post-électorales. A Portland (Oregon), théâtre d’affrontements particulièrement violents ces dernières semaines, opposant des manifestants antiracistes aux forces de l’ordre fédérales mais aussi à des milices auto-proclamées de suprématistes blancs, la gouverneure a publié une ordonnance plaçant la ville entre les mains des forces de sécurité et mettant la Garde nationale en alerte dès le 3 novembre. C’est une élection dans précédent, expliquait-elle. De son côté, le géant de la distribution Wallmart décidait de retirer provisoirement les armes et les munitions de ses rayons…

C’est dans ce climat déjà extrêmement tendu, que Donald Trump s’est proclamé vainqueur de la présidentielle dès le 4 novembre, au lendemain du scrutin, avant même la fin du dépouillement. Un dépouillement qui risque d’ailleurs de durer encore plusieurs jours, le vote par correspondance ayant été étendu du fait de la crise sanitaire. Le Président sortant a également déclaré vouloir saisir la Cour suprême pour contester la validité du scrutin. Arrêtez de compter ! tweetait-il encore ce 5 novembre, alors que l’écart se resserrait de plus en plus entre les deux candidats [4].

L’AFL-CIO mobilisée pour faire respecter la démocratie

En septembre déjà, le président sortant avait contesté la validité du scrutin. Prétextant de possibles fraudes électorales en raison de l’importance prise par le vote par correspondance, il avait refusé de s’engager à en respecter l’issue.

Cette attitude avait provoqué un tollé dans les organisations syndicales, l’AFL-CIO locale de Rochester (État de New-York) allant jusqu’à appeler à décréter une grève générale de tous les travailleurs, si nécessaire, pour assurer une transition pacifique du pouvoir à la suite des élections présidentielles de 2020.

Dès le 25 septembre, le président de l’AFL-CIO Richard Trumka prévenait solennellement : L’AFL-CIO rejette catégoriquement toute menace sur une transition pacifique du pouvoir. Le mouvement social ne peut tolérer absolument aucune infraction à la Constitution américaine ni tout autre effort pour s’opposer à la volonté populaire (…) Nous travailleurs américains serons toujours résolus dans notre défense de la démocratie face à l’attitude du président Trump. Et nous nous tenons prêts à faire notre part pour nous assurer qu’il rende effectivement le pouvoir en cas de défaite.

Au lendemain du scrutin ce 4 novembre, l’AFL-CIO a rappelé sa détermination : Dans les jours à venir, le mouvement ouvrier américain défendra notre république démocratique et s’assurera que notre prochain président sera la personne choisie par les citoyens des États-Unis, a insisté son président. De plus, l’AFL-CIO a signé une déclaration conjointe avec les employeurs et les représentants des cultes, appelant à faire preuve de patience et à faire confiance en [notre] système, même si cela prend plus de temps que d’habitude. Elle a simultanément lancé une campagne en ligne auprès de ses adhérents et sympathisants intitulée Engagez-vous à faire en sorte que chaque vote compte.

Evelyne Salamero Journaliste à L’inFO militante

L’Info Militante

Notes

[1Le taux de pauvreté des Noirs s’élevait en 2019 à 18,8%, celui des Hispaniques à 15,7% et celui des Blancs à 7,3%, selon une enquête du bureau des statistiques du gouvernement fédéral (le States Census Bureau ) publiée le 15 septembre dernier.

[2Le mode de calcul du PIB aux États-Unis diffère de celui d’autres pays. La hausse est de 7,4% si on prend en compte le mode de calcul d’autres économies avancées , comme la France par exemple.

[3En 1981, sept mois après son arrivée à la Maison Blanche le président Ronald Reagan avait licencié 11 000 contrôleurs aériens, fonctionnaires, en grève notamment pour des augmentations de salaires et une réduction du temps de travail.

[4Pour l’emporter, un candidat n’a pas à être majoritaire en nombre de voix au niveau de tout le pays, mais doit obtenir au moins 270 des 538 grands électeurs désignés au niveau des différents États.

Sur le même sujet

L’emploi aux Etats-Unis : le dessous des chiffres

International par Evelyne Salamero

Tout irait-il bien dans le meilleur des mondes ? Le taux de chômage officiel a été divisé par deux en cinq ans aux États-Unis, repassant en deçà des 5% en 2016, au point que la Banque centrale américaine (FED) commence à parler de retour au plein emploi…