Habiba Fakhri, vice-présidente du syndicat afghan Nuawe : Aux yeux des talibans, je suis un diable

InFO militante par Clarisse Josselin, L’Info Militante

Article publié dans le cadre de la campagne Congrès confédéral 2022 à Rouen
Habiba Fakhri, vice-présidente du syndicat afghan Nuawe © F. BLANC

Habiba Fakhri, vice-présidente du syndicat afghan Nuawe, est intervenue le 30 mai à la tribune du congrès confédéral. Réfugiée en France depuis octobre dernier grâce au soutien de confédérations syndicales françaises dont FO et de la Confédération syndicale internationale (CSI), elle poursuit sans relâche son combat pour porter la parole des femmes afghanes, premières victimes du régime des talibans.

Depuis près de douze ans, Habiba Fakhri défend la cause des femmes au sein du syndicat afghan Nuawe (syndicat national des travailleurs et employés afghans). Elle a été nommée vice-présidente de cette organisation il y a deux ans, à l’issue d’un congrès.

Si l’histoire politique de l’Afghanistan est émaillée d’attaques contre les femmes, trop souvent victimes de discrimination et de violence armée, la situation s’était améliorée depuis une vingtaine d’années. Les femmes pouvaient enfin jouer un rôle dans la société et en politique. Mais l’arrivée au pouvoir des talibans en août 2021 a fait replonger le pays dans l’obscurantisme, avec des effets dramatiques.

Pour les talibans, les femmes et les filles ne servent qu’à procréer, elles sont comme un objet sans valeur qui doit obéir aux ordres du mari, explique la militante. À leurs yeux, une femme active comme moi qui se bat pour défendre des droits, c’est un diable.

Cinq jours après l’arrivée des talibans au pouvoir, Habiba Fakhri comprend qu’elle est en danger. Avec son mari et l’un de ses enfants, elle fuit Kaboul. Nous sommes restés cachés quelque part jusqu’à notre exfiltration vers la France, le 6 octobre, grâce à l’aide des syndicats français, explique-t-elle. Partir de Kaboul est dangereux, il fallait du courage. C’est seulement depuis trois semaines que toute ma famille est réunie en France. Je remercie les syndicats français pour tout ce qu’ils ont fait.

La militante était l’invitée du congrès confédéral FO aux côtés de Maroof Qaderi, président de Nuawe, lui aussi désormais réfugié en France. Tous deux ont été très chaleureusement applaudis par les congressistes après leurs prises de parole à la tribune.

Le combat syndical existe toujours en Afghanistan

Habiba Fakhri a détaillé les conditions effroyables dans lesquelles la société afghane tente de survivre. La quasi-totalité de la population est plongée dans l’extrême pauvreté. Le pays est affamé, l’ONU en a parlé, la plupart des femmes soutien de famille ne peuvent plus travailler, elles ont vendu tout ce qu’elles pouvaient pour manger, aujourd’hui elles n’ont plus rien à vendre, alerte-t-elle. De très jeunes enfants sont envoyés travailler pour ramener à manger. D’autres familles en sont réduites à vendre un rein ou leurs enfants pour ne pas mourir de faim.

La militante a particulièrement insisté sur la situation particulière des femmes, privées d’éducation et du droit de travailler, et dont le visage doit désormais être dissimulé sous une burqa. Elle a aussi insisté sur la dégradation de leur santé mentale. Les talibans font vivre l’enfer aux femmes éduquées qui travaillaient hors de leur foyer, elles sont assimilées aux mécréants et infidèles et celles qui protestent sont réprimées, explique-t-elle. Dans les régions où les talibans étaient déjà implantés avant leur prise de pouvoir, la plupart des femmes actives dans la société ont été exécutées ou sont portées disparues. Les talibans savent que les femmes avec du savoir et des connaissances ne se rendront jamais face à l’oppression et qu’elles continueront de se battre pour leurs droits.

En exil, la vice-présidente du syndicat poursuit sa lutte. Elle maintient le contact avec des camarades restés en Afghanistan grâce au téléphone et aux réseaux sociaux. Ils ne peuvent pas sortir, ils sont sous surveillance, ils changent régulièrement tous les téléphones, mais le combat syndical existe toujours en Afghanistan, assure-t-elle.

Je sais que mon message a été entendu, on n’est pas seuls

Si elle se montre solidaire du peuple ukrainien, elle redoute que cette guerre ne fasse passer au second plan la situation en Afghanistan, où les attentats se poursuivent. L’Occident ne sait pas ce qu’il se passe chez nous, les talibans tiennent les médias, ils peuvent cacher leurs crimes, mais moi j’ai la chance de pouvoir expliquer la réalité de la situation, poursuit-elle. Le peuple d’Afghanistan n’est en aucun cas en faveur du régime des talibans. Tout le peuple veut la démocratie et la liberté.

Elle demande aussi au gouvernement français, au nom des valeurs de liberté, égalité et fraternité, d’intervenir politiquement, notamment en ne reconnaissant pas le régime barbare des talibans, en faisant pression pour faire cesser l’oppression sur les femmes et en demandant la réouverture des écoles.

À l’évocation de la longue ovation dont elle a bénéficié après son intervention au congrès confédéral, par une salle debout, cette femme à la tête simplement recouverte d’un voile couleur sable a les larmes qui lui montent aux yeux.
Ça m’a donné envie de crier encore plus fort, je remercie tout le monde, je sais que mon message a été entendu, explique-t-elle. J’ai imaginé le moment où j’allais expliquer aux camarades restés en Afghanistan qu’ils ne sont pas abandonnés, je leur dirai tenez bon le combat, on n’est pas seuls, et je suis convaincue qu’on réussira à obtenir notre liberté.

 

Traduction assurée par Qassim Azimi

Clarisse Josselin Journaliste à L’inFO militante

L’Info Militante