Le Tour de France 2018

« Il faut que le bluff puisse toujours exister en course »

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Christian Prudhomme, directeur du Tour de France depuis 2007, a souvent fait évoluer son parcours et recherche les meilleures conditions de course pour que le spectacle soit au rendez-vous. © ASO/ALEX BROADWAY

Directeur du Tour depuis 2007, Christian Prudhomme revient sur la décennie écoulée et le parcours de cette édition 2018.
Et se positionne pour l’interdiction des capteurs de puissance.

En tant que patron du Tour, de quoi êtes-vous le plus fier sur le parcours de cette édition 2018 ?

Depuis plusieurs années, on essaie de varier au maximum les étapes que l’on propose, et cette année l’accent a particulièrement été mis sur leur longueur. Nous avons commencé à proposer des étapes beaucoup plus courtes à partir de 2011, et l’an dernier, ce qui m’a frappé, c’est que beaucoup de gens ne s’étaient pas rendu compte que l’étape Saint-Girons – Foix était si brève, 101 kilomètres seulement. Alors cette année, on a imaginé encore plus court, 65 kilomètres pour la 17e étape, Bagnères-de-Luchon – col de Portet, du jamais vu en montagne depuis les années 1970… On a aussi voulu jouer sur l’alternance entre « j’arrive en haut » et « j’arrive en bas » en montagne, sur le vent ou les pavés dans la plaine, ou encore des arrivées en bosse…

L’étape des pavés, justement, n’a pas grand-chose à envier à Paris-Roubaix : quinze secteurs en 156 kilomètres ! N’est-ce pas trop ?

Les temps ont changé : c’est vrai qu’il y a beaucoup plus de pavés que lorsqu’on les avait réintroduits en 2010. Cette année-là, il y avait eu des écarts et un mélange entre spécialistes des pavés et favoris du Tour parmi les meilleurs, puis en 2014, on avait vécu une étape fabuleuse avec Vincenzo Nibali. Mais en 2015, presque tous les favoris étaient présents dans un peloton de quarante coureurs… Alors on en a tiré les conséquences, et quand Thierry Gouvenou [dessinateur en chef du parcours, NDLR] m’a proposé de mettre davantage de secteurs pavés, j’ai dit oui. Cette 9e étape sera très importante, et de toute façon toute la première semaine est truffée de pièges, je pense à l’étape de Quimper notamment.

Cette année, il y a un chrono par équipes puis un chrono individuel tardif et très vallonné. D’un an sur l’autre, vous semblez hésiter quant à la place du contre-la-montre…

On sait ce qu’on fait ! Mais c’est vrai, un contre-la-montre peut figer la course. La dernière fois que l’on a mis des chronos individuels très longs, en 2012, la messe était dite dès la 9e étape, à Besançon, avec la victoire de Bradley Wiggins… Du coup, on se méfie ! Mais cela peut aussi changer. Cela dépend des coureurs les plus forts du moment.

Il y a l’étape du Portet, 65 kilomètres, mais aussi celle de La Rosière, 108,5 kilomètres seulement. Avoir du spectacle en montagne, cela passe par ces étapes très courtes ?

Pas forcément, l’idée est surtout de varier. Au lendemain de l’étape de La Rosière, on emprunte les cols de légende de la Madeleine et de la Croix-de-Fer jusqu’à l’Alpe d’Huez. Et la veille de l’étape de Portet, celle de Bagnères-de-Luchon fait 218 kilomètres…

… dont 140 de plaine. Reverra-t-on sur la Grande Boucle de longues étapes de montagne où les cols s’enchaînent sans répit, ce que les Italiens appellent des « tappone » ?

Sur l’étape de l’Alpe d’Huez, on frise les 5 000 mètres de dénivelé positif, donc je me dis qu’on n’est pas loin d’un tappone quand même. L’idée, c’est vraiment d’alterner les parcours proposés, car les coureurs et les équipes s’adaptent très vite à ce qu’on leur propose. Et pour avoir de la bagarre, la réduction du nombre de coureurs est aussi une bonne nouvelle que nous réclamions depuis longtemps. On a vu sur pas mal de courses du début de saison, je pense notamment à Paris-Nice, qu’un coureur en moins ça fait de vraies différences.

Qu’espérez-vous concrètement du passage à huit coureurs par équipes ?

Un contrôle moins fort de la course, notamment. Mais ce n’est pas juste le coureur en moins, c’est un ensemble de choses. Sur le parcours 2018, il y a un contre-la-montre par équipes, l’étape des pavés, les étapes de montagne très courtes de La Rosière et de Portet… Si je suis directeur sportif, comment je fais mon équipe ? Qui je mets pour être présent en montagne aux côtés de mon leader, sachant qu’il y a aussi tous ces rendez-vous de la première semaine ?

Pour provoquer plus de mouvement en course, on entend aussi souvent revenir l’idée d’une suppression des oreillettes ou des capteurs de puissance que tous les coureurs ont sur leur guidon, les fameux « SRM »… qu’en pensez-vous ?

Que du bien ! Mais il a fallu dix ans de réunions pour obtenir la réduction du nombre de coureurs par équipes… L’un de mes souhaits, comme pour beaucoup d’amateurs de vélo, c’est que le bluff puisse toujours exister en course. Or aujourd’hui il n’existe plus, parce qu’avec ton SRM sous les yeux qui te renseigne sur ta puissance, ton rythme cardiaque, tu sais que tu peux tenir. Et ça, c’est terrible, parce qu’avant on pouvait bluffer, se décourager, laisser tomber. Donc oui, je suis pour leur interdiction ! Est-ce qu’on peut obtenir cela de l’UCI, la fédération internationale de cyclisme ? Avec son nouveau directeur [le Français David Lappartient, NDLR] je l’espère, oui…

Vous êtes le directeur du Tour depuis plus de dix ans maintenant et vous avez déjà souvent fait évoluer son parcours. Quelles innovations n’avez-vous pas encore pu apporter ?

Je pense que l’on peut jouer encore davantage. L’étape de Quimper, par exemple, va surprendre beaucoup de monde : ça monte, ça descend, ça tourne à droite, à gauche, on alterne des routes larges puis très étroites… On va aussi continuer à « rendre » la montagne aux champions, comme on l’a déjà fait au mur de Péguère ou aux lacets de Montvernier, où, sur quelques kilomètres seulement, il n’y a pas de public pour laisser la place aux coureurs. Et puis cette année, on propose aussi un court passage non asphalté sur la 10e étape, au plateau de Glières. On va voir ce que cela va donner…

Combien de temps vous voyez-vous encore à la tête de la Grande Boucle ?

Je ne ferai pas les cinquante ans de Jacques Goddet  [1] ! Être à ce poste, c’est une chance immense et une grande mission. Et je ne me sens pas suffisamment usé pour me poser cette question aujourd’hui.

Vous directeur du Tour, verrez-vous un Français gagner la Grande Boucle ?

Je ne sais pas ! Ce qui est sûr, c’est que Romain Bardet est un homme du Tour, on ne monte pas deux fois sur le podium par hasard, il a les capacités physiques, intellectuelles et nerveuses pour gagner même si la dernière marche est bien sûr la plus dure à gravir. Un Thibaut Pinot libéré a également toutes les qualités athlétiques nécessaires… Mais la concurrence est évidemment très rude.

Notes

[1Jacques Goddet a été le directeur du Tour de France de 1937 à 1988.