« Je veux offrir dignité et noblesse aux ouvriers qui nourrissent la France »

Conditions de travail par Clarisse Josselin

L’union départementale FO du Morbihan a invité le 1er octobre dans ses locaux l’écrivain-ouvrier Joseph Ponthus pour une soirée-débat. Son premier roman « A la ligne », paru en janvier dernier aux éditions de la Table Ronde, est une sorte d’épopée poétique qui raconte ses trois années d’intérimaire dans l’agroalimentaire breton. La rencontre, qui a duré près de trois heures, a été l’occasion d’échanges sur les thèmes du travail et de la précarité et bien sûr de l’intérim, secteur dans lequel se déroulent actuellement les élections professionnelles.

Joseph Ponthus, pipe au bec, est venu en voisin. C’est la fin d’après-midi, à une heure à laquelle, il y a quelques mois encore, il était près d’aller au lit pour embaucher à 2 heures du matin. Vêtu d’un jean, d’une veste de foot et de baskets, il a le tutoiement systématique. Et il est content d’être là. « Ça me tient à cœur d’être dans un syndicat avec des militants, explique-t-il. Il y a encore des lieux d’émancipation et de culture populaire ».

Dans la salle, une vingtaine de militants sont venus débattre avec l’écrivain-ouvrier autour de son ouvrage qui raconte trois ans d’intérim dans l’agroalimentaire breton. Pierrick Simon, secrétaire général de l’union départementale FO du Morbihan, est à l’initiative de cette soirée. C’est la première fois qu’il invite un écrivain. L’objectif est d’échanger sur les thèmes de la précarité, du travail, de la pénibilité mais aussi de la littérature. « Les problèmes de covoiturage, la paye le 11 du mois, la pénibilité du corps, c’est une problématique qui résonne ici, a-t-il expliqué en préambule. C’est aussi partager le plaisir d’une lecture ».

A la tribune également, Mathieu Maréchal, délégué central FO chez Randstad et coresponsable de la branche FO-Intérim. A ses côtés Solène, libraire indépendante à Lorient, lit quelques morceaux choisis. L’occasion de mettre en valeur la forme d’écriture très particulière d’« A la ligne », sans aucune ponctuation, « un mélange de poésie et de slam, un style presque jamais utilisé », souligne-t-elle. Ainsi « L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace / Les routes périlleuses de mon Odyssée / Les crevettes mes sirènes / Les bulots mes cyclopes / La panne du tapis une simple tempête de plus / Il faut que la production continue. »

La pause-pipi encore au cœur du combat syndical

Joseph Ponthus n’a pas écrit pour dénoncer, mais pour décrire la vie à l’usine. « Je voulais aussi faire de l’usine quelque chose de beau, explique-t-il. Et je ne voulais pas scier la branche qui m’a fait manger, ni mettre 25 personnes au chômage. » Dans son ouvrage, il ne cite aucun nom, aucune enseigne. « L’usine est un personnage, et c’est la même matrice quelle que soit l’usine », estime-t-il.

Mais dans la salle, les militants ont reconnu les lieux évoqués et obtiennent confirmation. Chacun y a travaillé, ou connaît quelqu’un qui y a travaillé. Quand il raconte ses difficultés pour faire changer ses bottes trouées un mercredi alors que le jour des bottes, c’est… le mardi, des murmures entendus se font entendre. Idem quand il évoque le jeu de ping-pong entre l’abattoir et l’agence d’intérim pour obtenir un équipement de protection individuelle étanche. Dans le public, une auditrice témoigne et approuve.
La discussion a aussi porté sur la question du temps, l’autre personnage principal de ce livre. « On n’a jamais le temps, ajoute l’auteur. Le pire poste, c’est d’être assis face à une horloge. A la pause, les seuls mots c’est combien de tonnes il reste, ou à quelle heure on va finir ? »

Les conditions de travail semblent parfois d’un autre temps. A l’abattoir, la première grande grève a eu lieu en 1976 « quand le patron a voulu imposer l’heure de la pause-pipi ». Nouvelle tentative et nouvelle grève en 1995. C’est aujourd’hui encore une question centrale. « Officiellement c’est possible de la prendre tout le temps, mais il faut trouver un chef pour te remplacer, car la chaîne continue à avancer et tes collègues ont déjà leur boulot à faire », explique Joseph Ponthus. J’ai vu des mecs venir travailler en couche culotte, ça a un coût et ils ont tellement honte de les porter qu’ils les planquent dans leur casier. » Annie, qui a vécu ces grèves en tant que secrétaire à l’UL FO de Quimperlé, approuve.

Un livre sur la précarité en 2019

Autre thématique abordée, les maladies professionnelles et les accidents du travail. « En trois ans, j’ai vu partir quatre personnes, deux à 58 ans et deux à 63 ans », raconte Joseph Ponthus. Il a aussi vu des doigts coupées, des jambes sciées. Les discussions ont aussi évoqué ces employeurs prêts à dissimuler les accidents pour ne pas faire monter les statistiques et par là même leur taux de cotisation ATMP, quitte à payer des blessés ou des témoins.

Comme dans chacune de ses interventions, l’ouvrier-écrivain à la barbe rousse et au regard clair a rendu hommage à ses anciens collègues, qui sont restés des copains. « Ils m’ont appris sur moi, ma résistance insoupçonnée, la solidarité, le travail, explique-t-il. Personne n’est là par choix mais pour les sous. Je veux offrir dignité et noblesse aux ouvriers qui nourrissent la France et ne s’autorisent pas à parler de leur statut. » Quand à la sortie de son livre il leur a annoncé qu’il avait quelque chose à leur dire, ils lui ont tous lancé « t’as trouvé un vrai travail ! ». « Comme si ce n’étaient pas eux qui faisaient le plus vrai travail du monde », lâche Joseph Ponthus, qui a dédié son ouvrage aux prolétaires de tous les pays.

Un militant a fait un parallèle avec la détresse de certaines employées de l’aide à domicile. « J’ai reçu des témoignages d’infirmières ou de caissières qui se reconnaissent dans le livre, explique Joseph Ponthus. Ça parle de la précarité en 2019, que tout le monde éprouve pour soi ou dans son entourage. Si ça marche, c’est le pouvoir de la littérature. Si j’avais fait un témoignage à charge, ce ne serait ni le même livre, ni le même succès. »

Redonner une conscience de classe aux ouvriers

Et s’il avait les moyens de changer les choses, que ferait-il, lui demande une auditrice ? « Je redonnerais une conscience de classe à l’ouvrier, lance-t-il. Que déjà les ouvriers se considèrent en tant qu’ouvrier, on peut être une force de lutte pour faire plier le patronat. » Celui qui en arrivant à l’usine avait en tête les vieilles photos de Billancourt n’a pas retrouvé ce collectif. « Les entrées sont décalées selon les postes et toutes les pauses sont décalées d’autant, déplore-t-il. L’abattoir fait 10 hectares, je connaissais 25 personnes. Le capital a gagné. J’ai vu des travailleurs s’identifier par leur poste de production, ou pire par le client à qui leur ligne de production était destinée. »

L’ouvrier devenu écrivain dénonce aussi l’omerta qui règne sur l’agroalimentaire breton. Il s’est retrouvé au chômage après avoir envoyé son livre à la direction. « J’ai témoigné dans une série qu’Arte prépare sur l’histoire de la classe ouvrière en Europe, explique-t-il. Nous sommes allés filmer devant une usine de poisson, en restant sur la voie publique. Dès que les caméras ont commencé à tourner, des gros bras sont arrivés, puis la police. Le journaliste n’avait jamais vu ça, ni en Russie, ni au Nord de l’Angleterre. ». Il évoque aussi le refus de la direction de voir les ouvriers s’émanciper. « Pour eux, c’est inententable de venir là avec la littérature, dénonce-t-il. Dans l’un des abattoirs où j’ai travaillé, les mecs se passent le bouquin sous le manteau comme si c’était interdit. Ils s’y sont reconnus et l’offrent à leur tour. Des ouvriers m’ont même écrit pour me dire qu’ils avaient démissionné pour entamer une formation de libraire. »
La soirée s’est terminée par l’internationale, avant une séance de dédicaces.

Paroles de participants

Régis, 62 ans. Je représente FO dans des organismes de prévention des accidents du travail et l’agro c’est tous les jours. Je n’ai pas encore lu le bouquin mais j’en ai beaucoup entendu parler. Qui n’a pas travaillé dans l’agro ici ? Même le maire de Vannes y est passé. Il retentit à tous les niveaux. J’ai une copine qui travaille dans l’aide à domicile qui s’y retrouve aussi. Je suis surpris de voir qu’il a un tel effet boule de neige.

David, 54 ans, secrétaire FO de l’UL de Pontivy
Je suis délégué syndical FO dans le transport frigorifique, un secteur dans lequel les intérimaires sont en force aujourd’hui. Et c’est encore de l’agro puisqu’on travaille essentiellement ce secteur. Je n’ai pas encore lu le livre mais c’était très bien de faire venir cet auteur. C’est le genre de débat que tous les salariés qui se sentent seul devraient suivre.

Gaëtane, retraitée et membre de la commission juridique de l’UD. Je suis une grande lectrice et j’aime la belle littérature. J’étais juriste en cabinet d’avocats mais je me sens concernée par le monde ouvrier car j’en viens. Ce livre est universel. Il parle de l’intérim aujourd’hui mais il raconte aussi l’histoire de ma maman qui partait travailler au port de pêche de Lorient. Elle triait le poisson la nuit, parfois elle s’évanouissait de fatigue. En fait tout le monde est en souffrance dans l’agroalimentaire, même les cadres.

Marc, 46 ans, intérimaire. Je ne suis pas très littéraire, je lis très peu de bouquins. Mais j’avais entendu parler d’« A la ligne » à la radio. En tant qu’intérimaire, ça m’a parlé et je l’ai lu. J’ai travaillé dans l’industrie, pas dans l’agro, mais je me suis retrouvé, on est des bêtes de charge, de la chair à canon. Les patrons, ils s’en foutent de ce qui nous arrive. En plus le style est très facile à lire. C’est super de pouvoir échanger avec l’auteur. Je vais le relire, différemment. Et j’espère que ce livre ça fera changer les consciences.

Clarisse Josselin Journaliste à L’inFO militante

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