L’actionnariat, outil dangereux du libéralisme

Histoire par Christophe Chiclet, L’Info Militante

Le créateur de la société, M. Macaire, s’est démis de ses fonctions de gérant. Voici l’état dans lequel il a laissé l’opération.Capital social 800 000 francs – dépenses d’affiches, annonces, prospectus, articles payés 400 000 francs ; achats de fourneaux économiques, allumettes, casseroles et carottes de première qualité, 400 000 francs – reste en caisse quatre cent mille zéros... En un mot, notre fonds est fricassé, nous l’avons mangé : le bouillon dont nous devions inonder Paris c’est nous-mêmes qui l’avons bu et si nous ne mettons pas du beurre dans les épinards, la marmite est renversée (un nouveau versement de 800 000 francs est voté à l’unanimité). Estampe d’Honoré Daumier (1808-1879) - Bibliothèque municipale de Lyon.

Prévu à l’origine pour lever des fonds permettant aux entreprises de se développer et de prospérer, l’actionnariat, avec les Bourses, est rapidement devenu aussi un outil de spéculation, voire de prédation, cela induisant des destructions d’emplois.

L ’actionnaire est propriétaire d’une valeur mobilière : l’action. Celle-ci lui donne des prérogatives dans le fonctionnement d’une entreprise : un droit de vote lors de l’assemblée générale, percevoir des dividendes et la possibilité de les transmettre en héritage.

L’actionnariat populaire est né aux États-Unis après 1780 avec pour chantre Alexander Hamilton (1757-1804), premier secrétaire au Trésor (ministre des Finances) du jeune pays. Chef du Parti fédéraliste, adepte du développement de la finance et de l’industrie, il marquait son opposition au troisième président des États-Unis de 1801 à 1809, Thomas Jefferson (1743-1828), qui défendait la petite propriété agricole.

L’actionnariat se décline historiquement en trois époques. La première va de la fin du XVIIIe siècle à la fin du XIXe. C’est l’âge d’or de l’actionnaire-entrepreneur qui a besoin de grosses sommes d’argent au moment de la révolution industrielle. Ces actionnaires ont besoin de capitaux très importants pour exploiter leurs mines et produire massivement. Ils vont donc se tourner vers les Bourses et les banques d’affaires. L’actionnaire devient alors un co-entrepreneur. La deuxième période (1890-1980) montre que les Bourses se transforment rapidement en un lieu de spéculation. Le système capitaliste porte en lui l’appât du gain…

Du spéculateur au prédateur

Au cours de cette période l’actionnaire devient un rentier, tandis que les investissements lourds nécessaires au développement des pays sont pris en charge par l’État, de même que la Recherche et le Développement, cela n’étant pas considéré comme assez rentable à court terme pour les Bourses, donc les actionnaires.

Après 1980 vient le temps des prédateurs, de certains patrons sans scrupules, mais surtout des fonds de pension anglo-saxons. Pour ces derniers, il ne s’agit même plus d’une rentabilité à court terme, mais immédiate. Ils achètent à crédit des entreprises, les revendent à la coupe et utilisent des outils financiers, y compris douteux (cf. la crise des subprimes…), s’appuyant sur des algorithmes puissants et un Internet fonctionnant à la seconde, 24 heures sur 24. L’important devient alors de gaver l’actionnaire de dividendes, au besoin en utilisant ce que l’on nomme désormais les « licenciements boursiers », décidés au nom de la profitabilité et qui jettent sur le pavé des millions de travailleurs de par le monde. Devenue un ogre insatiable, cette finance peut tout se permettre car lorsqu’elle provoque un krach, ce sont les États, donc les impôts des contribuables, qui comblent les pertes de ces nouveaux flibustiers.

 

L’argent d’émile Zola
C’est en 1891 que le grand écrivain (1840-1902) écrit cette saga sur le monde de la finance et ses turpitudes spéculatrices, basée sur le scandale du canal de Panama et de la faillite de l’ancêtre de la BNP. Réédité au Livre de poche, en le lisant on se croirait en 2008 lors de la grande crise financière.

Christophe Chiclet Journaliste à L’inFO militante

L’Info Militante

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