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L’OIT célèbre son centenaire en se tournant vers l’avenir

, Evelyne Salamero

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Créée au sortir de la première guerre mondiale dans le cadre du traité de paix, avec la particularité de réunir représentants des gouvernements, mais aussi des employeurs et des travailleurs de ses États membres, l’OIT entend saisir l’occasion de son centenaire pour « redynamiser le contrat social ».

L’Organisation Internationale du Travail est née le 28 juin 1919, au lendemain de la Première guerre mondiale, du constat qu’une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale. Ces mots forment la première phrase du préambule de la Constitution de l’OIT, constitution intégrée au Traité de Versailles signé entre les Alliés et l’Allemagne.

Il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger (…) soulignaient les fondateurs de l’OIT.

Etait-ce vraiment il y a cent ans ? En dépit de conquêtes sociales considérables au fil des décennies, ces mots restent brûlants d’actualité, indique en substance le rapport Travailler pour bâtir un avenir meilleur que l’OIT a publié le 22 janvier pour entamer les célébrations de son centenaire. Rédigé par la « Commission mondiale sur l’avenir du travail » [1] que l’OIT a spécialement créé en 2017, il sera soumis à la discussion de la prochaine conférence annuelle de l’organisation en juin 2019.

Celle-ci se tiendra comme de coutume à Genève et des milliers de délégués, venus de 187 États membres, y participeront comme chaque année.

Une organisation onusienne atypique

En 1919, les fondateurs de l’OIT, concluant à l’urgence d’améliorer ces conditions [de travail, NDLR], ont conçu une organisation unique en son genre dans ce qui est devenu depuis le système onusien, puisque l’OIT est composée des représentants des gouvernements, mais aussi des employeurs et des travailleurs de chaque pays membre.

Dès l’origine, ces trois composantes ont été chargées d’élaborer ensemble des normes internationales du travail et de mettre en place et faire fonctionner un système de contrôle de leur application. Une tâche, pour le moins, pas toujours simple du fait d’intérêts souvent divergents entre les parties et qui a pu parfois donner lieu à des joutes importantes, comme entre 2012 et 2015, lorsque les employeurs ont lancé une offensive contre le droit de grève.

Dans ce cadre tripartite de l’OIT, les organisations syndicales ont toujours cherché à peser le plus possible, et au final, les travailleurs du monde entier peuvent depuis 1919, s’appuyer sur les normes internationales de l’OIT pour défendre leurs droits, notamment celui de constituer des syndicats indépendants et de négocier collectivement et librement, ou pour lutter pour l’interdiction du travail des enfants ou du travail forcé.

Redynamiser le contrat social en créant une garantie universelle pour les travailleurs

Mais aujourd’hui, alerte le rapport de la commission mondiale de l’OIT, aux dégâts de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, s’ajoutent les défis de la numérisation du travail, du réchauffement climatique et du vieillissement de la population. L’organisation internationale doit donc redynamiser le contrat social et plus que jamais assumer ses responsabilités.

Le rapport de la commission mondiale appelle notamment à la création d’une garantie universelle pour les travailleurs. Celle-ci intégrerait leurs droits fondamentaux, à savoir la liberté syndicale et la reconnaissance effective du droit à la négociation collective, l’interdiction du travail forcé, du travail des enfants et de la discrimination, mais aussi des conditions de travail de base, à savoir un salaire assurant des conditions d’existence convenables, la limitation du temps de travail et des lieux d’existence sûrs et salubres.

Dans un monde où près de trois millions de travailleurs continuent de mourir chaque années des suites d’accidents du travail et de maladies professionnelles, Il est temps que la sécurité et la santé au travail soient reconnues comme un principe et un droit fondamental au travail, insiste la Commission.

En juin, les syndicats feront pression pour que des décisions concrètes et de grande envergure soient prises

A l’ère du numérique, elle préconise également des mesures qui permettent une autonomie pour le temps du travail répondant aux besoins des travailleurs et des entreprises.

Le rapport contient de nombreuses autres recommandations comme : favoriser l’apprentissage tout au long de la vie, aider les travailleurs dans la gestion des transitions au travail, investir dans les soins et les infrastructures, les ajustements climatiques ainsi que la protection sociale, ou encore soutenir le développement de nouveaux indicateurs économiques qui dépassent le cadre étroit du PIB.

Autant d’éléments salués par la CSI (Confédération syndicale internationale). Ce rapport est une étape importante dans la perspective de la conférence du centenaire de l’OIT qui se tiendra en juin, où les syndicats feront pression pour que des décisions concrètes et de grande envergure soient prises afin de modeler un monde du travail qui, comme l’a déclaré la Commission, est centré sur l’humain, a notamment déclaré Sharan Burrow, secrétaire générale de la CSI.

Un changement d’orientation

Pour les auteurs du rapport en effet, ce programme marque un changement d’orientation car il réoriente l’économie vers une croissance et un développement centrés sur l’humain.

Investir dans le potentiel humain, expliquent-ils, c’est par exemple, contribuer à une société active tout au long de la vie, c’est- à-dire une société dans laquelle la volonté et les capacités des personnes âgées sont pleinement utilisées, [qui] promeut l’emploi des personnes âgées si elles choisissent de continuer à travailler et qui cherche à réduire la charge de la protection sociale pour les générations futures.

Autre investissement indispensable selon le rapport de la commission mondiale sur l’avenir du travail : celui à réaliser dans les institutions du travail, à savoir les réglementations, les contrats de travail, les conventions collectives, les systèmes d’inspection du travail…

La commission en appelle aussi à un investissement dans le travail décent et durable, par la mise en place de règles et de mesures incitatives afin d’aligner les politiques économique et sociales et les pratiques commerciales à [son] programme.

Enfin, le rapport met l’accent sur la nécessité d’apporter des réponses urgentes aux deux milliards de travailleurs du secteur informel de par le monde. Mais il est désormais temps de donner forme aux politiques et aux processus, commente Reema Nanavaty, dirigeante de l’Association des travailleuses indépendantes et des travailleuses domestiques (Inde).

A n’en pas douter, un tel document a de quoi alimenter les débats de la 108e session de la Conférence internationale du travail, du 10 au 21 juin prochains à Genève.

Notes

[1La commission est co-présidée par le Président sud-africain Cyril Ramaphosa et le Premier ministre suédois Stefan Löfven. Trois représentants des travailleurs y ont participé : Luc Cortebeek de la CSC Belge et ancien président du conseil d’administration du BIT, Philip Jennings, secrétaire général d’Uni Global Union, et Reema Nanavaty dirigeante de l’Association des travailleuses indépendantes (Inde). La commission comprend aussi des représentants des gouvernements et des employeurs, des universitaires (dont Alain Supiot, juriste français spécialiste du droit du travail et professeur au Collège de France) et des ONG.