Entretien - FO Hebdo

« La classe ouvrière chinoise est du côté de la vie »

, Evelyne Salamero

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Le cinéaste indépendant Huang Wenhai (à droite) en compagnie de la productrice de son film documentaire We the workers, Jinyan Zeng (à gauche). Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

We the workers (Nous les travailleurs) [1]. Le titre du documentaire du cinéaste indépendant Huang Wenhai donne le ton. Ce film sur les ouvriers et ouvrières de Chine montre des hommes et des femmes qui s’affirment. Et résistent.

Pourquoi avoir fait ce film ?

Huang Wenhai : J’avais réalisé des documentaires sur les gens ordinaires des petites villes, les bouddhistes, les intellectuels, les artistes underground… En 2009, j’ai commencé à me dire que faire un film sur les travailleurs serait utile pour compléter ce travail documentaire et donner une image exacte de la Chine contemporaine, car après tout ils sont 400 millions !

Avez-vous rencontré des obstacles avec les autorités ?

Huang Wenhai : Je ne mesurais pas qu’il était si risqué de réaliser ce projet, puisque tout ce que font les militants et les avocats avec lesquels j’ai travaillé est légal. Mais il y a une forte complicité entre les autorités locales et les patrons des entreprises. À la fin du tournage, plusieurs des protagonistes ont été arrêtés pour leur activité. J’ai eu de la chance de ne pas l’être et de pouvoir finir mon film.

Ce projet a mis six ans à voir le jour. Cette expérience a-t-elle changé votre façon de voir les choses ?

Huang Wenhai : Oui, énormément. Au début je me focalisais sur la souffrance des individus, mais au fur et à mesure de mon travail, j’ai constaté que les travailleurs sont pleins d’énergie, dignes, qu’ils cherchent des moyens pour s’émanciper, par eux-mêmes, pour grandir en tant qu’êtres humains, et c’est là-dessus que j’ai centré mon film. Moi-même je n’aurais pas compris la vie des travailleurs en Chine sans ce film. Le faire a été un apprentissage. Une des choses qui m’ont le plus marqué est que malgré un travail très monotone, les difficultés, la répression, la peur, la fatigue, ils restent en mouvement. Ils sont tout le contraire de la résignation qu’on a l’habitude d’attribuer à la classe ouvrière chinoise. Ce qui est précieux et qui fait mon admiration, c’est que tout le travail d’organisation de la classe ouvrière est du côté de la vie.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Huang Wenhai : Une nouvelle réglementation a été imposée en 2015, qui a entraîné la quasi-disparition des associations et des ONG qui avaient fleuri à partir de 2005, notamment pour la défense des droits des travailleurs, à l’initiative d’avocats comme ceux que l’on voit dans le film. La forte vague de grèves arrivée en 2011, et qui a connu son apogée en 2014, a décliné depuis 2016 à cause de la répression. Mon sentiment est qu’il est difficile d’imaginer que ces mouvements ne recommenceront pas, alors que les inégalités et l’injustice ne cessent de croître. Comme je l’ai dit, depuis la fin du tournage plusieurs des militants que j’ai filmés ont été arrêtés. C’est comme une vague qui s’écrase, mais une autre va venir, plus forte. Mon travail a consisté à documenter une de ces vagues. En février dernier, l’un des militants que j’ai filmés a pu voir le film après sa libération. L’enjeu, m’a-t-il dit, c’est l’unité des ouvriers face à la police, aux autorités et aux patrons, qui cherchent à les diviser.

 

Propos recueillis par Evelyne Salamero