La Commune dans la littérature

1871-2021 par L’Info Militante

La bibliographie de la Commune de Paris était déjà si importante que l’on se demande si les livres nouveaux, publiés à ce sujet, apportent des éléments ou des faits inconnus à l’histoire de la Commune. Ce qui est certain, c’est le besoin de comprendre aujourd’hui avec plus d’objectivité, plus de sérénité, le mouvement insurrectionnel de mars 1871. Mais il y a aussi une nécessité d’ouvrir les dossiers inédits de la Commune pour lui rendre justice et la réhabiliter alors qu’elle a été calomniée et condamnée par des juges militaires, des écrivains et des historiens dont la partialité et la mauvaise foi ne font plus de doute.

Article paru dans FO Magazine n°53 de mai 1971

Les cinq ouvrages, publiés depuis 1964, ont un point commun : ils fixent la place de la Commune de Paris dans l’évolution du mouvement ouvrier, s’efforcent de définir son influence sur l’orientation idéologique du prolétariat et d’établir sa signification dans l’histoire des idées socialistes.

On sait que les socialistes, communistes et anarchistes se disputent encore l’héritage spirituel de la Commune, qui fut d’abord un soulèvement armé du peuple parisien contre la débâcle militaire et contre la capitulation du gouvernement versaillais devant la Prusse de Bismarck.

Cette insurrection populaire eut son prolongement immédiat dans l’institution de la Commune qui voulait créer une société fondée sur la justice, la démocratie et la liberté. Ce n’était qu’une « utopie », disait-on, puisque, à peine installée, il lui fallait préparer la résistance contre les offensives et l’encerclement des armées versaillaises. Les 72 jours d’existence de la Commune ne lui ont pas permis de réaliser, d’une manière définitive, les projets sociaux révolutionnaires en faveur de la classe ouvrière, mais les quelques décrets et mesures qu’elle avait eu le temps de mettre en application, attestent un véritable esprit démocratique et son souci primordial d’améliorer la condition ouvrière, et de résoudre les problèmes sociaux urgents.

La défaite de la Commune a jeté le peuple dans une situation dramatique, mais ce mouvement révolutionnaire demeure pourtant, à travers les temps, comme un symbole du combat héroïque pour la libération et l’émancipation des hommes.

MM. Winock et J.P. Azéma ont reconstitué dans les Communards [1], les premiers jours d’enthousiasme du peuple parisien, la politique sociale et l’activité constructive, les élections, les inquiétudes, les luttes entre la Commune et le Comité Central, la vie parisienne sous la Commune, l’institution du Comité de Salut Public qui voulait gouverner avec la dictature militaire, l’investissement de Paris par les troupes des généraux Galliffet et Trochu, l’agonie et la fin tragique de la Commune.

La répression fut terrible. Elle est évoquée par Jacques Rougerie dans les Procès des Communards [2]. Plus de 36 000 prisonniers furent traduits devant 26 conseils de guerre. Ce n’était, comme l’a dit Maurice Garçon, qu’une abominable parodie de justice qui facilita toutes les lâchetés et autorisa toutes les cruautés. C’est la plus vaste entreprise de répression qu’ait connue notre histoire sociale, remarque l’auteur.

L’ouvrage de Henri Lefebvre, La proclamation de la Commune  [3], étudie le soulèvement populaire de 1871 et son aboutissement à l’institution de la Commune du 26 mars, au point de vue de la critique marxiste, avec des références abondantes de Marx et de Lénine. Ses interprétations sont très discutables, mais en revanche, il donne une description exacte de la « chaude » journée du 18 mars et de celle du 26 mars, en restituant, jour par jour, l’atmosphère exaltante et passionnée de Paris, à l’heure révolutionnaire.

La Commune de Paris, écrasée dans le sang des ouvriers, a laissé cependant pour l’avenir non seulement un souvenir historique admirable, mais un programme constructif que la démocratie républicaine réalisera plus tard : la séparation de l’Église et de l’État, l’enseignement laïc et obligatoire, la législation des syndicats et des associations ouvrières et une législation du travail. C’est dans ses « anticipations » hardies que résident l’originalité et la portée sociologique de la Commune de Paris.

***

Pendant la Commune, les Versaillais, les réactionnaires et les cléricaux avaient désigné les femmes révolutionnaires et les femmes du peuple comme « pétroleuses » qui, selon les calomnies les plus vives, commirent d’horribles forfaitures et incendièrent Paris. Cette accusation resta longtemps attachée aux noms des milliers de femmes engagées délibérément dans la Commune, même après les événements historiques de 1871.

Aujourd’hui, après cent ans de recul, la signification de la Commune même, pour l’histoire objective, revêt un autre sens et offre une interprétation plus véridique.
Edith Thomas qualifie de pétroleuses [4], le jeune historien n’avait pu voir sortir de la presse ce petit volume qu’il avait préparé avec un soin minutieux. Cependant, il eut juste le temps pour faire un choix parmi les poètes de la Commune, pour les présenter et les accompagner de notices biographiques et de notes éclairantes.

Jean-Pierre Chabrol a préparé cette attrayante anthologie lyrique de la Commune qui fut réellement le creuset du monde moderne.

TB

Notes

[1Winock (M.) et Azéma (J.-P.) – Les Communards – Paris, Éditions du Seuil, 1964, 188 p., Illustrations.

[2Rougerie (Jacques) – Procès des Communards – Paris, Éditions Julliard, 1964, 258 p. Illustrations.

[3Lefebvre (Henri) – La proclamation de la Commune – Paris, Éditions Gallimard, 1965, 488 p. Illustrations.

[4Thomas (Édith) – Les pétroleuses – Paris, Éditions Gallimard, 1963, 288 p. Illustrations.] sans discrimination, toutes les femmes qui participèrent au mouvement révolutionnaire de 1871. Ainsi, ce terme qui, jadis, avait fait frémir la bourgeoisie française, a perdu de nos jours son sens péjoratif, d’autant plus qu’aucun document, digne de foi, ne prouvent que les femmes des Fédérés avaient incendié Paris. Il est plus vraisemblable que cette accusation est née simplement de la stupidité, de la médisance et d’une haine irrationnelle.

En réalité, les « pétroleuses » furent des femmes particulièrement courageuses qui, pendant la Commune de Paris, révélèrent non seulement leur intrépidité, leur vaillance, mais leur capacité de dévouement et de sacrifice.

Leur rôle et leur activité dans l’organisation et dans la défense de la Commune apparaissent dans toute leur ampleur, qui situe exactement leur place dans le mouvement révolutionnaire de 1871.

L’origine de leur adhésion et leur participation dans l’insurrection de la Commune trouvent l’explication dans leur condition sociale même.

Si les femmes ont participé massivement à la révolution, c’est précisément pour que leur condition de vie devienne plus juste et plus élevée, pour que leurs droits revendiqués depuis 1789 ne restent plus lettre morte. Pour atteindre ce but, elles créent l’Union des femmes et des Clubs féminins, où les orateurs comme Louise Michel, Andrée Léo, Nathalie Lemel, Paule Mink exposent leurs revendications : égalité dans le travail, un salaire décent, l’abolition de la prostitution et, dans un autre ordre d’idée, elles expliquent les moyens de transformer la société par la suppression de l’exploitation capitaliste, la remise des outils et des ateliers aux travailleurs, sous l’influence de Proudhon.

De surcroît, elles collaborent assidûment aux journaux de la Commune. Andrée Léo et Paule Mink dirigent même des quotidiens dans un Paris inquiet et fiévreux et appellent le peuple à défendre la capitale contre les troupes des généraux Trochu et Galliffet.

Lorsque les Versaillais s’approchèrent pour investir Paris, les batailles faisant rage à Clignancourt, Ménilmontant et aux Batignolles, les femmes se transformèrent en ambulancières et en cantinières et organisèrent des soupes populaires dans les quartiers. On les trouvait aussi comme soldats se battant héroïquement et mourant sur les barricades à côté des Fédérés.

Une enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, écrit Edith Thomas, confirme que plus de mille femmes furent déférées aux Conseils de guerre, d’autres, dont on ignorera toujours le nombre, furent tuées sur les barricades et dans les grands massacres de la semaine de mai. Et celles qui ont échappé au peloton d’exécution à Satory ont été torturées et condamnées à un long emprisonnement ou à la déportation, comme Louise Michel, Nathalie Lemel, Marie Schmitt, Marie Cailleux et d’autres femmes dont les noms seront toujours ignorés.

Hugo, Verlaine et Rimbaud ont exalté leur audace, leur énergie, leur grandeur d’âme, leur sens de la solidarité mis au service de la liberté et du bonheur de l’humanité.

C’était l’épopée révolutionnaire de la Commune qui avait incité Maurice Choury à recueillir en volumes la poésie du temps héroïque de 1871, à la veille de la célébration de son centième anniversaire.

Ceux qui ignoraient jusqu’ici la littérature poétique de la Commune et qui s’y intéressèrent avec passion, apprendront que des poètes illuminés comme Rimbaud et Verlaine, immortel comme Victor Hugo, des écrivains révolutionnaires tels que Jules Vallès, Clovis Hugues, Louise Michel, des chansonniers « engagés » les plus célèbres pour servir une noble et juste cause universelle comme Pottier, Clément, Jules Jouy et Maurice Boukay, et enfin des versificateurs plus modestes, mais non des moindres fervents dont Eugène Vermersch, Gaston Crémieux, Eugène Chatelain, Charles Bonnet, Henri Brissac, Emile Dereux, Roussel de Méry, Théodore Six, Etienne Carjat, J.-A. Sénéchal, Trotel et Rochefort exaltèrent le triomphe, la grandeur et la défaite tragique de la Commune.

Mais quelle chaleur, quelle fraternité humaine, quelle solidarité affective envers les Communards écrasés, assassinés, déportés par les autorités versaillaises se révèlent dans « Les vaincus » de Verlaine, éloge impérissable de la Commune qui traduit un espoir confiant, invincible dans l’avenir de la justice et de la liberté victorieuse :

Et de nouveau bataille. Et victoire peut-être,
Mais bataille terrible et triomphe inclément,
Et comme cette fois le Droit sera le maître,
Cette fois-là sera la dernière, vraiment.

Il eut fallu vivre dans l’ambiance exaltante de la Commune pour comprendre sa signification, sa portée morale qui exercèrent une attraction magique sur les poètes révolutionnaires de 1871. Le merveilleux Clovis Hugues, le poète communard, jugé, emprisonné par le Conseil de Guerre des généraux versaillais, avait subi aussi l’effet envoûtant de la Commune libératrice qu’il magnifia vingt ans après :

Mais non, tu n’es pas morte, non
Pour déraciner le vieux monde
Nous n’avons qu’à jeter ton nom
A l’énorme foule qui gronde.
Buvez, chantez, faites l’amour.
Le gouffre a faim, la planche glisse.
Il faut que le sort s’accomplisse,
Il faut que le peuple ait son tour !
Salut, Demain ! Salut, Justice !

Victor Hugo, républicain passionné de liberté et de vérité, qui avait un culte pour la justice, pour les droits du peuple, est considéré aujourd’hui, par certain, comme un « bourgeois au grand cœur, mais néanmoins conservateur », qui vécut pendant vingt ans en exil pour s’être opposé au coup d’état de Napoléon III et avoir condamné son régime, fondé sur la violation arbitraire des lois et des droits démocratiques, ne pouvant être insensible à l’explosion de la Commune.

Bien qu’il n’approuvât pas des décisions extrêmes prises par la majorité du Comité Central de la Commune, il rendit hommage à la bravoure et à l’intrépidité des insurgés, luttant contre la réaction versaillaise et contre la signature d’un traité de paix déshonorant et humiliant pour la France.

Après la défaite, Hugo accueillit les réfugiés de la Commune vaincue, dans sa demeure bruxelloise, et vota plus tard la loi de l’amnistie en leur faveur.

Les poèmes consacrés à la Commune montrent l’importance qu’il attribua à ce soulèvement collectif et spontané du peuple, car ce peuple est un héros et ce peuple est un juste. Il fait bien plus que vaincre, il aime :

Il assiste, à présent qu’il tient l’arme inconnue,
Aux luttes du devoir et qu’il les continue.

Hugo rend justice aux fusillés qui regardent la mort qui vient les emmener » et dont « la fosse dans leur cœur était toute creusée et qui meurent sans un cri, sans daigner pleurer.

C’est ainsi que la poésie fit une irruption soudaine, foudroyante dans la formidable mêlée de la Commune pour apporter sa contribution spirituelle et révolutionnaire à l’émancipation du peuple opprimé et exploité.

Prématurément disparu, Maurice Choury [[Choury (Maurice) – Les poètes de la Commune – Préface de Jean-Pierre Chabrol, Paris, Éditions Seghers, 1970, 269 p. Illustrations.

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