« La loi Travail enlève des droits sociaux et des protections aux salariés sans contreparties »

Interview de Thomas Guénolé, politologue, enseignant et conseiller politique par David Rousset

Article publié dans le Dossier Loi Travail
Photographie : F. Blanc / FO Hebdo - CC BY-NC 2.0

Pour le politologue Thomas Guénolé, enseignant à Sciences Po, le Code du travail n’est pas un obstacle à l’emploi et l’attitude du pouvoir face aux opposants au projet de loi El Khomri révèle son isolement.

Que pensez-vous du projet de loi Travail et des arguments mis en avant par ses promoteurs ?

Thomas Guénolé : Simplifier la rédaction du Code du travail serait une bonne chose : c’est un texte difficilement lisible. Mais ce n’est pas ce que fait la loi Travail. Ce qu’elle fait, c’est enlever des droits sociaux et des protections aux salariés, sans contreparties : par exemple, elle autorise un accord d’entreprise à violer un contrat de travail et elle fait monter le temps de travail hebdomadaire maximal autorisé à 46 heures.
Pour ma part, j’observe qu’un Code du travail plus protecteur n’a pas empêché le chômage de baisser sous Lionel Jospin ; que, selon l’OCDE, les Français sont plus productifs que les Allemands ; et que selon l’Insee, la baisse du temps de travail à 35 heures a créé 350 000 emplois. Je ne pense donc pas que la loi Travail soit une bonne réforme économique.


Recours au 49-3, déclarations martiales, etc. Comment analysez-vous les messages de fermeté envoyés ces dernières semaines par le gouvernement ?

Thomas Guénolé : Les déclarations gouvernementales fermes, voire menaçantes, envers les manifestants et les grévistes, m’apparaissent comme la fuite en avant d’un pouvoir qui a perdu son socle de soutien, à l’Assemblée comme dans l’opinion publique. Et l’utilisation du 49-3 est un signe très clair de perte d’autorité de François Hollande sur sa majorité à l’Assemblée.


Plus généralement, que nous apprend la mobilisation sociale en cours sur l’état de la France ?

Thomas Guénolé : Pour moi, la clé de compréhension c’est la montée du « précariat ». Ce concept vient du sociologue Guy Standing. Les précaires sont tous ceux qui n’ont ni visibilité sur leur avenir immédiat, ni rémunération stable, et qui ont des débuts de mois difficiles. Or, de plus en plus de Français basculent dans le précariat. Les grèves, les blocages, Nuit Debout, ces 70 % de Français refusant la loi El Khomri peuvent être vus comme une conséquence de cela.


Dans votre dernier livre vous dénoncez la figure mythique et fantasmée du « jeune-de-banlieue » ; pourquoi ?

Thomas Guénolé : J’ai constaté une diabolisation des jeunes de banlieue par les couches supérieures de la société, qui les voient automatiquement comme de jeunes hommes arabes à capuche, mal rasés, voleurs, violeurs, fraudeurs, assistés, casseurs, dealers, et potentiels djihadistes. Or, plus de 98 % des vrais jeunes de banlieue ne sont ni djihadistes, ni criminels, ni délinquants, ni dans des bandes. Cette diabolisation, que j’appelle « balianophobie », est donc injuste et stupide.


Vous avez déclaré « la question identitaire est un piège à cons pour les pauvres » ; que voulez-vous dire par là ?

Thomas Guénolé : Ce ne sont ni les Arabes, ni les Noirs, ni les musulmans qui sont responsables de la montée en flèche du précariat, de la fermeture des usines, de l’appauvrissement des classes moyennes, de l’explosion du chômage et de l’écrasement des salaires. Donc, quand soi-même en tant que pauvre on subit la crise, s’en prendre à eux c’est se tromper de colère. 


Propos recueillis par David Rousset

David Rousset Rédacteur en chef de L’inFO militante

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