La relance japonaise se crashe sur la question salariale

Éclaircissement par Evelyne Salamero

Au Japon, les demandeurs d’emploi sont de plus en plus confrontés à des embauches en contrats précaires. © Richard JONES /SINOPIX-REA

Mi-novembre, le pays du Soleil levant a plongé en récession. D’aucuns en ont profité pour incriminer le « keynésianisme » du gouvernement japonais. Pas si simple…

Quelques clés

 Le keynésianisme, de J. M. Keynes (1883-1946), encourage l’intervention de l’État pour défendre l’emploi par une relance de la demande et donc du pouvoir d’achat.
 Le pouvoir d’achat des Japonais a reculé de 15 % entre 1994 et 2014.
 Le Shunto est la négociation menée en mars par des milliers de syndicats dans les entreprises, sur la base d’une revendication nationale avancée par la confédération Rengo.
 La part de l’emploi « irrégulier » (CDD, intérimaires, détachés…) est passée de 20 % en 1990 à 35,2 % en 2013.

Non, les « Abenomics » ne désignent pas une bande dessinée mais un programme économique, celui du Premier ministre japonais élu en 2012, Shinzo Abe, qui a choisi ce néologisme pour marquer sa détermination à relancer rapidement l’économie japonaise. Mais après un début de mandat plutôt prometteur, en rupture avec l’austérité et l’orthodoxie monétariste, le Japon vient de plonger en récession. Le PIB de la troisième économie mondiale a reculé de 1,6 % au troisième trimestre 2014, quand les économistes tablaient sur une croissance de 2,1 % avec une augmentation de la consommation des ménages, qui contribue à hauteur de 60 % au PIB japonais, de 0,4 % seulement au lieu du 0,8 % prévu. Dans son article La part manquante des Abenomics : coordination salariale et régulation du travail [1], l’économiste Violaine Delteil expliquait déjà en septembre : « Le régime de croissance reste marqué par une forte instabilité et dépendance aux aléas externes. Les promesses de revalorisation salariale, appelées à réorienter la croissance sur la demande domestique, n’ont pas atteint l’objectif affiché. »

« La faiblesse des instruments de régulation salariale… »

L’accord triparti de 2013 appelant au report de profits des entreprises en augmentations salariales reste basé sur le volontariat. Et si des fleurons de l’industrie japonaise, dont Toyota Motors, première entreprise de l’archipel, alléchés par des contreparties fiscales, ont accepté de revaloriser les salaires, « les chances d’une généralisation de la revalorisation sont pour le moins ténues », indique Violaine Delteil (maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle). Elle pointe notamment « la faiblesse des instruments de régulation salariale », comme l’absence de négociations au niveau de la branche et un salaire minimum aux mains des autorités régionales. Autre frein à une hausse généralisée des salaires : la persistance d’un marché du travail segmenté avec d’un côté des emplois « réguliers », couverts par les négociations salariales menées par le syndicat Rengo, et de l’autre des salariés « irréguliers » (CDD, intérimaires, détachés…), rarement syndiqués. Or ces contrats précaires et moins bien payés ont constitué entre 80 et 90 % des embauches réalisées en 2014. De plus, dans un contexte où le pouvoir d’achat des Japonais reste plombé depuis plus de vingt ans, la hausse de la TVA de 5 % à 8 % le 1er avril n’a rien arrangé. Le 21 novembre, Shinzo Abe a annoncé le report à 2017 d’une nouvelle hausse initialement prévue pour 2015 et a dissous la chambre basse du Parlement en vue d’élections anticipées.

Evelyne Salamero Journaliste à L’inFO militante - Rubrique internationale

Notes

[1Chronique internationale de l’Ires, n°147, septembre 2014.

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