Les frontières : protection ou tragédie ?

Histoire par Christophe Chiclet, L’Info Militante

ADRIANA ZEHBRAUSKAS/The New York Times-REDUX-REA

Les frontières séparant les États sont tout sauf immuables. Au cours de l’Histoire, elles ont été sans cesse redéfinies par les conflits et les traités, mais à quel prix.

Le concept de frontière n’existait pas dans la Grèce antique qui était organisée en cités-États souveraines. Quant aux autres empires de l’époque, ils n’avaient pas fixé matériellement leurs frontières. Ce sont les Romains qui furent les premiers à le faire par la construction de forts, mais aussi par le mur d’Hadrien entre l’Angleterre et l’Écosse et le limes face aux peuples germaniques. Mais les murs ne sont pas éternels. Le limes fut enfoncé par les Barbares, et celui de Berlin tomba le 9 novembre 1989.

Le mot « frontière » est le féminin de « frontier », adjectif du substantif « front ». Tout est dit. Ce vocabulaire militaire et guerrier porte en lui la mort de millions d’hommes et de femmes. « Frontière » n’apparaît dans les textes français qu’au XIIIe siècle. Avant on parlait plutôt de « marches », tant les possessions étaient mouvantes durant le Moyen-âge. Mais avec la construction des États-Nations à la fin du Moyen-âge et durant l’époque moderne, les États en formation vont cartographier, fortifier leurs frontières et tenter de les agrandir par des guerres incessantes.

Les frontières entre régions, États, ont aussi fait apparaître les douanes et donc les droits de douanes. Il s’agissait de taxer les produits importés pour éviter de vider les caisses des rois. C’est le protectionniste qui a été codifié par Colbert dès 1681. Ainsi sous Louis XIV, les frontières militaires étaient protégées par les constructions de Vauban et les frontières économiques par les bâtiments des douanes de Colbert. En voulant agrandir ses frontières, le « roi soleil » a saigné la France, tout comme Napoléon au début du XIXe siècle.

Des frontières… et des épurations

À l’époque des grands empires prospères (Ottoman, Austro-hongrois), tous les peuples, les ethnies, les minorités pouvaient aller et venir en toute liberté, commercer, échanger des idées. Les premiers syndicats formés dans la région mélangeaient des travailleurs de différentes origines et le multilinguisme dans les villes était tout à fait normal et courant.
Les choses vont empirer après la Première guerre mondiale. Suite à la liquidation des Empires centraux, de nouveaux pays apparaissent après les traités de 1919-1923. Si l’idée rooseveltienne « des peuples à disposer d’eux-mêmes » paraît être une avancée démocratique, elle a rapidement engendré une volonté d’épuration ethnique de la part des nouveaux États nationalistes.

À chaque changement de frontières (1918, 1941, 1945) on assiste ainsi à des épurations faisant des millions de déplacés et des centaines de milliers de morts, à 95% des civils. La Turquie a génocidé ses Arméniens, massacré les assyro-chaldéens, les Grecs pontiques et chassé les Grecs d’Asie mineure. La Grèce a chassé ses Turcs et ses Bulgares puis ses Slavo-macédoniens et ses Albanais. Les Allemands de Yougoslavie, de Tchécoslovaquie, de Pologne ont rejoint l’Allemagne détruite dans des conditions dantesques. Les Hongrois de Roumanie sont devenus des citoyens « sous contrôle » … Sans parler des 30 millions de Kurdes divisés entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie.

Avec la décolonisation, ce changement de frontières a été encore plus meurtrier. La Grande-Bretagne, spécialisée dans le « divide et impera », diviser pour régner, (Indes, Palestine, Chypre) a transformé l’indépendance de son Empire des Indes en août 1947 en un véritable enfer : 13 millions de déplacés, un million de morts. La création d’Israël un an plus tard avec ses frontières mouvantes suivant les guerres n’a entraîné que déplacements, massacres et autres violences.

La décolonisation de l’Afrique n’a pas fait mieux. Les frontières imposées par les colonisateurs (Français, Anglais, Belges, Portugais, Espagnols, Italiens), tracées souvent au cordeau par des diplomates-géomètres n’ont entraîné que des conflits sanglants : Congo- Katanga, Biafra-Nigéria, Maroc-Sahara occidental, Éthiopie-Érythrée, Nord-Sud Soudan…

Par ailleurs, l’apparition de frontières contrôlées, voire fermées, a causé beaucoup de mal à nombre de peuples nomades ou semi-nomades. Les 20 millions de Tziganes, les Touaregs du Sahel, les Valaques et les Sarakatsanes des Balkans (après 1945) ne peuvent plus se déplacer librement. Le concept de frontière porte à l’évidence beaucoup de souffrances.

Christophe Chiclet Journaliste à L’inFO militante

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