[Livre] A la recherche de l’Europe sociale

Culture par Christophe Chiclet

L’auteur est depuis 2008 le directeur général de l’Institut syndical européen, plus connu sous son acronyme anglais de « ETUI » (European Trade Union Institute). Cette association à but non lucratif de droit belge, basée à Bruxelles, a été fondée pour mener des recherches et apporter un soutien scientifique, éducatif et technique à la CES (Confédération européenne des syndicats) et à ses affiliés dans le but de contribuer au développement de l’Europe sociale et du dialogue social. Philippe Pochet a collaboré à l’Institut d’études européennes de Bruxelles, à l’Institut Jacques Delors. Il est également chercheur invité à la London School of Economics and Political Sciences et professeur à l’Université catholique de Louvain. Il publie aussi régulièrement dans le magazine Alternatives Économiques.

Dès la première ligne de son introduction l’auteur plante le décor : Le titre de cet ouvrage, À la recherche de l’Europe sociale, indique la quête d’un objet qui semble souvent difficilement identifiable. Ce livre invite à un parcours historique au cours duquel sont observés et analysés des succès, des échecs, mais aussi des changements d’objectifs et de méthodes pour bâtir cette Europe sociale. Et d’ajouter très justement : Les résultats ont été limités et difficiles, mais pas inexistants.

Il s’agit donc d’une approche historique et chronologique en huit chapitres depuis la signature du traité de Rome en 1957 jusqu’à aujourd’hui. Au fil des pages l’auteur constate que depuis maintenant plus de soixante ans les facteurs défavorables à un rééquilibrage entre l’économique et le social sont de plus en plus nombreux. À commencer par les traités européens, précise Philippe Pochet. Le politique ne pouvant être dissocié de l’économique et du social, force est de constater que la CEE, CE, UE a quasiment toujours été largement dominée par les partis politiques et donc les gouvernements, conservateurs-libéraux sur le plan national et européen. Rares furent les périodes où les gauches dans leur grande diversité furent majoritaires. Et la vision d’une Europe sociale a été fort différente entre d’un côté une social-démocratie germano-scandinave rapidement attirée par les sirènes du social libéralisme et de l’autre un « socialisme méditerranéen » lui aussi largement divers et varié. On pourrait en effet trouver des concordances sociales entre un PS français de 1981-1983, un PSOE sous Gonzales, un PASOK turbulent d’Andréas Papandréou, voire l’AKEL communiste chypriote ou la SYRIZA grecque étranglée dès son arrivée au pouvoir début 2015 par les diktats-mémorandums de la Troïka. Dès son introduction l’auteur définit cette fameuse et funeste Troïka pour les travailleurs grecs qui furent les premiers cobayes : Au plan européen, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, constate la mort du modèle social européen (octobre 2013). Des réformes des modèles sociaux nationaux sont imposées directement par la troïka – rebaptisée en 2015 les institutions(BCE, Commission européenne et Fonds monétaire international). De manière globale, les injonctions européennes ont été de 2010 à 2015 de plus en plus contraignantes.

Une lente dégradation des modèles sociaux

Les bases des dispositions sociales du traité de Rome de 1957 se sont appuyées sur le rapport Ohlin de l’Organisation internationale du travail, comme le détaille l’auteur dès son premier chapitre. Mais si les fondations allaient dans le bon sens pour les travailleurs, Philippe Pochet montre qu’à chaque élévation de l’immeuble européen les choses se sont détériorées : 2005, 2010, 2015.

Ces trois tournants négatifs pour une Europe sociale voulue dès l’origine par l’ensemble des syndicats européens ne sont pas le fruit du hasard. En avril 2003, lors du sommet d’Athènes, l’UE décide un vaste élargissement avec l’arrivée de dix nouveaux pays dont nombre d’anciennes « démocraties populaires ». Au lieu de tirer ces pays vers le haut au niveau des avancées sociales, la commission a fait l’inverse, d’où d’après l’auteur le tournant de 2005. En 2008, la folie spéculative des banques engendre l’une des plus grandes crises financières depuis 1929, d’où le tournant de 2010. Profitant de sa position de force, le courant libéral enfonce le clou avec les directives comminatoires et incontournables pour les États – malgré nombre de refus dans les urnes des citoyens – à partir de 2015. Et l’auteur de conclure : La première leçon est que le projet d’Europe sociale a été confronté à trois changements radicaux qui ont marqué le tournant néolibéral du projet européen. Pour Philippe Pochet il s’agit d’abord au début des années 80 de l’esprit de la révolution libérale (voir l’école de Chicago et du FMI de l’époque) qui s’est insinuée chez les politiques, puis deuxièmement de la libéralisation des services avec la fameuse directive Bolkestein et enfin, la politique d’austérité imposée qui a fait exploser les derniers filets de sécurité du contrat social.

A noter, l’importance didactique des dix-sept tableaux statistiques de cet ouvrage dont ceux sur les attaques à l’échelle européenne contre les conventions collectives et les réductions-gels des salaires dans la fonction publique. En fin de lecture on comprend mieux le titre choisit par l’auteur. [1]

 

A la recherche de l’Europe sociale, Philippe Pochet, Paris, PUF, 2019, biblio, 372 p., 26 euros.

Notes

[1En complément lire absolument : Pouvoir et société en Europe : essai critique sur l’intégration européenne, Maximos Aligisakis, Louvain-la-Neuve, Ed. Academia-L’Harmattan/Université de Genève, 2017, 268 p.

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