Olivia Mokiejewski : « Quand les gens voient un steak, ils ne pensent pas au travail de l’ouvrier »

Événement par Clarisse Josselin

Dans les abattoirs, les ouvriers subissent des cadences infernales. © Richard DAMORET / REA

Trois questions à Olivia Mokiejewski, auteur du Peuple des abattoirs

Pourquoi vous être intéressée aux ouvriers des abattoirs ?

Olivia Mokiejewski : J’ai mis pour la première fois les pieds dans un abattoir en 2013, pour un documentaire sur le jambon. Je suis végétarienne et je me demandais comment des gens pouvaient faire ce travail. J’ai découvert qu’ils n’ont pas le choix et qu’ils souffrent d’un manque de reconnaissance. Je pensais être plus émue par les animaux que par les hommes, et j’ai été bouleversée par les conditions de travail. À l’époque, les abattoirs n’intéressaient personne. Quand les gens voient un steak, ils ne pensent pas au travail de l’ouvrier. J’ai été touchée encore davantage après les vidéos de L214. Au départ, on ne parlait pas assez des conditions de travail, les ouvriers passaient pour des bourreaux.

L’enquête a duré trois ans, c’est le signe que le milieu est particulièrement opaque et fermé ?

Olivia Mokiejewski : J’ai commencé par suivre les ouvriers de chez GAD (NDLR : entreprise liquidée en 2014) mais je voulais voir d’autres abattoirs. C’était très compliqué. Les salariés avaient peur de témoigner, de se faire virer. Difficile aussi de mettre des mots sur des maux. Je me suis dit que je n’arriverais jamais à expliquer les choses si je n’y travaillais pas moi-même. Mais je voulais être à l’avant de la chaîne, dans le secteur sale, et ne pas cacher ma condition de journaliste ni la rédaction du livre. J’ai mis longtemps à trouver un abattoir qui accepte.

Quelles seraient vos solutions pour améliorer le sort de ces ouvriers ?

Olivia Mokiejewski : J’ai été très choquée par l’insuffisance de prise en charge des risques psychosociaux, alors que ce n’est pas un univers comme les autres. Les cadences y sont de surcroît infernales. Il faut se donner les moyens d’investir, certains outils de travail sont vétustes. Des abattoirs cherchent à diminuer la pénibilité avec la robotisation, mais cela concerne les tâches les plus simples et ça tue l’emploi. Il faut engager une réflexion plus globale. Le gaspillage continue, un tiers de ce qui est produit sur la planète est jeté. Il faudrait baisser la consommation de viande. Tant que les hommes seront transformés en machines et les animaux en produits, ça ne marchera pas, tout est lié. C’est aussi aux politiques d’intervenir.

Clarisse Josselin Journaliste à L’inFO militante

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