Orange : pour FO, le volet humain reste insuffisant

Télécommunications par Evelyne Salamero

Table ronde de FO Com « Orange à la croisée des chemins », à la confédération FO le 27 septembre 2019. Photos : F. Blanc

« Orange à la croisée des chemins ». L’intitulé donné par FO Com à sa sixième table ronde annuelle sur l’avenir du leader des télécommunications en dit long sur l’ampleur des défis auxquels sont confrontés les dirigeants et les personnels du groupe. Quelque 200 militants, adhérents, sympathisants et observateurs ont pu assister aux débats le 27 septembre au siège de la confédération, accueillis par la secrétaire confédérale Béatrice Clicq et la secrétaire générale de la fédération Christine Besseyre. Dix ans après la « crise sociale » qui a conduit plusieurs des ex-dirigeants de l’ex-France Télécom devant la justice, pour un procès dont on connaîtra le résultat définitif en fin d’année, le maintien d’un dialogue social de qualité n’est pas le moindre de ces défis. Cette table ronde a démontré l’importance que toutes les parties accordent aujourd’hui à ce dialogue social. Mais aussi les difficultés auxquelles il est confronté.

Comment sortir de l’instantané ? Comment se redonner du souffle ? Quels seront les dirigeants de demain qui vont être en mesure de dire aux marchés financiers : nous avons besoin de long terme. (… ) Quel est le leader qui renversera la table pour pouvoir basculer vers un investissement en lien avec les emplois ? En prononçant ces mots, Fayçal Abassi, président du cabinet d’expertise comptable Syncea, le premier à intervenir parmi les invités à la table ronde organisée par la fédération FO Com sur l’avenir d’Orange, a d’emblée ciblé le cœur du débat.

Dans la foulée, Jacques Freyssinet, économiste chercheur à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales), a enfoncé le clou, à sa manière, revenant sur la nécessaire articulation entre l’économique et le social, même si cela est considéré comme ringard aujourd’hui. Il a notamment posé le problème de l’efficacité des accords internationaux de responsabilité sociale, qui n’ont pas de valeur contraignante, notamment dans les pays où les organisations syndicales ne sont pas libres d’exister et donc pas en mesure de les faire. Les directions ont-elles vraiment la volonté d’en imposer le respect ?, a- t-il interrogé. Il ne faut pas oublier en effet qu’Orange est un groupe qui emploie autour de 150 000 salariés dans le monde.

Des dirigeants à la recherche d’une stratégie optimale

Martine Bayard, déléguée syndicale centrale adjointe FO chez Orange, qui animait la table ronde, en a souligné l’objectif en ces termes : il s’agit de réfléchir à comment sortir la tête du guidon, réfléchir à ce que l’on peut faire dans un contexte chahuté, à la marge de manœuvre dont on dispose.

Le point de vue du P-DG d’Orange sur toutes ces questions était très attendu. Les dirigeants ont un rôle et une responsabilité, mais n’ont pas la science infuse, ils doivent gérer beaucoup d’aléas. Le seul vrai grand risque pour une entreprise c’est la crise. Une entreprise doit être en bonne santé financière pour ses salariés, ses actionnaires, ses clients. Nous sommes donc tous à la recherche d’une stratégie optimale, a -t -il déclaré.

Le dirigeant du groupe a ensuite justifié l’importance des dividendes versés par Orange à ses actionnaires : Orange est un peu à contre-courant. Entre 2013 et 2019, les dividendes ont été divisés par deux. Mais, c’est vrai, nous sommes un grand distributeur de dividendes : 5% de la valeur du titre, c’est considérable. Pourquoi ? Nous sommes un secteur d’activité qui ne génère pas de croissance et il est compliqué de convaincre les marchés financiers avec une entreprise qui ne fait pas de croissance si en plus elle ne verse pas de dividendes. C’est pour cela que toute l’industrie des télécommunications paye beaucoup de dividendes. Mais cela ne nous a pas empêchés d’investir : 20% du chiffre d’affaires en 2019, soit nettement au-dessus de la moyenne du secteur qui plafonne entre 13% et 14%. C’est un niveau jamais atteint, nous étions avant en sous-investissement.

Malgré ce contexte économique et financier difficile, le P-DG d’Orange n’en a pas moins conclu qu’Orange doit effectivement désormais répondre à deux thématiques essentielles : la responsabilité sociale et la responsabilité environnementale.

Des délégués FO à la recherche d’un mieux-disant social

Rappelant qu’un des slogans de FO chez Orange est « Touche pas à ma boîte ! », Jean-Marc Lis, délégué syndical central FO, n’en a pas moins souligné : Orange doit rester leader mais elle ne pourra le faire qu’avec son personnel. Si ce point de vue a été exprimé sous diverses formes par tous les intervenants à la table ronde, y compris le P-DG Stéphane Richard et la DRH de l’entreprise Valérie Boulanger, la concrétisation de cette volonté commune ne s’en heurte pas moins à des difficultés… Au cœur desquelles on retrouve la question de l’emploi.

Le volet humain semble insuffisant dans les discussions stratégiques a notamment insisté Jean-Marc Lis, rappelant que selon les chiffres de la direction elle-même, il manquerait 3 850 à 6 170 emplois pour répondre idéalement aux besoins. Les préoccupations des personnels restent très fortes. Ils attendent d’avoir des objectifs atteignables. Différentes enquêtes confirment nos alertes, a- t-il alerté.

De fait, si la « crise sociale de 2010 » a été endiguée, les conditions de travail dans l’entreprise, devenue Orange en 2013, sont loin d’être idylliques et recommencent même à se détériorer ont démontré les résultats de la dernière enquête triennale sur le stress, portant sur la période 2016-2019, réalisée par le cabinet Secafi et publiée en avril dernier.

La question des emplois au cœur du débat

Comment pourrait-il en être autrement alors que plus de 16 800 emplois en équivalent temps plein ont été supprimés entre 2016 et 2018 ? Ce chiffre devrait atteindre 18 040 sur la période 2018/2022, dont 82% chez Orange France, selon les chiffres présentés par la direction au comité central d’entreprise en octobre 2018. La sous-traitance, elle, passerait de 30% à 35% de la force au travail d’ici 2020.

Au-delà des frontières d’Orange

La question fondamentale posée à la direction est : n’est-il pas possible de poser l’équation autrement ? N’est-il pas possible de poser d’abord les objectifs sociaux et que les objectifs économiques et financiers en découlent et non l’inverse ? Pour la question de l’environnement, bien sûr qu’il faut s’y atteler, mais il faut d’abord être au clair sur la question sociale, a résumé Philippe Charry, ancien secrétaire général de FO COM, à la fin des débats.

Il revenait à Béatrice Clicq, secrétaire confédérale chargée du secteur égalité et développement durable, elle-même ex-déléguée syndicale centrale FO chez Orange, de porter le débat au-delà des frontières du groupe. L’expression Orange à la croisée des chemins s’applique au-delà d’Orange. Les transitions climatique et numérique exigent en effet d’être dans le long terme. La RSE (Responsabilité sociale et environnementale-NDLR) est indispensable. On a bien évolué en vingt ans. Ce sont maintenant des sujets pris au sérieux. Mais il faut faire attention à comment on mène la discussion sur la protection de l’environnement. Elle ne doit pas se faire au détriment des salariés, que ce soit en matière d’emploi, de protection sociale ou de droit du travail. Pour nous, il est important que les questions de RSE soient portées dans la loi ou dans des accords collectifs négociés, le tout ayant valeur contraignante pour les employeurs, a- t-elle ainsi déclaré.

Elections professionnelles les 19,20 et 21 novembre

La deuxième partie de la table ronde a été consacrée aux élections professionnelles, avec la participation de la DRH Valérie Le Boulanger et de Marie-Pierre Pirlot, médecin coordonnateur d’Orange. Les 19, 20 et 21 novembre, les personnels éliront en effet leurs représentants dans les CSE et les CSSCT. L’enjeu est aujourd’hui de préserver un mandat de proximité, malgré la réduction des moyens imposée par la dernière réforme du Code du travail, a notamment indiqué Martine Bayard.

La négociation avec la direction d’Orange a permis de remplacer les 250 CHSCT par 85 CSSCT. Nous avons choisi de remplacer l’approche géographique par une approche en termes d’efficacité : les CSSCT ont été construites par typologie de risques en lien avec les métiers, a expliqué Valérie Le Boulanger.

Personne ne doit se sentir maltraité pour s’être engagé dans le dialogue social

La discussion a aussi été l’occasion de rappeler l’importance du service de santé au travail mis en place chez Orange et la place des médecins du travail en son sein, des médecins dont l’indépendance garantit aussi la qualité du dialogue social chez Orange, a rappelé Marie-Pierre Pirlot.

Toujours dans le souci de garantir un dialogue social de qualité, Martine Bayard, a conclu la table ronde en insistant sur la nécessité de permettre aux syndiqués et aux porteurs de mandats d’avoir un parcours professionnel sécurisé dans l’entreprise, car le montage des listes aux élections est l’occasion de constater qu’il y a des difficultés à convaincre de prendre des responsabilités face à la crainte des personnels d’être mal jugés et discriminés. Personne ne doit se sentir maltraité pour s’être engagé dans le dialogue social.

 

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Evelyne Salamero Journaliste à L’inFO militante - Rubrique internationale

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