Éditoriaux du Secrétaire général de FO

Pascal Pavageau : « Parce que le travail descend, se battre pour un travail décent pour tou(te)s ! »

, Pascal Pavageau

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Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Dans son dernier rapport annuel, l’Organisation internationale du travail (OIT) évalue à 1,4 milliard le nombre de travailleurs occupant un emploi vulnérable, auquel devraient s’ajouter 35 millions supplémentaires l’an prochain : aujourd’hui encore, le déficit en matière de travail décent est abyssal.

Oui, le travail tue ! Toutes les 15 secondes dans le monde, un travailleur meurt d’une maladie ou d’un accident lié à son travail. Peut-on parler de travail décent lorsque les règles de sécurité parfois les plus élémentaires font défaut, notamment sur les chantiers de construction, comme celle des stades de football au Qatar en vue de la prochaine Coupe du monde ? Lorsque l’exposition aux pesticides est un fléau sanitaire pour les travailleurs agricoles et les populations, comme actuellement la pollution massive au chlordécone et l’invasion de sargasses dans les Antilles ? Assurément, non. La préservation de la santé et de la sécurité au travail restera un vœu pieux aussi longtemps que sera privilégiée la recherche de rentabilité financière ou de compétitivité, la course effrénée au moins-disant social, et que ne seront pas investis les moyens nécessaires pour assurer une prévention véritablement efficace et durable des risques professionnels. Et cela ne peut passer que par la réglementation et le contrôle public.

Il est indécent de constater qu’en 2018 travailler ne protège pas de la pauvreté. Dans le monde, 731 millions de travailleurs survivent avec moins de 3 dollars par jour, dont 301 millions en situation d’extrême pauvreté avec moins de 1,90 dollar…

Estimé à 60 % du revenu médian, le seuil de pauvreté en France – septième puissance économique du monde – ne concerne pas moins de 2 millions de travailleurs, pour lesquels avoir un emploi ne permet même pas de couvrir les dépenses liées aux besoins fondamentaux comme se loger, se nourrir ou se soigner. L’exigence d’un travail décent requiert pourtant que chaque personne en emploi touche une rémunération suffisante pour répondre à ses besoins essentiels et à ceux de sa famille, pour mener une vie digne.

Il est tout aussi inconcevable de parler de travail décent lorsque, sous l’effet des pratiques rétrogrades et délétères de quelques multinationales, des catégories entières de travailleurs se voient exclues de la législation du travail et de la protection sociale, ou lorsque la volonté gouvernementale est d’encourager le tâcheronnage en étendant le micro-travail. C’est aller obstinément à rebours du progrès social que de chercher à se défaire de toutes « contraintes » pour mieux disposer d’une main-d’œuvre corvéable à merci, quitte à rétablir des conditions de travail dignes du 19e siècle. Il fut un temps où les « puissants » faisaient venir des esclaves sur leurs lieux de travail ; l’esclavage moderne consiste à délocaliser l’activité là où ils peuvent trouver des esclaves, en même temps qu’à généraliser un nivellement des droits par le bas dans l’ensemble des pays jugés trop protecteurs.

La journée mondiale d’action du 7 octobre pour le travail décent permet notamment de prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir. L’exigence de travail décent se rappelle à nous comme la traduction du mandat de justice sociale porté par l’OIT depuis cent ans, et donne tout son sens à l’affirmation selon laquelle « le travail n’est pas une marchandise ». Ce combat est de ceux qui font l’engagement de Force Ouvrière et qui trouvent un écho tout particulier à l’heure où les choix politiques se portent sur la destruction de nos acquis et des valeurs qui fondent notre modèle social français.

On nous vante les vertus de l’assistance et de la charité, étrangères à notre conception de la solidarité, raison d’être de notre Sécurité sociale collective et élément indispensable à la préservation de la cohésion sociale et de la dignité de chacun. On réfute notre engagement pour l’égalité républicaine en la remplaçant par l’obsession de l’identité et de l’individualité. On cherche à faire de la France un grand marché, une « start-up nation » faite d’ultralibéralisme, où le social et l’environnemental ne sont qu’une variable d’ajustement. On fait de la précarité la norme sur un marché du travail ubérisé où règnent compétition et chacun pour soi, où la responsabilisation des travailleurs sert de prétexte à une « déprotection » toujours plus grande.

Force Ouvrière revendique, aux côtés des syndicats libres et indépendants du monde entier, la création d’emplois de qualité apportant sécurité, sûreté, dignité et émancipation, pour que le travail décent ne soit plus un idéal mais une réalité pour tou(te)s.

A propos de cet article

Sur l’auteur

Pascal Pavageau

SECRETARIAT GENERAL


Marche générale de la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière
Organisation dont les Outre-mer
Représentation de la Confédération et expression publique
Relations internationales
Responsable du dialogue social, des relations avec le personnel de la Confédération et des Ressources Humaines
Union Confédérale des Retraités (UCR)


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Éphéméride

20 octobre 1876

Le congrès de la salle de la rue d’Arras
Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne. Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, (...)

Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne.

Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, le gouvernement dissout la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris. Un an plus tard, une restauration monarchiste échoue de très peu. Mais aux élections législatives de février-mars 1876, royalistes et bonapartistes n’obtiennent que 155 sièges contre 360 aux républicains. Or, ces derniers ne sont pas hostiles au mouvement ouvrier. Les travailleurs de Besançon en profitent et créent le premier syndicat de l’horlogerie en 1876, en liaison avec le puissant mouvement suisse.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le congrès de la salle d’Arras, à Paris, le 20 octobre 1876. Les chambres syndicales parisiennes réussissent à organiser un congrès réunissant 360 délégués dont 255 de Paris. D’entrée le Comité d’initiative se démarque du politique. Il déclare, avec des accents qu’on qualifierait aujourd’hui d’ouvriéristes : « Tous les systèmes, toutes les utopies que l’on a reprochés aux travailleurs ne sont jamais venus d’eux. Tous émanaient de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conscience de nos besoins et de la réalité ».

Le congrès réclame la liberté de réunion et d’association, le droit au travail, un salaire décent et les assurances chômage, vieillesse et maladie. Il affirme sa volonté d’indépendance vis-à-vis de l’État, des partis et de l’idéologie socialiste pour se pencher sur l’étude pratique des revendications citées en introduction par le Comité d’initiative. Il est remarquable que, durant la réunion, seuls les ouvriers eurent le droit de s’exprimer. Ce congrès, où se côtoient des mutualistes, des coopérateurs et des syndicalistes, est, à sa manière, un pas vers la construction du syndicalisme autonome.

Les communards socialistes en exil, par la plume d’Édouard Vaillant, critiquent violemment cette autonomie d’action, traitant les délégués de « syndicaux de formation versaillaise, auxiliaires et point d’appui du monde bourgeois ». Cette forme d’indépendance syndicale dérange, dans les rangs des militants marxistes comme Vaillant et Chabert. En revanche, proudhoniens et positivistes résistent à la propagande politique. Les collectivistes repassent à l’offensive lors du troisième congrès de Marseille en octobre 1879. Ils réussissent à faire voter un texte demandant « la collectivité du sol, du sous-sol, des instruments de travail et des matières premières ». Ils tentent, sans succès, d’affirmer la primauté du politique sur le social. Leur but ultime : la création d’un parti des travailleurs. Mais le syndicalisme français résista à cette tendance, contrairement à ses homologues allemands, belges et hollandais.