Tour de France

Paris-Roubaix s’invite sur le Tour

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« L’enfer du Nord ». Les pavés des petites routes du Nord sont redoutables et redoutés par les coureurs. La 9e étape du Tour 2018 marque le grand retour de cette difficulté en proposant 21,7 km de pavés pour un parcours de 154 kilomètres. © ASO/Pauline BALLET

Avec quinze secteurs pavés, la 9e étape de la Grande Boucle fait peur à tout le peloton. À raison.

Ils semblent d’un autre temps, sortis d’une époque en noir et blanc presque imaginaire. Les pavés sont devenus dans le cyclisme moderne une anomalie, un poil à gratter que l’on sème sur le chemin des coureurs avec parcimonie, tant ils suscitent l’effroi. Depuis longtemps d’ailleurs, ils sont presque exclusivement circonscrits à Paris-Roubaix, qui ne porte pas le surnom d’« enfer du Nord » pour rien : la classique s’est fait une spécialité de ces chemins à travers champs, boueux ou poussiéreux selon le temps, dans tous les cas réservés aux plus puissants, aux plus casse-cou.

Pourtant les pavés furent longtemps la norme sur les routes de France et donc sur le Tour, du moins celui qui ne passait pas à la télévision puisque celle-ci n’existait pas. Mais le vélo s’est modernisé, les routes se sont asphaltées, et de même que les chemins de terre dans les cols, les pavés ont quasiment disparu, ou pris une allure bien plus respectable qu’antan, comme sur les Champs-Élysées. Ceux de la plus belle avenue du monde sont longtemps restés les seuls à passer sous les roues du peloton du Tour, l’organisateur évitant soigneusement d’en proposer d’autres au programme de son épreuve. Il ne fallait pas froisser les coureurs…

Car les pavés ont tout de l’ennemi du cycliste : chutes, crevaisons, blessures, ils causent bien des malheurs. Mais ils font aussi la noblesse de ce sport, beau parce que cruel, et le Tour, logiquement, a fini par renouer le lien tout doucement, comme on se rabiboche avec un proche avec qui l’on est resté trop longtemps fâché. Dès 2004, deux secteurs pavés sont timidement mis au programme sur la route de Wasquehal, une première depuis des lustres. La suite sera plus ambitieuse : sept secteurs (13,2 km) en 2010, puis neuf secteurs (15,4 km) en 2014 et sept secteurs (13,3 km) en 2015. Lentement mais sûrement, les pavés se réinscrivent dans le paysage du Tour.

Quinze secteurs, un total inédit

L’édition 2018 marque néanmoins un tournant. Pour cet été, les organisateurs de la Grande Boucle ont frappé fort, avec une 9e étape qui aura tout d’un mini-Paris-Roubaix. Cette fois en effet, c’est quinze secteurs pavés qui sont proposés aux coureurs entre Arras et Roubaix, un total d’autant plus impressionnant que l’étape ne fait que 154 kilomètres ! 21,7 km de pavés en tout, soit une bonne demi-heure de tape-cul au programme pour le peloton… C’est gigantesque, et tout à fait inédit dans le Tour de France moderne. Cette fois-ci, pour les habitués des courses par étapes, pas le choix : il va falloir découvrir l’enfer du Nord, ou presque. C’est la surprise du chef de la première semaine, s’amusait au moment de la présentation du parcours Thierry Gouvenou, le dessinateur en chef du parcours. C’est une étape très dense, très dure. Et ce sont les secteurs pavés que l’on retrouve sur la route de Paris-Roubaix, donc on peut s’attendre à quelques écarts à l’arrivée…

C’est vrai : douze des quinze secteurs au menu de la 9e étape du Tour figuraient également à celui de la dernière édition de la « reine des classiques », en avril dernier ! Les coureurs ont quand même été épargnés des trois plus redoutables, les seuls à être notés cinq étoiles dans l’échelle de difficulté de l’épreuve : les mythiques tranchée d’Arenberg, Carrefour de l’arbre et Mons-en-Pévèle, sauf pour ce dernier secteur, partiellement traversé (sur sa partie la moins dure). Mais il y aura bon nombre de secteurs trois ou quatre étoiles au menu quand même. Dès le milieu d’étape, l’enchaînement des 2 400 mètres de Tilloy à Sars-et-Rosières puis des 2 700 mètres d’Aichy à Bersée devraient déjà faire un sacré ménage. Suivront donc un bout de Mons-en-Pévèle (900 mètres), le difficile secteur en faux-plat montant de Bourghelles à Wannehain, puis un dernier quatre étoiles de 1,8 km à Camphin-en-Pévèle, souvent décisif sur Paris-Roubaix et placé à seulement dix-sept kilomètres de l’arrivée de cette 9e étape. Ce sera l’avant-dernier secteur, le tout dernier (trois étoiles, 1 400 mètres) étant situé dans les dix dernières bornes.

Bardet : Une des étapes les plus dures

Reste à savoir ce que va donner, le jour J, un tel programme. En 2010, Frank Schleck s’était fracturé la clavicule en tombant dans un secteur. Quatre ans plus tard, Vincenzo Nibali avait pris le maillot jaune et assis son succès final en reléguant tous ses adversaires à plusieurs minutes. Mais en 2004 comme en 2015 les pavés n’avaient fait aucune différence majeure. Alors, en 2018 ? Ce sera certainement l’une des étapes les plus dures du Tour, si ce n’est la plus dure, soufflait en janvier le Français Romain Bardet, monté sur le podium des deux derniers Tours, après avoir reconnu le parcours de cette 9e étape. Ça va être un vrai chantier. Il y aura beaucoup d’écarts, peut-être l’étape avec le plus d’écarts entre les favoris. Les secteurs s’enchaînent, ils sont difficiles, c’est vraiment un gros morceau. Trop gros ? Pas pour Christian Prudhomme, le patron du Tour, qui a sciemment choisi de faire de cette étape un passage décisif. On a la volonté de maintenir une indécision constante, explique le directeur de la Grande Boucle. En 2010 et en 2014, nous avons assisté à deux étapes magnifiques dans des conditions météorologiques complètement différentes, avec la poussière puis la boue. Nous voulons que le spectacle soit le plus beau possible. Les pavés y contribueront.

Au-delà du spectacle qu’ils proposent et des aléas qui peuvent y survenir, les pavés rehaussent l’intérêt du Tour de France en proposant à ses champions un défi inhabituel, loin du sempiternel diptyque montagne-chrono. Après tout, puisqu’il faut être un coureur complet pour remporter la Grande Boucle, passer les pavés sans encombre doit faire partie de la panoplie… De toute évidence, cette 9e étape a de grandes chances d’avoir une forte influence sur le scénario de ce Tour 2018. Elle peut rebattre les cartes au classement général après les écarts créés par les premières étapes difficiles et surtout le contre-la-montre par équipes, d’autant qu’elle sera abordée au neuvième jour de course, donc avec déjà pas mal de fatigue. Juste avant le premier jour de repos et surtout l’entrée dans les Alpes, les coureurs n’auront pas le droit d’en garder sous la pédale. Romain Bardet prévient déjà : Tout incident ou baisse de régime va se payer cash.