Éditoriaux du Secrétaire général de FO

Pascal Pavageau : « Il n’est de société que dans la solidarité »

, Pascal Pavageau

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Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Sous couvert d’humanisme, le plan de stratégie nationale de lutte contre la pauvreté présenté par le chef de l’État dénigre la valeur à laquelle Force Ouvrière est tout particulièrement attachée : la solidarité. Ce principe essentiel, donnant pourtant corps à notre modèle social, encourage l’égalité réelle par la réduction des écarts de richesse et favorise l’entraide pour l’ascension sociale de tous.

Le projet du gouvernement dévoile alors un double objectif aux antipodes de cette conception : celui d’identifier dès le plus jeune âge les individus méritant une place parmi les premiers de cordée et, pour les plus démunis qui n’auront pas su saisir cette chance, de retrouver une dignité prétendument perdue en recevant un pécule minimal de l’État. Donné sous conditions, voire sous contraintes, dont celle de retrouver une activité ; tout manquement viendra sanctionner les bénéficiaires d’aides pour leur supposée absence de bonne volonté.

Soi-disant à l’origine de l’effritement de la cohésion sociale, notre modèle fondé sur le principe de solidarité est présenté en filigrane comme l’un des principaux responsables des maux de notre société où les bénéficiaires d’aides, poussés à choisir l’assistance plutôt que le retour vers n’importe quelle activité, encouragent la défiance sociale. Force Ouvrière répond à cette charge contre notre système que seule l’individualisation de la société, porteuse d’inégalités, est la vraie responsable du délitement de cette dernière.

Contrairement au nouveau monde né de la cuisse de Jupiter et se résumant à l’affirmation vouloir, c’est pouvoir, le modèle actuel repose sur une conception progressiste où l’on refuse de parvenir seul, dans un esprit fraternel dont Force Ouvrière se réclame. La corde est la même pour tous et quand on a la chance d’être devant, tendre la main aux suivants par le partage et la redistribution, c’est finalement prospérer en permettant à chacun de passer de l’autre côté de la montagne. A contrario, quand on est seul avec sa corde, on sait bien comment cela se termine…

La Sécurité sociale, d’une modernité sans pareille par sa capacité à offrir la plus grande mutualisation des risques possible, incarne le plus bel exemple de construction de solidarité collective entre les bien portants et les malades, les actifs et les retraités, ou encore entre les familles et les ménages sans enfant grâce à l’application du juste principe « cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ». Force Ouvrière récuse ainsi fermement la disparition progressive d’un salaire socialisé, garant des droits collectifs, au profit d’un système d’assistance publique ou de charité financé par l’impôt, dont les bénéficiaires sont à la merci de choix idéologiques des exécutifs en place.

Fruit d’une histoire syndicale et militante écrite parfois en lettres de sang, notre modèle est lui-même né de la solidarité nationale et internationale des travailleurs à la conquête d’un avenir meilleur. À l’image de la force du collectif et de la camaraderie qui ont permis la victoire de ces batailles, ce cadre social fondé dans l’ombre par quelques-uns au profit de tous, auquel Force Ouvrière a grandement contribué et pour lequel elle milite toujours, est pétri de solidarité en prenant en compte la diversité des besoins sociaux.

Sauver notre modèle fondé sur le principe de solidarité est ainsi l’une de nos plus belles batailles.

Et il faudra bien traverser la rue, non pas pour se chercher, seul, une activité sans avenir, mais ensemble dans l’unité la plus grande le 9 octobre prochain, pour revendiquer notamment l’importance de cette valeur, celle-là même qui fait le ciment de notre société et qui, par le collectif comme l’égalité de droits, permet de s’émanciper de ses chaînes.

A propos de cet article

Sur l’auteur

Pascal Pavageau

SECRETARIAT GENERAL


Marche générale de la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière
Organisation dont les Outre-mer
Représentation de la Confédération et expression publique
Relations internationales
Responsable du dialogue social, des relations avec le personnel de la Confédération et des Ressources Humaines
Union Confédérale des Retraités (UCR)


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Éphéméride

20 octobre 1876

Le congrès de la salle de la rue d’Arras
Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne. Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, (...)

Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne.

Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, le gouvernement dissout la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris. Un an plus tard, une restauration monarchiste échoue de très peu. Mais aux élections législatives de février-mars 1876, royalistes et bonapartistes n’obtiennent que 155 sièges contre 360 aux républicains. Or, ces derniers ne sont pas hostiles au mouvement ouvrier. Les travailleurs de Besançon en profitent et créent le premier syndicat de l’horlogerie en 1876, en liaison avec le puissant mouvement suisse.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le congrès de la salle d’Arras, à Paris, le 20 octobre 1876. Les chambres syndicales parisiennes réussissent à organiser un congrès réunissant 360 délégués dont 255 de Paris. D’entrée le Comité d’initiative se démarque du politique. Il déclare, avec des accents qu’on qualifierait aujourd’hui d’ouvriéristes : « Tous les systèmes, toutes les utopies que l’on a reprochés aux travailleurs ne sont jamais venus d’eux. Tous émanaient de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conscience de nos besoins et de la réalité ».

Le congrès réclame la liberté de réunion et d’association, le droit au travail, un salaire décent et les assurances chômage, vieillesse et maladie. Il affirme sa volonté d’indépendance vis-à-vis de l’État, des partis et de l’idéologie socialiste pour se pencher sur l’étude pratique des revendications citées en introduction par le Comité d’initiative. Il est remarquable que, durant la réunion, seuls les ouvriers eurent le droit de s’exprimer. Ce congrès, où se côtoient des mutualistes, des coopérateurs et des syndicalistes, est, à sa manière, un pas vers la construction du syndicalisme autonome.

Les communards socialistes en exil, par la plume d’Édouard Vaillant, critiquent violemment cette autonomie d’action, traitant les délégués de « syndicaux de formation versaillaise, auxiliaires et point d’appui du monde bourgeois ». Cette forme d’indépendance syndicale dérange, dans les rangs des militants marxistes comme Vaillant et Chabert. En revanche, proudhoniens et positivistes résistent à la propagande politique. Les collectivistes repassent à l’offensive lors du troisième congrès de Marseille en octobre 1879. Ils réussissent à faire voter un texte demandant « la collectivité du sol, du sous-sol, des instruments de travail et des matières premières ». Ils tentent, sans succès, d’affirmer la primauté du politique sur le social. Leur but ultime : la création d’un parti des travailleurs. Mais le syndicalisme français résista à cette tendance, contrairement à ses homologues allemands, belges et hollandais.