Production : la France à l’arrêt ? Pas tout à fait…

Covid-19 par Michel Pourcelot, journaliste L’inFO militante

Les Tissages de Charlieu, usine qui fabrique de masques en tissus agrés. © Vincent POILLET/REA

La crise provoquée par le Coronavirus, Covid-19, impacte très différemment la production française et ce à l’intérieur même de chaque secteur. Des entreprises tentent de redémarrer, pas toujours dans les conditions sanitaires requises par la situation. Dans le grand écart entre respect du confinement et évitement d’une débâcle économique, l’inquiétude légitime des salariés croît.

L’activité économique de la France a diminué de 35 %, selon une estimation de l’Insee (un premier ordre de grandeur) effectuée à partir d’une enquête réalisée entre le 26 février 2020 et le 23 mars 2020 et publiée le 26 mars. Quant au nombre de salariés au chômage partiel, il a atteint 1,6 million, a indiqué le ministre de l’Action et des Comptes publics le même jour, soit 42 000 de plus en vingt-quatre heures. Ce sont des chiffres qui ne cessent d’augmenter, mais il n’en reste pas moins que la production française perdure malgré l’épidémie de Covid-19.

Bien sûr, l’automobile, fleuron de l’industrie française, a pratiquement cessé toute activité. Les grands constructeurs, tels PSA et Renault, ont stoppé leurs usines, en France autour du 16 mars et ensuite progressivement à l’étranger. Avant, toutefois pour certains, d’envisager de relancer leur activité fin mars… Dès le 16 mars, tous les syndicats avaient demandé et obtenu lors d’un comité social et économique extraordinaire chez Peugeot la fermeture du site de Sochaux, par principe de précaution pour les salariés.

L’Insee a observé, dans cette même note du 26 mars, que si l’industrie agroalimentaire fléchit très peu, seulement la moitié de l’activité du reste du secteur industriel arrive à se maintenir. Le secteur marchand conserve quant à lui les deux tiers de son activité, essentiellement grâce aux télécommunications, assurances et autres, tandis que d’autres branches sont sévèrement touchées (transports, hôtellerie, restauration, loisirs, etc.). Sans surprise, l’estimation par l’Insee de la baisse de la consommation des ménages est du même ordre : - 33 %.

Des situations disparates selon les secteurs

Une certaine confusion règne dans certains secteurs, comme par exemple la distribution. C’est parfois au cas par cas, a constaté, le 27 mars, la secrétaire confédérale FO Nathalie Homand, chargée du secteur de l’économie et des services publics, qui souligne la nécessité d’équipements de protection pour la poursuite de l’activité. Plusieurs enseignes, dont Carrefour, où une caissière est décédée le 26 mars, ont décidé de fermer le dimanche et plus tôt dans la semaine, les clients se faisant de toute façon plus rares, privilégiant drives et livraisons. La FGTA avait appelé les salariés à ne pas se rendre à leur travail dimanche 29 mars et à rester chez eux. Chaque jour, ils prennent des risques pour leur santé et celle de leur famille, que ce soit sur leur lieu de travail ou pendant les trajets pour s’y rendre, indiquait la fédération FO pour qui le dimanche permettrait au personnel des grandes enseignes, en première ligne depuis le début de l’épidémie, de se reposer. 

Dans le secteur de la métallurgie, qui recouvre des secteurs plus variés qu’il n’y paraît (fonderies, automobile, sécurité nucléaire, etc.), les situations peuvent être différentes. Par exemple, si ArcelorMittal a relancé très progressivement son activité à Florange (Moselle), avec le minimum de lignes et d’effectifs strictement nécessaires à la continuité de l’activité, pour répondre aux urgences de nos propres clients et ne pas mettre en péril nos outils, l’arrêt des hauts-fourneaux de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) est encore plus problématique, leur redémarrage nécessitant plusieurs mois, a fait remarquer le secrétaire général FO Métaux, Frédéric Homez, le 27 mars.

Il n’en reste pas moins que pour lui la sécurité est primordiale, les salariés allant au travail pour gagner leur vie et non pas pour la perdre. Le virus peut, par exemple, rester jusqu’à cinq jours sur l’acier, a rappelé Frédéric Weber, délégué FO sur le site de Florange. Il faut, a demandé FO Métaux, que les entreprises, pour assurer une continuité ou un retour progressif à l’activité, identifient en priorité les activités vitales nécessaires à leur fonctionnement, à celles des filières utiles au pays, ainsi que celles intra-filières.

C’est pour cette raison que FO et deux autres organisations syndicales représentatives de la métallurgie se sont mobilisées avec l’UIMM pour assurer les modalités d’une activité industrielle dans des conditions sanitaires irréprochables. Ce qui a abouti à un « Guide des bonnes pratiques », présenté le 24 mars. Il indique des pratiques d’entreprises de la métallurgie en attendant que les sites des institutions de santé au travail proposent des mesures opérationnelles de crise. Au vu du déroulement de la crise sanitaire, il est appelé à évoluer en fonction des retours d’expérience, des consignes gouvernementales et de l’évolution de la crise.

Ce guide précise aussi qu’il revient à chaque entreprise de définir ses mesures de prévention en fonction de sa propre analyse de risque. Par ailleurs, FO Métaux a tenu à saluer le dévouement des métallos FO sur le terrain, sur chaque site, au travers des CSE, dans les différentes instances où ils représentent les salariés et les défendent avec détermination et sans concession.

FO demande des conditions de travail et sanitaires irréprochables

Interrompues dans leur ensemble le 18 mars, les activités d’ArianeGroup (aérospatial et défense), encore fermées en France, rouvrent progressivement depuis le 23 mars. La décision a été dénoncée le 27 mars par l’intersyndicale, comptant FO notamment, qui avait demandé le report de cette réouverture en raison de l’approche du pic de la propagation du virus.

L’intersyndicale considère qu’ en ces circonstances, savoir prioriser la santé, c’est aussi protéger [l’] entreprise et son avenir, même si elle a conscience que l’avenir de [l’] entreprise est fragilisé. La direction, qui assure avoir pris les dispositions sanitaires adéquates, argue aussi de la situation en Allemagne où l’activité se poursuit dans le cadre de mesures d’hygiène et de sécurité renforcées. L’exemple allemand est-il pertinent ? En tout cas pas celui de l’Italie, pays pourtant vanté le 18 mars par le président de France Industrie pour « avoir réussi à faire fonctionner » son outil de production.

Quant à Airbus, l’avionneur doit progressivement rouvrir ses sites de production en France et en Espagne, sans qu’on sache vraiment si les sous-traitants, obligés de suivre, respectent les conditions sanitaires. Jean-François Knepper, délégué syndical central FO d’Airbus, premier syndicat au sein du groupe, aurait préféré un confinement total. Mais on n’a pas eu le choix, la direction a décidé de reprendre, on a essayé d’encadrer tout ça le mieux possible. C’est une reprise très partielle de 5 % à 10 % des salariés, uniquement avec des volontaires.

De son côté, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a voulu rassurer en rappelant que les employeurs avaient une responsabilité en matière de sécurité, mais celle-ci a été assouplie quand, en 2015, on est passé de l’obligation de « résultat » à celle de « moyens »… La fédération FO Métaux, dans un communiqué du 23 mars, a demandé aux chefs d’entreprise le respect strict des obligations légales relatives à la protection de la santé et la sécurité des salariés, notamment par la mise en œuvre de conditions de travail et sanitaires irréprochables, ajoutant : Mais face aux risques et au manque de moyens de protection nous avons des doutes.

Des adaptations dans l’urgence

Nombre d’entreprises, en cessation ou en diminution d’activité à la suite du confinement, se sont mises à la production qui de masques, qui de solutions hydroalcooliques ou de plaques protectrices en plexiglas... On a beaucoup glosé sur les flacons de Guerlain et Dior remplis de GHA (gel hydroalcoolique) par LVMH, qui, médiatiquement, avait annoncé le 22 mars le lancement de cette fabrication pour les hôpitaux sur l’ensemble des unités de production en France de ses parfums et cosmétiques de marques. Le géant du luxe a rivalisé en la matière avec son grand concurrent Kering (ex-Printemps Pinault La Redoute). Tous deux réalisent d’ailleurs une grande part de leurs bénéfices en produisant en Chine, où ils ont dégoté à la mi-mars des millions de masques pour les offrir aux personnels soignants et aux services de santé.

Néanmoins, d’autres entreprises, parfois même très modestes, que ce soit dans les secteurs de la pharmacie, de la chimie ou d’autres encore (sucriers, agroalimentaire, spiritueux, textile…), ont apporté volontairement leur contribution pour satisfaire les besoins les plus criants, comme la fabrication de masques et la production de gel hydroalcoolique, la publication d’un arrêté ministériel du 14 mars, modifié le 20 mars, les y autorisant.

La production française de respirateurs, essentiels pour sauver des vies, peine à répondre aux besoins sur le territoire, tandis que la demande internationale en la matière fait exploser les carnets de commandes à travers le monde. Dans l’Hexagone, seul Air Liquide en fabrique et il lui a fallu monter une seconde chaîne d’assemblage. À, l’échelle de la planète, le principal producteur est chinois et les commandes risquent de ne pas être honorées aussi vite que l’on pourrait le souhaiter.

Quant à la seule société en France, et en Europe, de bouteilles d’oxygène, son propriétaire britannique, qui l’avait rachetée à Péchiney, l’a fermée en 2019 dans des conditions telles que l’inspection du travail a remis en cause le motif économique et que les salariés, qui occupaient l’usine jusqu’aux mesures de confinement, ont contesté en justice leurs licenciements.

Vers des « relocalisations », enfin ?

La Chine n’est donc pas seulement l’atelier du monde mais aussi son laboratoire. 80 % des fabricants de principes actifs se situent hors de l’Union européenne, contre 20 % il y a trente ans, et environ 60 % de la production s’effectue en Chine et en Inde, a estimé un responsable d’étude de marché. Un phénomène engagé dès les années quatre-vingt-dix.

Nous ne pouvons pas continuer à dépendre à 80 % ou 85 % de principes actifs pour les médicaments qui sont produits en Chine, ce serait irresponsable et déraisonnable, soulignait soudain, le 25 février, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, au sujet du secteur de la santé et des médicaments en abordant la question des chaînes approvisionnement industrielles. Le ministre a avoué la nécessité impérative de relocaliser un certain nombre d’activités et d’être plus indépendant sur un certain nombre de chaînes de production. C’est ce que FO avait demandé lors des différentes discussions dans le cadre du Pacte productif, lancé par le président de la République.

Ainsi, FO Métaux estime qu’une fois cette crise terminée, il faudra se pencher sur une nouvelle mondialisation où l’humain doit l’emporter sur le monde de la finance et, pourquoi pas, envisager des relocalisations de production industrielle sur notre territoire, comme ne cesse de le revendiquer FO depuis des années.

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