Projet de fusion Carrefour-Auchan : FO alerte sur le risque de casse sociale

InFO militante par  Maud Carlus, L’Info Militante

© Xavier POPY/REA

La fusion des deux géants de la grande distribution serait discutée en coulisses depuis plusieurs semaines, causant l’inquiétude des organisations syndicales, qui anticipent des répercussions dramatiques sur l’emploi. A l’approche des élections présidentielles, le rachat serait mis en pause. FO préfère toutefois éviter les mauvaises surprises et prendre les devants en étudiant d’ores et déjà avec ses syndicats les conséquences que pourrait avoir un tel rapprochement entre les enseignes.

Ce n’est pas la première fois que la rumeur enfle autour d’une fusion entre les groupes Carrefour et Auchan. En novembre 2021 déjà, de sérieuses négociations autour d’un rachat de Carrefour par Auchan avaient été engagées, avant d’être abandonnées pour cause de divergence sur le prix.

Mais cette fois, le silence des deux enseignes autour du projet Merlot, son nom de code, a fini d’inquiéter Dejan Terglav, secrétaire général de la FGTA-FO. Il s’agirait d’une prise de contrôle de Carrefour par Auchan. Une OPA dont la finalité serait purement financière : 1,2 milliard d’euros de synergies, avec à la clé une amélioration du résultat pour les actionnaires par une augmentation significative de la dette, de la marge et un excédent brut d’exploitation annoncé à près de 9 milliards d’euros.

La banque Lazard serait à la manœuvre dans ce futur mariage, chargée de réunir des fonds d’investissement (étrangers) suffisants pour financer ce rachat de Carrefour par Auchan en vue de constituer le premier distributeur en France. Si pour l’instant, aucune confirmation officielle n’a été apportée par les directions concernées, FO, premier syndicat chez Carrefour, alerte sur les conséquences sociales qu’aurait cette opération de grande ampleur.

Crainte de la dégradation des acquis sociaux

La fédération FGTA-FO pointe aussi l’absence de concertation : à aucun moment les instances représentatives du personnel de Carrefour et d’Auchan n’ont été associées, ou pour le moins, informées sur ces projets qui auront un impact considérable sur l’emploi et les conditions de travail, souligne Dejan Terglav.

Car qui dit fusion dit refonte générale de l’organisation, avec la restructuration des magasins, des sièges sociaux des deux enseignes, de la logistique et bien sûr, la destruction d’emplois. Si les organisations syndicales sont tenues à l’écart, on va se retrouver avec une casse sociale énorme. Un démantèlement est à prévoir, par une vente à la découpe d’un nombre important de magasins, dans les régions où les points de vente seront en surnombre. Pour une fusion de cette envergure, on risque de plusieurs centaines à des milliers d’emplois supprimés, explique, inquiet, le secrétaire général de la FGTA-FO.

Il y a aussi le risque d’une dégradation des acquis sociaux. Les deux enseignes n’ont pas les mêmes accords, s’il y a fusion, alerte Dejan terglav, il y a le risque que ce soit à la baisse, que les salariés perdent des éléments de leur statut. Ils risquent donc la double peine.

Socialement, il y a beaucoup à perdre

Michel Enguelz, responsable national de FO chez Carrefour France, dénonce de son côté l’opacité totale dans ce projet de fusion. Et les stratégies sociales sont totalement différentes chez Carrefour et Auchan. Ce qui est sûr, c’est que nous avons des craintes. Chez Carrefour, nous avons par exemple réussi à obtenir des accords de salaires, de bons résultats d’intéressement et de participation. Donc socialement nous avons beaucoup à perdre. Carrefour, coté en Bourse, emploie environ 100 000 salariés en France, répartis dans environ 4 200 magasins (dont 233 hypermarchés et 1 009 supermarchés) en 2021, pour un chiffre d’affaires de 39 milliards d’euros en France en 2021.

Enfin, une éventuelle fusion représenterait un danger syndical souligne le secrétaire général de la FGTA-FO. FO est premier syndicat chez Carrefour, quatrième chez Auchan. La fusion pourrait modifier la représentativité syndicale et réduire la capacité d’action de FO, il serait donc plus difficile de réagir et de s’organiser face à des menaces sociales.

D’autant que les deux enseignes n’en sont pas à leurs premières restructurations. Auchan comme Carrefour ont restructuré leurs entreprises (le « Plan Bompard » notamment, lors de la prise de fonctions d’Alexandre Bompard en 2018 comme P-DG de Carrefour est resté dans les mémoires), occasionnant la suppression de milliers d’emplois. Ces vagues de réorganisations servent la recherche de rentabilité, ce que peine à amener la distribution en France, souligne Michel Enguelz.

La crainte de la vente de certains magasins

Il y a un problème dans ce secteur en France (et en Europe, les syndicats sont également inquiets en Espagne, Italie, Belgique), le marché n’est pas hautement rentable, ce qui en fait une proie tentante car il y a de l’argent à se faire pour les actionnaires. Si l’on compare la situation française à celle d’autres pays, on voit par exemple qu’en Amérique du Sud, Carrefour est bien plus rentable, avec la place de premier distributeur au Brésil et en Argentine. Donc si cette fusion Carrefour-Auchan se fait, les investisseurs vont chercher la rentabilité la plus rapide possible, ce qui passe par la vente de magasins, entre autres.

Et dans les deux enseignes à la recherche d’un nouveau souffle de rentabilité, une pratique est devenue monnaie courante depuis quelques années : la mise en location-gérance, ou franchise. Des opérations qui permettent des réductions de coûts pour les enseignes, mais qui sont synonymes de moins-disant social.

Sur le rapprochement, nous n’en savons pas grand-chose, concède Arnaud Deekmer, DSC FO Auchan, mais ce qui est certain c’est que nos conditions de travail se dégradent chez Auchan, notamment avec la mise en place de la flexibilité pour les salariés dans les magasins. Auchan, détenu par le groupe de la famille Mulliez, emploie environ 57 000 salariés pour 120 hypermarchés et 200 supermarchés.

Réunion de travail entre les syndicats FO le 11 février

En 2021, le chiffre d’affaires était d’un peu plus de 15,6 milliards d’euros, en baisse de 2,6%. Signe des difficultés sociales en interne, en décembre, des mouvements de grèves ont eu lieu dans la période des Négociations Annuelles Obligatoires. Quant aux changements au sein du comité de direction d’Auchan début 2022, ils compliquent le travail syndical. Tous nos interlocuteurs ont changé, indique le DS.

Christian Roy, responsable syndical général de FO chez Auchan fait part aussi de ses craintes. Si Auchan rachetait Carrefour, il risquerait de céder les magasins les moins rentables. Les hypermarchés ne sont plus à la mode, il y a un retour vers la proximité, ce sont des éléments à garder en tête.

Pour l’heure, même si les élections présidentielles vont anesthésier le projet le temps de quelques semaines, le risque qu’il aboutisse reste fort, redoute Michel Enguelz.

Une réunion de travail, d’urgence, entre les syndicats FO de Carrefour et Auchan est prévue le 11 février, afin de débattre de l’impact social et économique de ce rapprochement.

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