Protocole sanitaire dans les lycées et collèges : les personnels techniques à la peine

InFO militante par Evelyne Salamero, L’Info Militante

Mobilisation des enseignants en grève à Paris, le 10 novembre 2020, pour un renforcement du protocole sanitaire dans les établissements scolaires. © F. BLANC

Depuis la rentrée des vacances de la Toussaint, le protocole sanitaire dans les lycées et collèges a été renforcé, entraînant une surcharge de travail pour les personnels, en particulier ceux chargés de la restauration et de l’entretien. Les moyens font souvent défaut, qui plus est avec des inégalités d’un point à un autre du territoire national, puisque, depuis 2004, l’État a confié ces missions aux collectivités territoriales. Le problème n’est pas nouveau, mais devient plus aigu encore avec la crise sanitaire. Entre autres revendications, la fédération FO des services publics et de santé demande l’« uniformisation » de la prime Covid et qu’elle soit accordée à l’ensemble de ces agents, alors que son attribution et son montant sont laissés à la discrétion des collectivités .

Faire le ménage sur des surfaces de plusieurs milliers de mètres carrés, maintenir en bon état de marche les bâtiments, cuisiner pour des centaines d’élèves, les servir en temps et en heure et dans de bonnes conditions… Ce sont déjà des métiers physiquement pénibles en temps normal, mais aujourd’hui tout se complique encore. Alors qu’ils sont tenus d’appliquer un protocole sanitaire extrêmement strict, les agents techniques des lycées et collèges ont vu leur charge de travail augmenter brutalement.

Très vite après la rentrée de septembre, avant même les vacances de la Toussaint, beaucoup de collègues étaient extrêmement fatigués, physiquement mais aussi du fait de la forte charge mentale. Ils ne peuvent pas être en permanence derrière chaque interrupteur ou poignée de porte pour désinfecter ! Ici la région joue plutôt le jeu pour ne pas laisser de postes vacants. Mais l’équilibre reste fragile. C’est tendu. Même avec des effectifs suffisants en temps normal, le protocole sanitaire entraîne un surcroît de travail et de crispations. Le dédoublement des classes n’a aucun impact positif sur la charge de travail puisqu’il faut tout nettoyer de la même façon, témoigne Gisèle Le Marec, secrétaire du syndicat FO du Conseil régional des Pays de Loire.

Beaucoup d’agents sont épuisés

Beaucoup d’agents sont épuisés. On voit les cernes sous les yeux. Ils sont très consciencieux, alors ils tiennent le plus possible, puis s’arrêtent quelques jours pour dormir et reviennent. Ce type d’arrêts maladie se multiplient, confirme Ségolène Jeanson, gestionnaire d’un collège à Tours qui doit elle-même travailler jusqu’à 60 heures par semaine en temps normal pour venir à bout de ses propres tâches. Fonctionnaire du ministère de l’Éducation nationale et adhérente du syndicat FO des personnels administratifs de l’Éducation nationale (Spaseen) affilié à la FNEC FP-FO, elle est, depuis les dernières lois de décentralisation, la responsable hiérarchique de ces agents des collectivités territoriales dans l’établissement.

En plus de leurs missions habituelles, détaillent les deux responsables syndicales, les agents chargés du ménage doivent désinfecter l’ensemble des locaux et aérer l’ensemble des classes, couloirs et autres locaux communs plusieurs fois par jour. Au début, l’aération devait être faite le matin avant l’arrivée des élèves et des enseignants, à midi pendant la pause déjeuner et le soir, une fois tout le monde parti. Avec le froid, les fenêtres ne peuvent rester ouvertes longtemps, il faut donc multiplier les interventions.

À la cantine, c’est très compliqué, en cuisine c’est ingérable

À la cantine, la tâche s’avère extrêmement compliquée. Le nombre de services est augmenté pour pouvoir assurer une distance suffisante à table entre chaque demi-pensionnaire, ce qui bouleverse l’organisation du temps de travail. Tout le mobilier doit être désinfecté entre chaque service. Les sièges sont numérotés chaque jour et le nom des élèves notés pour pouvoir repérer d’éventuels cas contacts.

En cuisine, c’est ingérable. Il est impossible de désinfecter chaque ustensile, chaque casserole, chaque marmite, chaque fois que quelqu’un y touche, témoigne Didier Molinard, cuisinier en lycée de métier, trésorier du syndicat FO du conseil régional Rhône Alpes-Auvergne et secrétaire régional de la fédération FO des services publics. Porter un masque avec la chaleur des fourneaux et la vapeur n’est pas non plus chose facile, explique le responsable syndical qui se félicite toutefois que FO ait obtenu, « un petit plus », à savoir une dotation de masques chirurgicaux pour remplacer les masques en tissus encore plus pénible à supporter du fait de leur épaisseur.

En région parisienne, des effectifs cruellement insuffisants

Nous nous sommes rendu compte que 60 % des cantines ne pourraient pas, avec trois services comme aujourd’hui, accepter l’ensemble des enfants en respectant le protocole, reconnaissait dès le 2 novembre, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse. Syndicats de personnels, associations de parents d’élèves et chefs d’établissements pointaient le manque de personnels, récurrent depuis des années.

L’insuffisance des effectifs ne concerne pas que les cantines. Le syndicat FO des personnels de la région Île-de-France a ainsi évalué à 16 000 le nombre d’agents nécessaires pour appliquer correctement le protocole sanitaire dans les 472 lycées de la région, soit… deux fois plus qu’aujourd’hui (en tenant compte de la superficie que doit couvrir chaque agent, norme établie par la région et en hausse depuis 2002).

Certes, la région Île-de-France a annoncé le recrutement de plusieurs centaines de personnes pour nettoyer les bâtiments. Mais on est loin du compte, et, de surcroît, il s’agit d’intérimaires embauchés pour de courtes durées.

Olivier François donne l’exemple de son propre établissement : Dans mon lycée à Vitry-sur-Seine, il manquait neuf personnes. La région a embauché trois intérimaires. Certes cela permet d’éviter le pire, la fermeture de l’établissement, mais ce n’est pas suffisant. Les agents fatiguent, ils craquent, et il y a de nouveaux arrêts, qui s’ajoutent aux autorisations spéciales d’absence des collègues vulnérables. Les intérimaires ne connaissent pas forcément le métier et cela augmente le travail du chef d’équipe. Le chef d’établissement ne cesse de solliciter de nouveaux emplois, mais la région ne suit pas.

Un désengagement de l’État qui remonte à loin

En 2004, dans la continuité du processus de décentralisation entamé au début des années 1980, la loi relative aux libertés et responsabilités locales a transféré aux départements et régions de nouvelles missions relevant jusque-là de l’Éducation Nationale. Il s’agit de l’accueil, de la restauration, de l’hébergement et de l’entretien général et technique des établissements du second degré. En conséquence, 93 587 agents techniciens, ouvriers et de service (TOS) employés dans les lycées et collèges, ont été transférés de la fonction publique d’État à la fonction publique territoriale.

Seize ans plus tard, combien compte-t-on d’agents techniques dans les lycées et collèges du pays ? Impossible désormais d’avoir un chiffre global précis. Toutes les collectivités locales dressent un bilan social tous les deux ans, mais nous nous heurtons à un vrai souci de collecte nationale. Les bilans généraux de la fonction publique territoriale, qui montrent une baisse des effectifs depuis 2017, restent très vagues dans la mesure où les chiffres ne sont pas détaillés emploi par emploi, confirme Dominique Régnier, secrétaire général adjoint de la fédération FO des services publics et de santé, pour la branche des agents territoriaux.

Certaines régions, certains départements sont mieux lotis que d’autres. En revanche, le recours aux contrats de courte durée et à temps partiel est une tendance générale. Dominique Régnier alerte : On assiste à une multiplication d’embauches d’agents contractuels, de CDD à temps non-complet, en lieu et place de personnels titulaires, ce qui va s’aggraver puisque la loi de transformation de la Fonction publique permet de recourir davantage encore à ce type de recrutements.

Une double autorité génératrice de tensions pour les agents…

Augmentation de la charge de travail, dégradation des conditions de travail, insuffisance des effectifs… À toutes ces difficultés, s’ajoute pour les agents techniques, le stress généré par le fait d’être régulièrement soumis aux injonctions contradictoires des deux autorités sous lesquelles ils sont placés de fait depuis leur passage de l’Éducation nationale à la fonction publique territoriale. À savoir : l’autorité de la collectivité territoriale qui les emploie ( la région pour les lycées et le département pour les collèges) et l’autorité de la direction de l’établissement dans lequel ils sont employés. Là encore, le problème n’est pas nouveau, mais est aiguisé et plus pénible encore à supporter en temps de crise.

Les consignes générales, le protocole sanitaire, les dotations, émanent de la collectivité [la région pour les lycées et le département pour les collèges, NDLR], mais cela se met concrètement en place sous l’égide des chefs d’établissements. Et les personnels sont en permanence confrontés à cette double autorité, celle hiérarchique, de la collectivité territoriale, et celle, fonctionnelle, des chefs d’établissements [qui eux sont des fonctionnaires d’État dépendant du ministère de l’Éducation nationale, NDLR], explique Didier Molinard.

Pendant le premier confinement, quand les établissements étaient fermés, témoigne Gisèle Le Marec, il nous a fallu régulièrement rappeler à l’ordre des gestionnaires et des proviseurs qui appelaient les collègues chez eux pour leur demander de venir effectuer des tâches qu’ils n’avaient pas à faire faire, comme repeindre ou tondre la pelouse ! Cela ne s’est heureusement produit que dans une douzaine de lycées sur un total de 115. Mais le problème se répète à chaque nouveau cadrage national. Nous négocions sa mise en œuvre avec la région, mais sur le terrain, nous constatons des dérives.

Le secrétaire général du syndicat FO des personnels de direction, Franck Antraccoli, proviseur à Laval, confirme : Dans 90% des cas, cela se passe bien. Mais c’est effectivement très difficile, et encore plus en ce moment. Les agents techniques sont particulièrement sous pression, avec un surcroît important de charge de travail qui s’abat sur eux, encore plus depuis l’application du protocole renforcé. Il peut y avoir des chefs d’établissement qui donnent des consignes aux agents sans rapport avec ce que la Région leur permet de faire, parfois aussi parce qu’ils n’ont pas été informés des instructions de l’employeur.

… Et d’inégalités d’un établissement à l’autre

Cette double autorité est aussi source d’inégalités entre établissements d’une même région. Au final, les règles peuvent être différentes d’un établissement à l’autre, explique Didier Molinard. Rien ne garantit que la dotation en masques, pour les personnels de cuisine des lycées, que nous avons obtenue du conseil régional, ait fait l’objet effectivement d’une distribution dans tous les établissements à la totalité des agents concernés.

Gisèle Le Marec appuie : Nous voulons que la région assume ses prérogatives d’employeur jusqu’au bout, qu’elle garantisse l’application de ce que nous avons négocié avec elle et obtenu. Déléguer est une chose, mais cela n’exclut pas le contrôle. La région est loin, elle donne un cadre général, sans se soucier ensuite de ce qui se passe sur le terrain. Elle achète le matériel de protection sanitaire, mais qui le distribue et comment ? On se retrouve avec des différences de traitements. Il y a eu des couacs parce que la région se repose trop sur les établissements. Dans certains endroits, même si peu nombreux, les masques n’ont pas été distribués aux bons destinataires… parce que l’État, lui, n’avait pas fourni les protections nécessaires à ses propres fonctionnaires.

Pour s’assurer que l’intégralité de son personnel a reçu le matériel de protection sanitaire, La région peut tout simplement faire des listes d’émargement et les faire remplir par ses agents d’encadrement présents dans les établissements, explique la responsable syndicale. Et de se féliciter d’une récente victoire de FO : la livraison au domicile des personnels vulnérables contraints de revenir travailler à l’automne [*] de 200 masques FFP2, une dotation qui devrait être renouvelée début janvier.

Des fonctionnaires en mal de reconnaissance

Pour la fédération FO des Services Publics et de santé, toutes les difficultés auxquelles sont confrontés les agents techniques des lycées et collèges en ces temps de crise sanitaire, justifient amplement que la prime Covid leur soit accordée sans distinction. Elle en revendique donc « l’uniformisation », indique Dominique Régnier, alors que pour l’instant le gouvernement a permis de laisser à la discrétion des collectivités la décision de l’attribuer ou pas, ainsi que le choix de son montant lorsqu’elle est accordée.

Mais ce n’est pas tout. La Fédération FO revendique aussi plus que jamais la revalorisation indiciaire des rémunérations et des carrières. Une revendication particulièrement importante pour les agents techniques des lycées et collèges dont la très grande majorité, en tant que fonctionnaires de catégorie C, font partie des plus mal payés : de 1 522 à 2 188 euros brut au maximum.

Evelyne Salamero Journaliste à L’inFO militante

L’Info Militante

Notes

[*Les administrations sont tenues de protéger leurs agents « vulnérables », c’est-à-dire présentant un risque élevé de développer une forme grave du Covid 19. En vertu de la loi de finances rectificative du 25 avril 2020, les agents qui en font la demande peuvent en effet bénéficier, sur la foi d’un certificat médical, d’une Autorisation spéciale d’absence (Asa) durant laquelle ils sont indemnisés. Cependant, un décret du 29 août 2020 avait restreint la liste des pathologies à retenir comme critères de vulnérabilité. Ce décret restrictif a été suspendu le 15 octobre par le Conseil d’État qui a estimé que le gouvernement n’avait pas suffisamment justifié sa sélection. Néanmoins, un flou juridique subsistait. Au final, après intervention des collectivités territoriales et des organisations syndicales, un nouveau décret en date du 10 novembre a fixé une nouvelle liste de pathologies à prendre en compte, faisant repasser leur nombre de quatre à douze.

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