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Répression à Djibouti : les organisations syndicales veulent la fin de l’impunité du pouvoir

, Evelyne Salamero

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Si Djibouti est une république depuis son indépendance en 1977, qui plus est dotée depuis 1992 d’une constitution garantissant notamment la liberté syndicale, dans les faits en revanche, la répression contre les syndicalistes et leurs organisations, tout comme contre les organisations de défense des droits de l’homme et les partis d’opposition, n’a pas cessé depuis la grande grève générale de 1995 contre le plan d’ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI). Les organisations syndicales en appellent à la fin de l’impunité du pouvoir.

Plus d’un cinquième des Djiboutiens vivent dans des conditions d’extrême pauvreté. Près de 40% de la population active est au chômage. Il s’agit d’un des taux les plus élevés au monde. Les plans d’ajustement structurel du Fonds Monétaire international (FMI) ont notamment imposé dans les années 1990 une réduction drastique des dépenses publiques. Ces dernières années, c’est auprès des marchés financiers, en particulier chinois, que le pays s’est très fortement endetté. La dette publique extérieure a bondi de 50 à 85% du PIB en deux ans selon le FMI, en raison des créances dues à l’Exim Bank, une banque institutionnelle chinoise qui finance en grande partie le renouvellement des infrastructures portuaires. Tout laisse donc craindre de nouvelles mesures d’austérité et de réduction de la dépense publique.

Dans un tel contexte, l’action syndicale est cruciale. Mais l’intersyndicale, regroupant l’Union djiboutienne du Travail (UDT), affiliée à la Confédération syndicale internationale (CSI) et l’Union générale des travailleurs djiboutiens (UGTD), dénonce une répression à l’encontre des syndicats qui perdure depuis plus de vingt ans.

Le code du travail stipule que les contrats de travail peuvent être suspendus au motif d’activités politiques ou syndicales

Les centrales syndicales font remonter l’origine de cette répression à la grève générale qu’elles avaient organisée en 1995 pour protester contre une retenue de 30 à 40% sur tous les salaires en application d’une loi de finances obéissant au programme d’ajustement structurel du Fonds monétaire international. Le gouvernement avait brutalisé et arrêté des centaines de travailleurs, dont les dirigeants de deux structures de l’UDT et de l’UGTD toujours emprisonnés à ce jour. Des centaines d’autres avaient été licenciés et n’ont jamais été réintégrés.

Le Code du travail en vigueur stipule en effet que les contrats de travail peuvent être suspendus au motif d’activités politiques ou syndicales jugées incompatibles avec l’activité professionnelle des employés, a rappelé la Ligue djiboutienne des Droits Humains (LDDH) en mai dernier dans le cadre du dernier examen périodique des droits de l’Homme que réalise l’ONU par pays tous les quatre ans.

Violence, arrestations, licenciements, expulsion des délégations syndicales internationales, et… Clonage des syndicats

Au fil des années, plusieurs délégations de la Confédération syndicale internationale (CSI) et de fédérations syndicales internationales, comme celle de l’Education, ainsi que du Bureau international du travail (BIT, exécutif de l’Organisation internationale du travail (OIT)) et de la Fédération Internationale des droits de l’Homme (FIDH), ont été régulièrement refoulées à la frontière ou expulsées. Le dernier épisode de ce type remonte au début du mois d’octobre 2017. En décidant cette fois encore de refuser l’entrée du pays à une délégation de la CSI et de l’internationale de l’Education, le gouvernement a rompu la négociation sur la situation syndicale dans le pays qu’il avait pourtant lui-même initiée en 2016, explique l’intersyndicale.

Ce ne sont pas seulement les dirigeants des confédérations qui sont visés mais aussi leurs structures sectorielles dont les dirigeants sont régulièrement victimes de la répression et voient quotidiennement leur action entravée et leurs rangs dispersés, au point qu’au moins sept syndicats de base ont dû mettre la clé sous la porte, soulignent l’UDT et l’UGTD.

L’un des procédés favoris du pouvoir djiboutien pour entraver l’action syndicale libre et indépendante est le « clonage » des syndicats, dénoncent les deux centrales syndicales. Cela consiste en la création artificielle et l’enregistrement par les autorités de nouveaux syndicats portant la même appellation que les existants. Ces « clones » ont pour rôle d’affaiblir les revendications et de relayer la politique gouvernementale.

Le code du travail actuel donne en effet au ministère du Travail de « larges pouvoirs discrétionnaires » pour la délivrance de certificats d’enregistrements aux syndicats et aucun mécanisme de recours n’est proposé, rappelle aussi la LDDH.

Le gouvernement usurpe le nom des centrales syndicales pour tricher à l’OIT

Le gouvernement djiboutien n’a visiblement pas hésité à utiliser cette tromperie jusque dans les rangs de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Lors de la conférence annuelle de cette dernière en juin dernier, les deux centrales syndicales djiboutiennes, l’UDT et l’UGTT, ont protesté contre le fait que le gouvernement djiboutien a « une fois de plus » usurpé les noms des deux centrales pour désigner des représentants de « syndicats clones » comme membres de la délégation tripartite du pays [1].

La commission de vérification des pouvoirs de la conférence a d’ailleurs d’ores et déjà averti qu’elle pourrait recommander l’année prochaine d’invalider les pouvoirs de la délégation des travailleurs de Djibouti, si d’ici là le gouvernement ne remplissait pas ses engagements. Celui-ci aurait en effet dû déjà cette année transmettre un rapport détaillé, étayé de documents pertinents sur les mesures prises de manière concrète, pour établir des critères permettant la représentation indépendante des travailleurs du pays, conformément aux principes de la liberté syndicale.

Les centrales syndicales revendiquent la fin du clonage des syndicats, la réintégration de tous les licenciés avec tous leurs droits et la mise en conformité du Code du Travail avec les conventions de l’OIT

Les organisations syndicales ne sont pas les seules victimes de la répression, soulignent également les confédérations syndicales. La ligue djiboutienne des droits de l’homme ainsi que des partis politiques et des associations connaissent même parfois des situations pires encore, certains de leurs membres ayant été assassinés ou torturés, précisent-elles.

Estimant qu’il est temps que cesse l’impunité accordée au régime djiboutien depuis 23 ans, l’intersyndicale estime que contraindre le gouvernement à appliquer ses engagements exige que l’OIT rencontre le président de la République, parce que sans son engagement rien ne pourra aboutir.

L’objectif des deux centrales syndicales djiboutiennes est d’obtenir notamment que le gouvernement cesse définitivement tout usage et recours au clonage des organisations syndicales, ainsi que toute forme d’ingérence dans les affaires intérieures des syndicats.

Elles revendiquent également la réintégration des dirigeants et militants syndicaux licenciés depuis 1995 dans leurs services respectifs, avec la reconstitution de leurs carrières, le paiement intégral de leurs cotisations sociales, le versement de leurs arriérés de salaires depuis la date de leur licenciement jusqu’à aujourd’hui, et le paiement des rappels de leurs pensions de retraites le cas échéant.

Enfin, elles entendent obtenir la mise en conformité du Code du Travail, des conventions collectives et des lois du travail avec les conventions et recommandations de l’OIT, en particulier sur la liberté syndicale et de négociation collective.

Notes

[1La Conférence internationale du travail réunit chaque année à Genève les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs de 187 États membres de l’Organisation internationale du travail (OIT).

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Evelyne Salamero

Journaliste - Rubrique internationale

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