Rimbaud, Poète illuminé de la Commune de Paris

1871-2021 par L’Info Militante

Étienne Carjat, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Arthur Rimbaud, par l’originalité de son genre poétique, exerça une influence considérable non seulement sur le symbolisme et le surréalisme français, mais dans l’évolution lyrique des poètes étrangers, par la tendance révolutionnaire qui se manifesta simultanément dans l’esprit, la forme, le langage et le comportement individuel de Rimbaud.

Article paru dans FO Magazine n°53 de mai 1971

La révolte de Rimbaud n’était pas ce caprice de jeunesse qu’on attribue généralement à un pessimisme transitoire ou à une angoisse psychique temporaire, elle était née de sa propre condition sociale. L’auteur du Bateau ivre avait fait trop tôt l’expérience de la vie, par la misère et la souffrance subies pendant les années de son enfance. C’est, en effet, le dénuement extrême dans lequel il se débattait, traînant sa vie d’enfant sur les routes des Ardennes, qui fit de lui un révolutionnaire, proclamant la décrépitude et le pourrissement de la société et annonçant un monde où les droits des peuples ne seront pas de vains mots. Et dans Le forgeron, il défend la dignité des ouvriers :

O ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Qui dans ce travail-là sentent crever leur front :
Chapeau bas mes bourgeois, oh ! ceux-là sont les Hommes !

Seule sa pauvreté et celle des autres peuvent expliquer sa clairvoyance prématurée à l’égard des événements politiques et sociaux de la fin du Second Empire. Il exécrait le régime monarchique et de sa haine farouche contre les imposteurs et les profiteurs du pouvoir, contre l’homme du coup d’état du 2 décembre, s’exhalaient la colère et la rage encore impuissantes de tout un peuple. Son poème : Morts de quatre-vingts-douze, rappelle le souvenir de la Révolution en exaltant la République et la liberté et en condamnant la tyrannie :

Morts de quatre-vingts-douze et de quatre-vingt-treize
Qui, pâles du baiser fort de la liberté
Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse
Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
Nous vous laissons dormir avec la République,
Nous, courbés sous les rois comme sous une trique.

Mais l’invective devient plus cinglante et la satire plus virulente encore au fur et à mesure que le Second Empire approche de sa fin inéluctable. La tragédie de la guerre de 1870 précipite l’écroulement définitif du règne de Napoléon III et le désastre de Sedan inspira à Rimbaud son poème fulgurant : Rages de Césars, où la gouaille irrévérencieuse et le mépris s’adressent à l’empereur à l’œil mort et à son ministre Émile Ollivier, le compère en lunettes :

L’Empereur est saoul et ses vingts ans d’orgie,
Il s’était dit : je vais souffler la liberté,
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie,
La liberté revit : il se sent éreinté.

Un tel chef-d’œuvre de caricature n’avait pas été écrit depuis le « Napoléon le petit » de Victor Hugo. C’est le portrait de Napoléon III tel qu’il était, détesté par la classe ouvrière, vaincu, non pas par la fatalité, mais par son orgueil incommensurable, ses erreurs et son insouciance.

Rimbaud accueillit la Commune de Paris avec un enthousiasme délirant. Il espérait que de la Commune naîtrait une société nouvelle qui signifierait l’égalité des biens, le triomphe de la vraie justice, l’institution des droits humains, c’est-à-dire un État réellement démocratique qui abolirait les privilèges, les profits scandaleux, l’exploitation envers les travailleurs et l’opulence individuelle. La Commune incarnait en 1871, ses espérances et ses aspirations.

Déjà avant l’insurrection du 18 mars, Rimbaud s’efforça de convertir les travailleurs de la terre au socialisme révolutionnaire. Les idées novatrices étant en marche, il était, dans les Ardennes, le protagoniste le plus fervent et le plus déterminé. Son poème : Chant de guerre parisien, composé à la gloire de la Commune, exalte les combats pour l’émancipation du prolétariat :

Le printemps est évident, car
Du cœur des Propriétés vertes
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
O Mal, quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Écoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

La Grand’ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole ;
Et, décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...
Et les ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront les rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements.

Rimbaud avait-il pris part effectivement à la Commune ? Des biographes ont prétendu qu’il se trouvait à Paris , au moment des luttes décisives. Il se serait enrôlé comme volontaire parmi les Francs-Tireurs ou les Vengeurs de Flourens. Il aurait manié même le bidon de pétrole et aurait été logé à la caserne de Babylone. Cette assertion est soutenue par une remarque de Rimbaud, se rapportant aux combats de Paris, dont il fut le témoin : Je voyais une mer de flamme et de fumée au ciel, et à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.

Selon Delahaye qui fut l’ami intime de Rimbaud, il participa aux combats des rues de Paris : Rimbaud n’était pas homme à se contenter de théories et il avait voulu risquer sa vie pour la révolution sociale. [1]

Or, un autre familier du poète, Izambard, affirme au contraire que Rimbaud ne pouvait être à Paris en mai 1971, car il avait reçu une lettre de Charleville, datée du 13 mai et un poème Le cœur volé, Je serai un travailleur, écrit Rimbaud à Izambard, c’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent pourtant encore, tandis que je vous écris. Le 15, il était encore dans sa ville natale et le 22 mai, l’armée du général Trochu occupait la caserne de Babylone [2]. D’autres ont supposé qu’il était parti le 16 pour Paris et arrivé le 20, à pied, sans un sou, hâve et déguenillé [3].

Sa participation dans la Commune reste donc problématique. Et même, si Rimbaud ne lutte pas l’arme à la main sur les barricades, il est indéniable qu’il fut Communard par conviction idéologique et par un sentiment collectif. Dans ses poèmes révolutionnaires, il exalte le triomphe, la grandeur et la défaite tragique de la Commune. Les mains de Jeanne-Marie est pleinement caractéristique à cet égard. C’est la glorification de la jeune fille qui se jette dans le combat héroïque pour la défense de la Commune :

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d’amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses,
A travers Paris insurgé !

Son poème, Paris se repeuple, autre témoignage de sa religion révolutionnaire, écrit au lendemain de la rentrée victorieuse des Versaillais à Paris, est dru et véhément, sa fureur et sa colère à l’égard des « vainqueurs, des parasites, des pantins et des ventriloques » n’ont pas de borne, mais Rimbaud déplore aussi, en des rythmes pathétiques, la défaite de la Commune :

Quand, tes pieds ont dansé si fort dans les colères
Paris ! Quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu vis, retenant dans tes prunelles claires,
Un peu de la bonté du fauve renouveau.

Et si l’ancienne société est rétablie, et que les lâches sont revenus dans la cité sainte, rien n’est perdu définitivement ; il y aura encore à Paris des luttes ardentes pour une noble et belle cause :

O cité douloureuse, ô cité quasi morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir.

L’idéal pour lequel les Fédérés étaient morts glorieusement, et les Communards emprisonnés et déportés à la Nouvelle-Calédonie, n’était pas anéanti. Il vivait dans le cœur et la conscience du prolétariat, une fois de plus frustré de ses droits, comme après l’écrasement de l’insurrection de Juin 1848.

La fin tragique de la Commune avait empli son âme d’amertume et de tristesse, mais cet état psychologique n’était ni le symptôme du désespoir ni du découragement, car l’émotion était intense et la révolte encore plus exaspérée.

La Commune avortée lui suggère cette réflexion : je songe à une guerre de droit ou de force, de logique bien imprévue. Et son poème Démocratie est une critique mordante, pleine de désinvolture, de fiel et de sarcasme, sur le retour du pouvoir aux mains des réactionnaires et sur les ambitions occultes de la puissance de l’argent.

Si vraiment Rimbaud avait tourné le dos à l’idéologie sociale de la Commune, pourquoi aurait-il élaboré un Projet de constitution, qu’il lut à son ami Delahaye, en août 1871 ? Le manuscrit de ce projet, aujourd’hui introuvable, n’était-il pas inspiré par l’avènement de la Commune ? On ne peut que se référer à la brève analyse contenue dans le livre de Delahaye, qui estime que ce projet était une œuvre considérable tant par sa forme que par son esprit. Le projet de constitution de Rimbaud, dans ses grandes lignes, attestait l’influence évidente du Contrat social de Rousseau, des écrits de Babeuf, de Mably, de Morelly et de Blanqui. Dans le préambule, Rimbaud critiquait les inégalités et les injustices organiques de la société bourgeoise, inhérentes à sa structure psychologique et à ses règles morales. Le respect des lois, d’obligations, d’interdictions, de règlements, faits à l’usage d’une société absurde, qu’il faut démolir et qu’il faut reconstituer de fond en comble... La propriété sans restriction est un monstrueux abus : source de misère, de bassesse, de vanité, de convoitise, d’injustice, de haine. Rimbaud considère comme une iniquité de voir l’ouvrier dépouillé du produit intégral de son travail par l’oisiveté rusée des plus forts... La terre et l’outil doivent appartenir à la communauté, ce qui tuera le vol [4].

La république idéale de Rimbaud a un caractère égalitaire et collectif, basée sur la suppression de l’argent et sur l’organisation de l’unique travail nécessaire à la vie. Rimbaud condamne toutes les formes de la dictature. Dans sa république sociale, les hommes vivent dans une liberté absolue et sans restriction ; l’idée de la nation est remplacée par la conception de la république européenne. Ainsi la notion même de la patrie est abolie.

En vérité, le projet de constitution de Rimbaud dépassait les idées sociales et gouvernementales de la Commune de 1871 et avait plus d’affinités avec la doctrine libertaire de Kropotkine.

Si son système d’État paraît aujourd’hui chimérique, par ses audaces et ses naïvetés, il n’en est pas moins original et surprenant dans sa formulation, montrant une opposition irréductible à l’ordre politique et économique de la société capitaliste et en même temps un vif désir de renouveau dans la vie de l’humanité.

En 1873, lorsqu’il écrivit Une saison en Enfer, sa sociologie révolutionnaire, comme toute allégation, n’avait pas changé, car il pensait encore : La richesse a toujours été bien public... Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté... Je bénirai la vie... J’aimerai mes frères.

Mais ce qui importe aujourd’hui, en 1971, c’est qu’entre 1869 et 1873, sa jeunesse était imbue de rêves sociaux les plus généreux et les plus audacieux, qui faisaient de lui le précurseur d’un nouvel ordre éthique de la société.

T. B.

Notes

[1E Delahaye : Rimbaud, 1906, p39.

[2Voir Jean-Marie Carré : Vie de Rimbaud, 1939, p58.

[3Coulon : La vie de Rimbaud, 1929, pp.113-115.

[4Ernest Delahaye : Rimbaud, op. Cit., pp. 30-33.

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