Tipiak Pont-L’Evêque : grève historique pour l’obtention d’une prime covid-19

Article inFO militante par Elie Hiesse, journaliste L’inFO militante

©Pascal SITTLER/REA

A l’issue d’une semaine de grève à l’appel de FO, les 45 salariés de production de Tipiak Panification à Pont-L’Evêque (Calvados) obtiennent le paiement d’une « prime covid-19 ». 69% avaient débrayé.

Le bras-de-fer aura duré sept jours. Face à la volonté de leur direction d’attribuer au personnel mobilisé pendant la crise sanitaire des jours de congés plutôt qu’une « prime Covid-19 », 31 des 45 salariés de production en CDI de Tipiak Panification à Pont-L’Evêque (Calvados) ont cessé le travail, du 21 au 29 juin, à l’appel de FO, premier syndicat du collège ouvrier. Les salariés ont obtenu la possibilité de monétiser ces jours de congés.

Au nombre de 3 à 5 (selon le nombre de jours travaillés), ces jours de congés pourront être transformés en argent. Cela représente 222 euros brut pour les salariés ayant travaillé au moins 20 jours pendant la crise et 453 euros brut pour ceux ayant travaillé plus de 30 jours. Ils obtiennent aussi la monétisation des jours de repos compensateurs acquis fin juin, soit entre 150 euros et 450 euros pour les personnes concernées selon la direction.

69% des salariés en CDI débrayent

Dans l’histoire de l’usine de croutons, ex-société Gesnouin rachetée en 2000 par le géant alimentaire Tipiak (7 sites essentiellement dans le Grand Ouest, 1 300 salariés), ce mouvement social est historique.

Pas seulement parce qu’il est ici le premier depuis 2008. L’ampleur et la durée de la mobilisation interpellent. Inédit sur le site pontépiscopien, sept salariés sur dix ont cessé le travail une semaine durant paralysant la production. L’usine, qui fonctionne avec deux lignes en 3X8, n’a pu en faire tourner qu’une seule, seulement huit heures par jour.

Cette grève exprime le ras-le-bol généralisé des salariés face à l’absence de considération de la direction, face aussi à la dégradation des conditions de travail ces dernières années, résume Mourad Sellika, délégué syndical FO. Pour le militant, la crise sanitaire a été en quelque sorte la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Les masques refusés aux salariés… pour être stockés !

Comme le rappelle Bellaid Bessah, délégué du personnel (DP) FO, les salariés de production ont travaillé pendant toute la crise. Aucun n’a été absent. Et ce, bien qu’ils soient venus sur le site la boule au ventre. Ils ont travaillé sans masque pendant un mois, reprend-t-il. Une situation, hélas, commune à beaucoup d’entreprises. Certes, sauf qu’ici, il n’est nullement question de difficultés d’approvisionnement. Le stock de masques du site, que la direction disait avoir été réquisitionné par l’État, a été retrouvé intact par les salariés, stocké dans une pièce.

Publiées dans la presse locale, les photos du stock ont défrayé la chronique. Ces masques ont manqué au plus fort de la crise. Aujourd’hui, la direction les distribue aux intérimaires, indique Bellaid Bessah.

FO déclenche un droit d’alerte

Et pourrait-on presque dire, s’il n’y avait eu que l’absence de masques de protection. Il faut ajouter le silence radio de la direction sur le Plan de continuation d’activité (PCA), les carences dans le nettoyage des postes de travail (non-désinfection des écrans et boutons des machines, nettoyage du matériel bureautique avec des lingettes périmées depuis 2018), un équipement incomplet de protection individuel (EPI) pour les salariés, certains ont dû ainsi travailler sans gant, d’autres se sont vu dotés de gel hydro-alcoolique périmé… Dès le 1er avril, le délégué FO, aussi secrétaire du CSE (Comité social et économique), a déclenché un droit d’alerte, considérant la mise en danger des salariés.

La machine à nettoyer les sols ne passe pas tous les jours dans les zones de production et encore moins dans au (secteur, Ndlr) conditionnement des produits, note le délégué dans son mail d’alerte à la direction. Certains intérimaires désinfectent les surfaces susceptibles d’être contaminées à main nue ou sans lunette de protection, poursuit-il.

La liste des manquements relevés, en matière de procédures et d’équipements, est longue.

Prime Covid-19 : la marche arrière de la direction

Dans ce contexte, les revirements de Tipiak Panification sur l’attribution d’une prime Covid-19 ont mis le feu aux poudres. La direction, qui avait évoqué cette prime lors d’une réunion du CSE, a fait marche arrière une fois le confinement national levé. Ensuite, elle n’a parlé que de jours de congés, reprend Mourad Sellika.

Une proposition largement insuffisante pour les ouvriers du site, déjà connu pour son bas niveau de rémunérations au sein du groupe Tipiak. Ces salariés veulent de l’argent, pas des congés. Et c’est compréhensible. Voyez la rémunération moyenne des ouvriers qui travaillent en 3X8, primes de poste et d’ancienneté comprises : 1.600 euros brut mensuels !, rappelle Bellaid Bessah.

De son côté, la direction a motivé sa préférence pour l’attribution de jours de congés par les résultats en perte de Tipiak Panification (299.000 euros en 2018 et 37.000 euros en 2019) et un résultat groupe 2019 en berne. Il est le pire connu depuis 15 ans, explique-t-elle dans une lettre aux salariés. En 2019, le résultat net du groupe Tipiak s’est élevé à 2,3 millions d’euros en recul de 17,8% (pour un chiffre d’affaires net de 194,2 millions d’euros).

Cela n’a pas empêché le groupe, entré au second marché en 1988, de distribuer plus de 2 millions de dividendes.

Construire un meilleur avenir

Au nom de ce bilan financier, en tout cas, il a refusé, pour l’instant, d’accéder à la deuxième revendication FO : une augmentation salariale de 150 euros brut par salarié. La direction a en revanche rompu avec sa pratique, échelonnant sur trois mois les retenues salariales pour jours de grève. Quant à l’amélioration des conditions de travail, autre dossier crucial pour FO, elle fera l’objet de réunions dès septembre.

La section FO regarde déjà devant elle. Nous sommes dans une démarche de construction d’un meilleur avenir pour les salariés. Nous nous battons pour restaurer leurs droits, martèle son délégué, très vigilant quant aux pressions du management sur les grévistes de retour à leur poste de travail. Un signalement dénonçant ces méthodes a été envoyé à l’inspection du travail. Il peut être l’occasion de faire le bilan des agissements managériaux qui ont poussé à la porte une quinzaine de salariés ces cinq dernières années, espère Mourad Sellika. Plus largement explique le militant, la grève a eu un effet positif évident : Elle a recréé entre les salariés, grévistes ou non, une cohésion qui s’était perdue sous la pression managériale. Un tremplin assurément pour défendre, demain, les conditions de travail et d’emploi.

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