Interview du directeur adjoint du China Labour Bulletin

Caï Chongguo : « Face à la répression en Chine, nous observons une volonté de résistance inédite »

, Evelyne Salamero

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Cai Chongguo dans les locaux du China Labour Bulletin à Hong Kong, appelant à « la libération immédiate des militants pour la défense des droits des travailleurs ».

Quatre défenseurs des droits des travailleurs récemment inculpés encourent des peines de prison de plusieurs années. On est sans nouvelles d’un cinquième. Responsables d’un centre d’aide aux travailleurs dans la province industrielle du Guangdong, « l’atelier du monde », ils collaboraient en toute légalité depuis cinq ans avec le CLB (China labour bulletin), fondé en 1994 par le militant ouvrier indépendant Han Dong Fang et basé à Hong Kong. Cai Chongguo, directeur adjoint du CLB, fait ici le point sur la situation des militants ouvriers récemment inculpés et, plus largement, des travailleurs chinois.

FO Hebdo : Pouvez-vous nous parler des militants qui viennent d’être inculpés ?

Caï Chongguo : Ce sont les responsables d’une association d’aide aux travailleurs avec laquelle nous travaillons depuis cinq ans, le centre de Panyu, une ville de la province industrielle du Guangdong. Ils défendent, toujours dans le respect de la loi du travail chinoise, les droits des travailleurs et leur dispensent une formation syndicale quand ils le demandent (comment élire des représentants, négocier, construire une solidarité...), parce que le syndicat officiel ne fait pas son travail. Parmi les inculpés, il y a une jeune mère de famille. Elle a été brutalement arrêtée au petit matin, devant son bébé d’un an en pleurs. Son mari n’était pas d’accord au début pour qu’elle ait cette activité. Depuis son arrestation, il s’exprime sur les réseaux sociaux pour la défendre, la soutenir, expliquer ce qu’elle fait. Cela circule partout et atteint des milliers de gens. Au final, cela permet de faire connaître encore plus l’association. Ce changement d’attitude reflète un nouvel état d’esprit de plus en plus répandu parmi les ouvriers. Nous observons une volonté de résistance inédite.


FO Hebdo : Les réseaux sociaux ont l’air d’occuper une place très importante dans votre activité. Pourquoi ?

Caï Chongguo : Leur rôle est effectivement de plus en plus important. Les groupes de discussion sont innombrables. La censure n’en vient pas à bout car il s’en recrée toujours. Les autorités sont débordées. Souvent créés par un seul individu, ils regroupent très vite des centaines, voire des milliers de personnes. Des ouvriers, des professeurs, des avocats, des journalistes échangent entre eux des informations sur ce qui passe dans leurs ateliers, leurs usines, leurs villes, leurs villages, ils parlent de leurs conditions de vie, de travail, ils confrontent leur points de vue, leurs idées. Et ce n’est pas comme en France où les gens les utilisent avant tout à des fins privées et où cela reste le plus souvent du domaine du virtuel. En Chine, les échanges sur les réseaux sociaux débouchent souvent sur des rencontres, des discussions de vive voix. Ils servent à s’organiser collectivement. « Mon entreprise ne paye pas les cotisations sociales... Qu’est-ce qu’on peut faire ? »... Voilà le genre de questions qui se discutent aussi beaucoup sur ces forums. Mais après avoir discuté, les ouvriers décident : de revendiquer, de demander à négocier et s’il le faut de faire grève. Ces réseaux leur permettent de sortir de leur isolement et de se sentir plus forts.


FO Hebdo : La répression touche aussi de nombreux avocats...

Caï Chongguo : Oui, et de nombreuses ONG (organisations non gouvernementales, ndlr) au motif qu’elles sont financées par des fonds étrangers. Mais en Chine, ce n’est pas comme en France. La plupart des associations ont besoin d’argent étranger pour vivre, y compris les associations d’aide aux travailleurs, car ces derniers n’ont pas les moyens de les financer. Leurs cotisations sont captées à la source par le syndicat officiel. Par cette répression, le gouvernement chinois cherche aussi à étouffer la société civile.


FO Hebdo : Vous parliez d’une résistance inédite...

Caï Chongguo : Depuis un peu plus d’un an, les grèves se multiplient, surtout dans la province industrielle du Guangdong. Cela explique d’ailleurs cette vague de répression, car le gouvernement est effrayé. Mais, ce que l’on n’avait jamais vu avant, c’est que, face à la répression, de nombreux ouvriers réagissent. Ils ne se replient pas sur eux-mêmes. Ils prennent position, expriment leur soutien, leur solidarité, font circuler l’information, demandent des nouvelles. Ils écrivent à la main leur soutien sur des panneaux qu’ils prennent en photo et diffusent sur Internet. Cela devient des pétitions. Bien sûr, il y a la peur, mais le plus souvent elle n’est plus la plus forte.


FO Hebdo : Pourquoi les grèves se sont-elles multipliées ? L’une des explications données est l’augmentation des salaires en Chine ces dix dernières années. Qu’en pensez-vous ?

Caï Chongguo : Ce n’est pas aussi simple. Les salaires ont augmenté pour les catégories les plus qualifiées, les techniciens et les cadres, mais pas tant que cela pour les ouvriers. Et surtout le pouvoir d’achat n’a pas augmenté, à cause de l’inflation. Le gouvernement lui-même reconnaît que c’est un sérieux problème car cela freine la croissance. Il y a quelques années, il a imposé un système de sécurité sociale, mais les entreprises refusent de cotiser. Elles violent la loi. Souvent, elles ne payent pas non plus les salaires pendant des mois. Elles sont de plus en plus nombreuses à partir dans des pays où le coût du travail est plus faible encore qu’en Chine et elles le font brutalement sans payer aucune indemnité de licenciement.


FO Hebdo : Comment se comporte le syndicat officiel ?

Caï Chongguo  : il ne joue pas le rôle d’un syndicat et c’est une autre raison de la multiplication des grèves et de la répression. Il se replie sur sa mission de « maintien de la stabilité sociale » et il est de plus en plus discrédité auprès des travailleurs. Les dirigeants du syndicat dans les entreprises sont nommés par le patron et quand une grève éclate leur première initiative est d’appeler la police. Le centre dont les dirigeants viennent d’être inculpés occupe une place de plus en plus grande, joue un rôle de plus en plus important, est de plus en plus médiatisé et connu. Le syndicat officiel se sent menacé et pousse le gouvernement à la répression.


FO Hebdo : Quelle aide peuvent apporter les syndicats français ?

Caï Chongguo : Les avocats n’ont toujours pas pu voir nos quatre amis inculpés. Mais ils continuent de se présenter, de déposer des plaintes auprès du procureur contre cette violation de la loi. Il faut faire connaître cette situation et parler des prisonniers le plus possible. Toute expression de solidarité et de soutien est extrêmement utile.


Propos recueillis par Evelyne Salamero

Voir en ligne : China Labour Bulletin

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Evelyne Salamero

Journaliste - Rubrique internationale

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