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Interview de Bernard Ennuyer, sociologue : « La plupart des gens âgés vont bien ! »

, Françoise Lambert

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Pour Bernard Ennuyer, sociologue, « la politique stigmatise les vieux ». Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Les politiques ont-ils pris la pleine mesure de la question du vieillissement ?

Bernard Ennuyer : On prend en compte le vieillissement en France depuis longtemps, depuis la Révolution, mais c’est toujours sous la forme d’une catastrophe. La politique stigmatise les vieux. La dernière loi sur la question est dite relative à l’adaptation de la société au vieillissement. S’il faut adapter la société aux vieux, c’est qu’ils ne seraient pas capables de s’adapter ! Or c’est faux, les plus âgés continuent pour la plupart de suivre les évolutions sociales. La société doit arrêter de penser en termes d’infantilisation et d’assistance. Il serait plus juste de considérer les plus âgés comme des citoyens à part entière. Rappelons-nous que la plupart des gens dits âgés vont bien ! Seuls 10 % ont des problèmes de santé, cela veut dire que 90 % vont bien. Et passé 80 ans, quatre personnes sur cinq vont bien.

La loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement, qui est entrée en vigueur début 2016, ne contient-elle pas quelques bonnes mesures ?

Bernard Ennuyer : Quelques mesures importantes concernent l’accompagnement de la perte d’autonomie, mais il n’y avait pas besoin d’une loi. Il aurait suffi d’appliquer pleinement la loi handicap de 2005. Il existe en France une discrimination par l’âge. On n’est pas traité de la même manière à 59 ans ou à 60 ans. Or la prestation devrait varier en fonction de l’état de santé, pas en fonction de l’âge. Par ailleurs, l’augmentation du financement de l’APA [Allocation personnalisée d’autonomie, NDLR] ne couvre que 10 % à 20 % des besoins. Même les aspects positifs de cette loi ne sont pas financés correctement, c’est carton plein.

Si la vieillesse ne doit pas être une question d’âge, de quoi s’agit-il alors ?

Bernard Ennuyer : La vieillesse, c’est le résultat d’un parcours social. C’est avant tout la question d’un système social qui laisse des gens de côté, sans revenu suffisant à la retraite. Un rapport de la cour des comptes de juillet 2016, extrêmement sévère, et à juste titre, dit qu’aucun gouvernement n’a mis en place un système de maintien à domicile digne de ce nom. Aujourd’hui 80% de l’aide apportée l’est par des aidants informels. Si vous n’avez pas un fils ou une petite fille qui s’occupe de vous, c’est l’Ehpad, si vous en avez les moyens. Et dans les maisons de retraite, on manque de personnel bien formé, reconnu et correctement payé. La grande vieillesse révèle les inégalités sociales. Aujourd’hui, un cadre supérieur vit 10 ans de plus et en meilleure santé qu’un ouvrier.

Les retraités sont-ils un poids pour la société, comme on l’entend souvent ?

Bernard Ennuyer : C’est une idée reçue. La retraite, c’est un contrat social, on a cotisé et on perçoit un droit, en espérant que cela continuera pour les jeunes. C’est une vraie interrogation. En tant que citoyens les retraités doivent, je pense, se sentir responsables de la continuité de ce contrat social. L’individu n’existe que parce qu’il existe un collectif fort. Une société humaine n’a pas d’avenir si elle ne reste pas solidaire. Comme l’a si bien dit le sociologue allemand Norbert Elias, chacun d’entre nous a la possibilité d’être un individu singulier uniquement parce que nous possédons en nous une part d’individu collectif.
La retraite, c’est aussi un flux monétaire qui est remis en circulation en direction d’autres générations. Il représente 14 % du PIB, c’est un des rouages non négligeables de l’économie. Depuis la crise de 2008, les grands-parents ont bien souvent permis à leurs enfants ou petits-enfants de s’en sortir.

 
On entend souvent dire aussi des retraités qu’ils sont des nantis…

Bernard Ennuyer : Les économistes disent que le pouvoir d’achat moyen des retraités est à peu près identique à celui des actifs, mais ce ne sera plus le cas dans dix ans. Il faut aussi souligner que cette moyenne cache de grandes disparités. Il y a aussi des retraités pauvres… Et s’il existe une véritable discrimination, elle se situe plus entre les hommes et les femmes. Un homme à la retraite perçoit 40% de plus qu’une femme et une femme se retrouve plus souvent seule en fin de vie.


Propos recueillis par Françoise Lambert

Bernard Ennuyer est notamment l’auteur des ouvrages Pratiques professionnelles en gérontologie, Les malentendus de la dépendance et Repenser le maintien à domicile, aux éditions Dunod.

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Françoise Lambert

Journaliste FO Hebdo - Santé - Retraite

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28 mai 1871

Mort d’Eugène Varlin
Article de Théodore Beregi paru dans Force Ouvrière n°430, le 28 avril 1954. Eugène Varlin, une des plus belles figures du mouvement ouvrier français du XIXe siècle, appartenait à l’élite du prolétariat. II se distinguait par son intelligence clairvoyante, son besoin de culture et sa détermination à (...)


Article de Théodore Beregi paru dans Force Ouvrière n°430, le 28 avril 1954.

Eugène Varlin, une des plus belles figures du mouvement ouvrier français du XIXe siècle, appartenait à l’élite du prolétariat. II se distinguait par son intelligence clairvoyante, son besoin de culture et sa détermination à vouloir aboutir au triomphe de son idéal pour le-quel il luttait, sans jamais se décourager ni perdre un instant la foi dans la grandeur de la mission révolutionnaire.

Varlin était le chef de file du mouvement social qui, sous le règne autocratique de Napoléon III, préparait l’émancipation de la classe ouvrière. Varlin incarnait dans sa révolte et dans sa vision du monde, l’état d’âme effervescent et l’esprit tourmenté des opprimés dont il resta, jusqu’à sa mort héroïque, la conscience vivante.

Sa vie malheureuse, son évolution intellectuelle et sa destinée tragique, constituent, dans l’ensemble, l’exemple émouvant d’une volonté supérieure qui ne connaît pas la pusillanimité, et le découragement. Il mesurait les difficultés avec une lucidité extraordinaire que ni la persécution, ni la prison ne pouvaient détourner de son but final qu’il voulait atteindre et ne diminuaient en rien sa merveilleuse faculté combative, mise au service de la libération du prolétariat.

Nous évoquerons en quelques traits sa physionomie, la beauté de son âme et la noblesse de son esprit qui se manifestaient dans toutes ses actions et dans ses écrits.

« Varlin, écrivait le général Cluseret, était grand et mince ; son front était admirablement dessiné, mais le triomphe de Varlin était dans ses yeux. De ma vie, je n’ai vu des yeux semblables. Ils reluisaient de tels feux qu’ils commandaient immédiatement l’attention bientôt remplacée par l’estime et l’affection. Ces deux petits yeux noirs si vifs, rayonnaient d’une telle bonté, étaient si honnêtes et si intelligents qu’ils pénétraient en vous et y allaient réveiller les mêmes sentiments qu’ils reflétaient ».

Varlin travailla dès sa jeunesse comme ouvrier relieur et dans ses loisirs il étudiait pour développer son intelligence et enrichir ses connaissances. La soif de culture était chez lui naturel et nécessaire, car il voulait se libérer de l’ignorance. Ce sentiment de culture ne trouva pas son assouvissement et véritablement l’obséda toute sa vie.

C’est avec toute l’ardeur et la sensibilité de son coeur que Varlin prit part dans les luttes et dans la discussion des problèmes particuliers du mouvement corporatif. Il avait lu le Contrat social, de Rousseau et l’Organisation du Travail, de Louis Blanc, qui lui avaient donné les éclaircissements essentiels sur les inégalités fondamentales de la société et sur la condition des ouvriers. Varlin prenait le chemin des grands précurseurs de l’émancipation du prolétariat pour devenir l’animateur des batailles sociales des salariés exploités. Pour diriger de telles actions revendicatives, il fallait avoir l’intelligence prompte, la générosité passionnée et courageuse, et l’exceptionnelle droiture de caractère que Varlin possédait.

L’ORGANISATION DE LA PROFESSION

Il organisa la corporation des relieurs et lui donna une stimulation agissante pour qu’elle déclencha des grèves afin d’obtenir une meilleure condition de travail et un salaire plus équitable. Il préconisa alors la formation des corporations et des coopératives mutuellistes desquelles il attendait l’affranchissement économique et social de la classe laborieuse.

Au moment de la création de l’Association Internationale des Travailleurs, sa popularité était telle qu’on le nomma secrétaire de la section française et au Congrès de Genève il participa à l’élaboration des statuts de l’Internationale. Nous le retrouvons quelques années plus tard, en septembre 1868, au Congrès de Bruxelles, où il exposa ses idées judicieuses sur le principe de la réduction des heures de travail : « Par la diminution de la durée du travail, dit-il, on réduira le nombre des chômeurs et on combattra efficacement l’avilissement des salariés ». Simultanément, il combattit la tyrannie de l’Empire libéral.

Sous son impulsion et son action directe, partout en France, des grèves revendicatives éclatèrent, suivies d’échauffourées violentes. Accusé de la constitution d’une société non autorisée, Varlin fut condamné à l’emprisonnement. Mais ce révolutionnaire irréductible, à peine sorti de prison, reprend contact avec le Comité central de l’Internationale, correspond avec les comités départementaux et, sous une autre forme, reconstitue et dirige à nouveau l’Association ouvrière. Il intervient dans les grèves des ouvriers anglais, belges et suisses. Sa vive solidarité se manifeste quand il proteste vigoureusement contre la répression sauvage des grèves de Ricamarie et d’Aubin.

POURSUIVI ET CONDAMNE

En 1870, quelques semaines avant la guerre franco-allemande, Varlin est compromis dans le célèbre procès de l’Internationale, comme membre directeur d’une société interdite. C’est lui-même qui présente sa défense et celle de ses camarades devant le tribunal militaire : « Nous sommes le parti réformateur, une classe qui n’a encore paru sur la scène du monde que pour accomplir quelques grandes justices sociales et a été l’opprimée de toutes les époques et de tous les règnes. La classe du travail, prétend apporter un élément de régénération ; il serait sage à vous de saluer son avènement rationnel et de la laisser remplir son oeuvre d’équité ». C’était un présage qui fit frémir ses juges. Condamné pour la deuxième fois, Varlin ne recouvrit sa liberté qu’à la proclamation de la République du 4 septembre.

Pendant le siège de Paris, il fut un des agitateurs les plus fervents des clubs ouvriers, et le 30 octobre, au moment de l’insurrection révolutionnaire, il était à côté de Blanqui. L’année suivante, lorsque la Commune de Paris s’installa, Varlin mit tout son enthousiasme et son dynamisme au service de la libération du prolétariat. Il fut délégué au ministère des Finances, puis aux subsistances militaires.

Au début, il voyait dans la Commune, la réalisation de ses rêves et de ses aspirations. Mais le 1er Mai, il s’opposa farouchement à la constitution d’un comité dictatorial de salut public et se rangea à la minorité.

MORT AU COMBAT

Quand les troupes versaillaises rentrèrent à Paris, Varlin se joignit à ses camarades de combat et défendit la Commune, sur les barricades, jusqu’au dernier jour de la Semaine Sanglante. Reconnu et dénoncé par un prêtre en civil, il fut lâchement et ignominieusement insulté et massacré. Varlin mourut avec la dignité d’âme qui le caractérisait, en glorifiant la Commune et la République.

Dans l’histoire du mouvement ouvrier, peu d’hommes se sont distingués avec une telle force d’intelligence et de caractère que Varlin qui était le dévouement, la franchise et le désintéressement mêmes. Ses grandes qualités morales le prédestinaient aux combats révolutionnaires de la libération prolétarienne qui firent de lui un véritable héros et un martyr.

« Son âme n’était qu’une aspiration vers laquelle convergeaient toutes ses forces : l’émancipation de ses compagnons de misère, a dit le général Cluseret. Varlin vécut et mourut pour réaliser cette pensée sublime ».

La révolution, à son sens, était le seul moyen pour la conquête du bonheur des déshérités et les vaincus de la vie et ce bonheur, Varlin ne pouvait le concevoir que dans un ordre moral, fondé sur la liberté et la justice sociale.