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« Modèle » allemand : instrumentalisation et incompréhension à la française

, Evelyne Salamero

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Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Guillaume Duval est rédacteur en chef du mensuel Alternatives Economiques et auteur du livre Made in Germany, Le modèle allemand au-delà des mythes, publié en 2013. Outre un aveu de faiblesse, vouloir copier un modèle est déjà en soi une grossière erreur, explique-t-il en substance. Quant aux grandes réformes du travail menées Outre-Rhin au début des années 2000, elles ont selon lui gravement affaibli les points forts du système allemand et bien failli causer sa perte. Le gouvernement allemand cherche d’ailleurs aujourd’hui à en atténuer certains effets en empruntant quelques recettes au… modèle social français.

Le « modèle » allemand revient une nouvelle fois mis sur le devant de la scène en France. Qu’en pensez-vous ?

Guillaume Duval : Penser que l’herbe est plus verte ailleurs est sans doute caractéristique des sociétés qui ont un peu perdu confiance en elles. On sert donc les modèles les uns après les autres, il y a eu le modèle japonais, néerlandais, scandinave… Le modèle allemand est celui qui revient le plus. En soi, cette manie des modèles ne peut pas fonctionner, en raison de ce que les économistes et les théoriciens appellent la « path dependency », en français la « dépendance au chemin emprunté ». Si un pays va bien à un moment donné, ce n’est pas parce qu’il a pris des dispositions particulières à ce moment, mais parce qu’il a suivi un chemin particulier qui l’a amené à ce point-là tout au long de son histoire. Et il ne suffit pas de copier quelques-unes de ces dispositions prises à ce moment donné pour que ça puisse fonctionner chez nous, parce que nous n’avons pas la même histoire, nous n’avons pas parcouru le même chemin. Cette manie des modèles pas très bien maitrisés est assez générale, mais touche particulièrement le modèle allemand. On assiste vraiment à une instrumentalisation de ce qui se passe en Allemagne, pour les besoins du débat interne en France, en particulier en ce moment.

Qu’entendez-vous par « instrumentalisation » ?

Guillaume Duval : Au début des années 1990, les gens se revendiquaient du modèle allemand pour s’opposer au modèle anglo-saxon qui reposait lui sur la confiance dans les marchés financiers, la dérégulation du marché du travail et l’affaiblissement des syndicats. Aujourd’hui la référence au modèle allemand sert exactement à faire l’inverse, à essayer d’imposer ce que l’on imposait avant au nom du modèle anglo-saxon, parce que ce dernier s’est déprécié entretemps au fil des crises financières. De plus, au moment même où l’on nous rebat les oreilles avec les grandes réformes du marché du travail allemandes du début des années 2 000, les réformes Schröder [nom du chancelier allemand de 1998 à 2005, NDLR], les Allemands eux même sont en train eux d’adopter des éléments essentiels du modèle social français pour corriger les effets de ces réformes ! C’est le cas en particulier de l’introduction d’un salaire minimum et d’un mécanisme d’extension des conventions collectives. Mais au-delà de l’instrumentalisation, c’est aussi une très mauvaise compréhension des raisons pour lesquelles le modèle allemand est objectivement solide, comme la reconnaissance accordée au travail manuel, industriel, dans toute la société allemande, et la place très importante, beaucoup plus qu’en France, accordée aux syndicats, aux représentants des salariés dans les entreprises. S’il y avait vraiment quelque chose à copier dans le modèle allemand c’est plutôt de ce côté-là qu’il faudrait aller, plutôt que du côté des réformes Schröder.

En quoi ont consisté les réformes allemandes du marché du travail ?

Guillaume Duval : Elles ont pour l’essentiel modifié les règles de l’assurance chômage et créé des formes d’emplois précaires, comme les fameux mini jobs, pour lesquels en dessous de 450 euros de salaires par mois, les salariés n’ont quasiment pas à payer de cotisations sociales et en contrepartie ne sont pas couverts par la protection sociale collective. C’est essentiellement des emplois de ce type qui ont été créés en Allemagne, en tous les cas jusqu’en 2010, alors que la précarité de l’emploi n’existait quasiment pas avant en Allemagne. Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail, mais dans des conditions très inégalitaires, à travers la multiplication des emplois à temps très partiel. La durée d’indemnisation de l’assurance chômage a été réduite à un an au lieu de deux et des contraintes très fortes ont été imposées à ceux qui touchaient le minimum social au-delà de cette durée.

Ont-elles permis à l’économie allemande de se redresser ?

Guillaume Duval : Non, au contraire. L’économie allemande s’est redressée -malgré- les réformes Schröder. Elles ont eu un effet récessif très fort sur l’économie allemande. Ce n’est qu’en 2010 que l’Allemagne a retrouvé son niveau d’emploi de 2001 et elle est aujourd’hui le deuxième pays en Europe à avoir la plus forte proportion de travailleurs pauvres dans sa main d’œuvre. Il ne reste plus qu’une grosse moitié des salariés allemands couverts par une convention collective parce que la plupart des emplois créés y échappent. Ces réformes ont beaucoup affaibli ce que je considère être les points forts du système allemand. Elles n’ont pas complètement tué l’économie du pays parce que pendant que les Allemands se serraient très fort la ceinture, les Grecs, les Italiens, les Espagnols s’endettaient pour continuer à acheter des produits allemands. Et parce que parallèlement, il y a eu des évènements très positifs pour l’économie allemande qui n’ont rien à voir avec les réformes Schröder. Le problème est que les Allemands eux-mêmes demandent à tous les autres, en particulier à la France, de mener des réformes du même type. Mais ce serait mortel pour l’Europe si on le faisait. Cela ne l’a pas été pour eux, parce qu’ils étaient seuls à le faire. Mais si tous les pays le faisaient en même temps, l’Europe en mourrait parce qu’il n’y aurait plus de demande intérieure nulle part en Europe.

Quelles sont alors les vraies raisons de la « résistance » de l’économie allemande ces dernières années ?

Guillaume Duval : Les effets négatifs des réformes Schröder sur la demande intérieure ont pu être atténués par deux éléments spécifiques à l’Allemagne. Le pays compte beaucoup moins de jeunes, d’enfants que la France. Le budget consacré à l’Éducation, que ce soit par l’État ou les familles, est donc beaucoup moins important. Le prix du logement est resté stable pendant longtemps, il n’a commencé à monter que ces trois dernières années, alors qu’il a été multiplié par 2,5 en France depuis vingt ans. Quand on n’a pas d’enfant à nourrir et que le prix du logement ne bouge pas, il est plus facile de faire face à une austérité salariale prolongée. La deuxième raison est une explosion de la demande des pays émergents et de la Chine en particulier au cours des années 2000 de produits sur lesquels l’Allemagne est spécialisée : les machines industrielles et les biens d’équipement et les grosses voitures. La troisième raison est la chute du mur de Berlin qui a été une très bonne affaire pour l’industrie allemande. La réunification a coûté cher au pays mais, la chute du mur lui a permis au bout du compte de mettre la main sur l’industrie d’Europe centrale et orientale et d’y délocaliser beaucoup de sous-traitance. Avant la chute du mur, le pays à bas coût qui fournissait l’Allemagne en sous-traitance c’était la France, après, cela a été la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie… Même si les salaires ont beaucoup augmenté à l’est, le coût du travail reste quand même dix fois plus faible en Pologne qu’en France. C’est ce qui a permis à l’Allemagne de résister à ce qui a tué l’industrie du reste de l’Europe : la hausse de l’euro par rapport au dollar qui avait commencé à 0,9 dollar en 1999-2000 pour quasiment doubler à 1,6 dollar en 2008. 

Peut-on comparer la réforme Schröder de l’assurance chômage à ce que prévoit de faire le nouveau gouvernement français en la matière ?

Guillaume Duval : Il est pour l’instant difficile d’y voir clair sur ce que prévoit le Président Macron sur l’Assurance chômage. C’est assez contradictoire. Il prévoit à la fois une extension des droits pour les indépendants, un renforcement du contrôle des chômeurs, deux choses qui vont induire une augmentation des coûts, et une baisse très forte des dépenses d’assurance chômage. Je ne sais pas comment il va réussir à faire tout ça à la fois. Ma crainte est qu’il veuille modifier les règles d’indemnisation pour se rapprocher du système à l’anglo-saxonne, sans proportionnalité des indemnités par rapport au salaire reçu. Mais pour l’instant cela reste très hypothétique.

On a aussi assisté en Allemagne à une décentralisation de la négociation collective. Est-ce comparable avec ce qui se passe en France ?

Guillaume Duval : En Allemagne beaucoup de choses se négocient dans les entreprises depuis longtemps. Mais le pouvoir des salariés allemands dans l’entreprise est sans commune mesure avec celui des salariés français. Dans le cadre de la codétermination, les Comités d’entreprise ne sont pas consultés simplement pour avis mais ont droit de veto sur la plupart des décisions managériales importantes et depuis 40 ans, il y a une moitié de représentants des salariés dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Par ailleurs, les conventions collectives de branche sont extrêmement puissantes et elles le restent. A la fin des années 90, les syndicats de branche patronaux et salariés ont effectivement accepté des clauses d’ouverture, c’est-à-dire la possibilité de discuter au niveau de l’entreprise de dérogations à la convention de branche. Mais cela reste un dispositif extrêmement encadré, contrôlé, par des syndicats de branche qui restent très puissants tant du côté salarial que du côté patronal. Par ailleurs, aujourd’hui, tant les syndicats patronaux que de salariés, trouvent que c’est tout de même allé un peu loin dans certains cas et cherchent au contraire à revenir en arrière pour égaliser de nouveau les conditions et éviter trop de distorsions entre les entreprises.

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Éphéméride

22 octobre 1925

Mort d’Alphonse Merrheim
Article de Théodore Beregi paru dans Force Ouvrière n°87, daté du 28 août 1947. La classe ouvrière a donné des hommes qui se sont distingués par leur intelligence, leur intrépidité et leur volonté. Ces pionniers ont modifié la condition de vie des travailleurs par l’organisation de leurs forces (...)

Article de Théodore Beregi paru dans Force Ouvrière n°87, daté du 28 août 1947. 

La classe ouvrière a donné des hommes qui se sont distingués par leur intelligence, leur intrépidité et leur volonté. Ces pionniers ont modifié la condition de vie des travailleurs par l’organisation de leurs forces dispersées et en leur donnant une éducation syndicale et culturelle, Alphonse Merrhein, qui incarnait leurs aspirations, fut un de leurs guides. 

Sa vie et son activité sont inséparables de la destinée du prolétariat. Par ses qualités personnelles, Merrhein a apporté une importante contribution au développement du mouvement syndicaliste et dans l’histoire son nom est évoqué avec respect et gratitude. 

Il débuta très jeune dans la vie militante. Chaudronnier de son métier, à vingt ans il crée le syndicat de cette corporation et devient secrétaire de la Bourse du Travail à Roubaix. Très vite il se distingua par sa conscience syndicale, son ardeur et son esprit d’organisateur. Pendant quatorze ans, il se consacra au syndicalisme régional. Grâce à lui le mouvement syndicaliste du Nord fut plus fort et plus agissant.

Sa première œuvre, résultat des ses efforts, fut la fusion de la Fédération du cuivre avec celle de la Métallurgie qui constitue, en effet, une des plus belles activités de sa vie.

En 1904, devenu secrétaire de la Fédération des Métaux, Merrhein, pour servir les intérêts de la classe ouvrière, les éclairer et les guider dans leurs luttes revendicatives, publie en 1908 un essai critique sur la Métallurgie et l’organisation patronale : « Agir, dit-il, c’est vivre. Vivre, c’est lutter. Pour lutter il faut étudier et connaître les forces de l’adversaire. Cela est vrai surtout pour l’ouvrier s’il veut maintenir et augmenter son salaire, diminuer ses heures de travail. »

Ces quelques lignes démontrent à quel point Merrhein se souciait du sort des travailleurs. Il voulait rendre meilleure leur vie par des conditions matérielles plus justes et plus élevées qui leur permettraient de vivre plus dignement. 

Merrhein était aussi un pacifiste. En 1911, prévoyant le conflit mondial, il préconisa les rapports de plus en plus étroits entre les sections syndicales internationales en pensant que l’unité des travailleurs pouvait empêcher la conflagration universelle. Et lorsque la guerre éclata son humanisme pacifique ne se démentit pas. Il condamna vigoureusement la guerre avec la sincérité qui le caractérisait. Son premier soin fut de sauvegarder l’indépendance de la CGT, mais la crise apparut dans le mouvement syndicaliste, il eut cependant le courage de défendre ses opinions, ses convictions et de prendre sa responsabilité. 

En dépit des critiques véhémentes, il manifesta son opposition contre la guerre. Il écouta son cœur et sa raison et, sans égard pour lui, il mena, durant toute la guerre, une lutte acharnée pour la paix. 

Certes, la crise du syndicalisme l’avait profondément affecté, mais il ne modifia pas ses principes et ne renonça pas à son pacifisme. 

En 1917, au cours de la conférence de Clermont-Ferrand, il renouvela le principe de l’unité d’action. Et c’est au moment où la crise divise le mouvement syndicaliste que Merrhein pense de plus en plus à la reconstitution de l’unité ouvrière, dernier espoir pour la paix pour laquelle il a mené une activité enthousiaste. Bien que ses efforts pacifiques étaient jugés illusoires, il resta persuadé de l’utilité de son œuvre.

C’est au lendemain de la guerre que la classe ouvrière retrouve son unité temporaire, mais quelques années plus tard, les divergences d’idées et de méthode aboutirent à la scission du mouvement syndicaliste. Ce fut la dernière étape de sa vie militante. Malgré ces douloureux événements, il resta attaché indéfectiblement à sa foi syndicaliste. 

C’est de la révolution économique qui devait transformer le milieu social qu’il espérait le bien-être pour les travailleurs. 

Merrhein a donné quarante années de sa vie au syndicalisme français. Son mérite c’est d’avoir organisé des ouvriers sur des bases syndicales, enrayé la première crise en 1909 et lutté courageusement pour la paix, d’avoir travaillé pour une meilleure condition matérielle et sociale du prolétariat. 

Voilà la signification d’Alphonse Merrhein dans l’histoire du mouvement ouvrier. 

C’est pour servir la collectivité qu’il se perfectionna constamment et pour enrichir son savoir. 

Sensible, honnête et énergique, il est un magnifique exemple de persévérance et de foi syndicaliste.

 

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