Histoire

1974 : les prémices de la crise

, Christophe Chiclet

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Des tickets de rationnement d’essence aux États-Unis, dus à la crise pétrolière de 1973.

Moins symbolique que 1968 ou 1989, 1974 est pourtant une année charnière dans l’histoire du XXe siècle. Une année qui marque la fin des Trente Glorieuses, le début de la crise économique et l’apparition des chantres d’un néolibéralisme compradore.

Encore une fois, c’est du Proche Orient que vient un des grands bouleversements de la géopolitique mondiale. Avec la guerre du Kippour d’octobre 1973, gagnée d’extrême justesse par Israël grâce à l’aide massive et rapide de l’armée américaine, la donne géoéconomique mondiale va changer du tout au tout. Battus une nouvelle fois sur la ligne de front, les pays arabes répondent avec une nouvelle carte majeure : l’or noir, le pétrole. Dès fin 1973-début 1974, les pays producteurs de l’OPEP décident de doubler le prix du baril, passant de 4,5 dollars à 9 [1]. Le premier choc pétrolier va entraîner un véritable séisme sur les marchés boursiers. Le néocolonialisme sur les matières premières vient de prendre du plomb dans l’aile. Les économistes regroupés dans « l’Ecole de Chicago » autour de Milton Friedman, vont alors profiter de cette « opportunité » pour avancer leur théorie mortifère : privatisation à outrance, attaque des acquis sociaux, libéralisation totale des marchés. Leur premier élève dès la fin 1974 sera le général Pinochet. A la fin des années 1970, cette vision anti-keynésienne devient la bible de la Banque mondiale et du FMI. Ces vautours se feront d’abord les dents sur les pays les plus faibles : le tiers monde, rebaptisé hypocritement « pays en voie de développement ». Les travailleurs de l’Amérique latine et de l’Afrique seront leurs premières victimes.

UN SI BEAU PRINTEMPS MÉDITERRANÉEN

C’est en 1974-1975 que l’Europe va se débarrasser de ses dernières dictatures, du Tage à l’Evros. Depuis 1926 le Portugal vit sous le joug d’une dictature militaro-ecclésiastique et s’enfonce dans des guerres coloniales sans fin. Le 25 avril 1974 à 6 heures du matin sur les ondes de la radio nationale retentit la chanson interdite « Grandola » : Jour de liberté, jour de fraternité. C’est le signal. Une bande de capitaines mal rasés sortent des casernes de Lisbonne, Porto, Coïmbra… Leurs hommes, des conscrits, les cheveux longs, débraillés, font tomber la dictature quasiment sans violence. La population libérée viendra mettre une fleur dans le canon de ces jeunes troufions. La Révolution des Œillets va de suite légaliser les partis politiques et les syndicats. Dans les usines, les ouvriers élisent leurs représentants. Dans le sud, les paysans occupent les latifundia.

A l’autre bout de l’Europe méridionale le rébétiko fait écho au fado. Le 15 juillet, la dictature des généraux grecs [2] fomente un coup d’État à Chypre contre l’Ethnarque-président Makarios, chantre des non-alignés. Le 20, la Turquie profite de l’occasion pour envahir l’île d’Aphrodite y perpétrant des crimes de guerre. La junte vacille. Karamanlis rentre au pays dans l’avion prêté par Giscard, le 24. Les militaires grecs sont conduits dans la prison de Korydallos où ils finiront leur vie. La démocratie vient de retrouver son berceau. Les partis politiques et la CGT de Grèce sont légalisés dès l’automne.

Reste l’Espagne asservie depuis 1939. Franco, un pied dans la tombe, ne dirige plus. Dès 1972-73, il s’en est remis à son dauphin Carrero Blanco. Mais la voiture de ce dernier fait un bond de quatre étages le 20 décembre 1973, suite au travail des artificiers basques de l’ETA, protégés par la CIA [3]. La camarilla franquiste résiste désespérément, garrotant le 2 mars 1974 le jeune anarchiste catalan, Puig Antich. Trois mois avant la mort du caudillo, la dictature va fusiller pour la dernière fois cinq militants antifranquistes : trois du FRAP (maoïste-guévariste) et deux d’ETA. Quelques mois après la mort de Franco, le jeune roi légalise les partis politiques ainsi que les trois centrales syndicales (UGT, CNT, CCO).

Si l’Europe occidentale en a fini avec ses dictatures, l’orientale devra attendre encore quinze ans alors que les « Chicago boys » tissent la toile d’une autre oppression.

Notes

[1Le deuxième choc pétrolier a lieu avec la révolution islamique d’Iran, le baril passant de 20$ en 1979 à 40 en 1980. Au sein de l’OPEP, il existe aussi l’OPAEP (A : arabe), souvent en pointe dans sa volonté d’augmenter les cours, mais profondément divisée.

[2Les généraux ont remplacé les colonels en novembre 1973 suite à la révolte de l’école Polytechnique.

[3Carrero Blanco était hostile à l’adhésion pleine et entière de l’Espagne dans l’OTAN. L’antenne de la CIA à Madrid était au courant de la préparation de l’attentat via les milieux basques de Miami. Elle a fermé les yeux.