« A l’usine, on n’a même plus de nom, on est juste deux bras »

Agroalimentaire par Clarisse Josselin

L’union départementale FO du Morbihan a invité le 1er octobre dans ses locaux l’écrivain-ouvrier Joseph Ponthus pour une soirée-débat. Son premier roman « A la ligne », paru en janvier dernier aux éditions de la Table Ronde, est une sorte d’épopée poétique qui raconte ses trois années d’intérimaire dans l’agroalimentaire breton. La rencontre, qui a duré près de trois heures, a été l’occasion d’échanges sur les thèmes du travail et de la précarité et bien sûr de l’intérim, secteur dans lequel se déroulent actuellement les élections professionnelles.

Comment as-tu atterri dans les usines de l’agroalimentaire breton ?

J’étais éducateur spécialisé en région parisienne. Je quitte tout par amour en 2015, j’arrive à Lorient et on se marie en 2016. Sauf que je ne trouve pas de travail dans mon domaine, le social. Mon épouse m’aide tout ce qu’elle peut mais à un moment il n’y a plus de sous et la seule solution c’est l’intérim. Du jour au lendemain, je me retrouve trier des crevettes, charrier des tonnes de bulot à la pelle, décartonner…

Et c’est extrêmement rude, comme tu le racontes dans ton livre

Rien n’a changé depuis la scène des Temps modernes de Chaplin où on serre des boulons à la chaîne. Ça va vite et si on n’est pas assez rapide, il y a le collègue derrière qui brandit sa clé à molette ou son couteau. C’est un mélange de sidération, d’immense fatigue, avec aussi un peu de fascination au début. J’avais lu des livres sur l’usine mais personne n’est préparé, on prend ça dans la gueule... On réalise qu’on est une fourmi parmi 1000 salariés, on n’a même plus de nom, on est juste deux bras.

Dès le départ tu avais l’intention d’écrire sur ton expérience ?

Je ne vais pas à l’usine pour écrire un livre ou faire un reportage mais pour bouffer. D’ailleurs à la pause, je ne mène pas d’enquête auprès de mes collègues. J’ai juste envie de fumer ma clope, de boire mon café et qu’on me foute la paix. Au départ, j’écris pour garder des traces de ce que je vis car c’est un milieu incroyable. J’écris aussi pour décompresser et pour trouver le beau dans ce que je fais. J’ai voulu sublimer cette expérience par la littérature. J’avais perdu la parole à l’usine avec le bruit, je l’ai retrouvée avec les poèmes et les écrits, pour ne pas finir cinglé. Ce livre c’est aussi un chant d’amour à la classe ouvrière, dans sa plus grande noblesse et sa plus grande rudesse, même si aujourd’hui le patronat a réussi à faire perdre aux travailleurs cette notion de classe. Assez rapidement je publie des textes sur Facebook. En juin 2018, un ami propose le texte à sa maison d’édition, la Table ronde. En deux semaines, il est accepté.

Et aujourd’hui, tu travailles toujours à l’usine ?

Quand le livre est paru, j’en ai envoyé un exemplaire à la direction de l’abattoir, par correction. Deux semaines plus tard, mon contrat n’était pas renouvelé et je me suis retrouvé au chômage. Le livre a remporté un succès de maboul. Pourtant l’agroalimentaire breton, ce n’est pas le sujet le plus sexy. Début juillet, les ventes atteignaient 30 000 exemplaires. Il est déjà traduit dans sept langues, dont le serbe, le coréen ou le néerlandais. J’ai été invité par Emir Kusturica à l’inauguration de son festival de littérature. Miossec va chanter les textes, l’adaptation du livre en film et en BD est en préparation… C’est un vrai conte de fées. Il y a neuf mois je poussais des carcasses de vaches mortes et je m’y voyais finir mes jours. Maintenant je travaille en tant qu’écrivain. J’ai 100 dates de tournée pour la promotion du livre et un deuxième est en préparation. Tout ce que je peux en dire, c’est que cette fois, il y aura des virgules et des points. Et si ça ne marche pas, j’aurai vécu les deux plus belles années de ma vie.

Clarisse Josselin Journaliste à L’inFO militante

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