La grande grève victorieuse de 1995

Histoire par Christophe Chiclet, journaliste L’inFO militante

© F. BLANC

En s’attaquant frontalement à la Sécurité sociale et aux retraites, le gouvernement de l’époque a dû affronter une grève générale interprofessionnelle qui a duré plus d’un mois, obligeant le gouvernement à faire marche arrière.

Lorsque, le 13 novembre 1995, Force Ouvrière réunit à Paris son Comité confédéral national, on est loin de tout connaître de ce qui sera annoncé deux jours plus tard sous le nom de « plan Juppé ». Cependant, les responsables des fédérations et des UD sont suffisamment avertis des dangers pour décider la grève interprofessionnelle. La date est arrêtée : ce sera le 28 novembre.

Le 15 novembre, le Premier ministre, Alain Juppé, présente son plan : création du remboursement de la dette sociale (RDS, un impôt supplémentaire de 0,5% prélevé à la source), remise en cause des régimes spéciaux, rationnement des soins, réforme des mécanismes de gestion des caisses. Bref, la volonté de fiscaliser et d’étatiser la Sécu est bel et bien confirmée. FO avait depuis longtemps prévenu les gouvernements : touchez à la laïcité, au Smic ou à la Sécu et vous aurez des centaines de milliers de salariés dans les rues.

Alain Juppé avait oublié qu’il avait en face de lui un des meilleurs spécialistes de la Sécu et des retraites, bien au-delà du simple cercle des dirigeants syndicaux : Marc Blondel. Le soir de l’intervention du Premier ministre, Marc Blondel est sur le plateau de « La marche du siècle » où il déclare : C’est la plus grande opération de rapt de l’histoire de la République et dans la foulée annonce la grève pour le 28.

Le Premier ministre vient d’agiter sa muleta devant Marc Blondel. Mais la cornada de FO et du mouvement social sera forte. Très forte.

Jusqu’à la victoire finale

Le mardi 28 novembre 1995, 60 000 salariés manifestent à Paris, dont 35 000 derrière les banderoles de FO. Ce jour-là, devant les caméras le Secrétaire général serre la main de son homologue de la CGT, Louis Viannet. De quoi donner des sueurs froides au gouvernement, au patronat, ainsi qu’à la CFDT de Nicole Notat qui a chaudement soutenu le « plan Juppé ».

Les 29 et 30, la SNCF, la RATP, les électriciens-gaziers, la moitié des centres de tri postaux et nombre d’agents de France Télécom entrent dans le mouvement. Le 1er décembre, les Métallos (Renault, Alsthom, Aérospatiale…) débrayent. Le 7 décembre, ils sont 1,5 million à battre le pavé. Du jamais vu depuis mai 68 : 30 000 à Montpellier, 50 000 à Toulouse, 70 000 à Bordeaux et 100 000 à Marseille. Les profs et les étudiants sont aussi de la partie. Le 10 décembre, Alain Juppé retire de son projet l’abolition des régimes spéciaux de retraite. Le lendemain Nicole Notat demande au gouvernement d’instaurer un service minimum dans les transports en cas de grève. Le président de la SNCF, Jean Bergougnoux, lui répond que c’est impossible. C’est le monde à l’envers !

Le 12, les deux millions de manifestants sont largement dépassés. Même les villes moyennes s’y mettent : 8 000 à Bastia, 10 000 à Auch et Evreux, 15 000 à Agen et Albi, 25 000 à Toulon, 30 000 à Perpignan, 50 000 à Nîmes, 70 000 à Grenoble… S’agissant du Code des pensions des fonctionnaires, le ministre de la Fonction publique annonce : le projet est abandonné.

Le 21 décembre, Alain Juppé organise un « sommet sur l’emploi », ou « sommet social », avec les organisations syndicales. Un peu surréaliste, déclare Marc Blondel et d’ajouter à sa sortie après dix heures de réunion : Aucun conflit ne se résout correctement sans une véritable négociation… Les conclusions ne sont pas de nature à calmer les esprits. De cette mascarade, FO retient surtout le refus du gouvernement d’aborder les problèmes les plus importants. Pas d’augmentation du Smic, pas d’augmentation des minima sociaux, pas d’augmentation de l’allocation spécifique de solidarité, note Blondel qui fustige un texte dont aucune disposition n’a d’effet sur les salaires et sur les revenus des gens.

Le Président Chirac siffle la fin de la récréation dès les premiers jours de 1996. Le « plan Juppé » est retiré. La mobilisation, qui a fait reculer le gouvernement, est victorieuse et reste, dans les annales, comme un bel exemple du rapport de force qui conduit à la victoire.

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