Presstalis : menace sur des centaines d’emplois

Coronavirus / Covid19 par Valérie Forgeront, journaliste L’inFO militante

Article publié dans le Dossier Coronavirus / Covid19
© Xavier POPY/REA

Sur décision du tribunal de Commerce de Paris ce 15 mai, le distributeur de presse Presstalis qui avait déposé son bilan en avril dernier est placé en redressement judiciaire avec poursuite d’activité et période d’observation de deux mois. Le tribunal a prononcé la liquidation de ses deux filiales intervenant en régions, SAD et Soprocom. Des centaines d’emplois sont menacées.

Un plan de reprise de Presstalis (ex-NMPP jusqu’en 2009), principal distributeur de presse en France, avait été présenté à la justice. Il avait fait en amont l’objet d’un accord entre trois syndicats (FO, CGT, CGC) et la direction, indiquait, le 14 mai, Thierry Noleval, ex-délégué syndical central FO chez Presstalis et secrétaire général du syndicat national FO de Presse, d’Edition et de Publicité (FO-SNPEP). Mais, soulignait le militant faisant part de ses craintes, la décision du tribunal risquait de menacer l’emploi, déjà mis à mal par les restructurations successives. La décision est tombée ce vendredi 15 mai. Si la liquidation totale de Presstalis n’a pas été prononcée -la société est placée en redressement judiciaire avec poursuite de son activité et période d’observation de deux mois-, l’avenir de ses filiales a été scellé, le tribunal en prononçant la liquidation.

Le tribunal a choisi de retenir le plan initié par le groupement des quotidiens qui participent, depuis 2011, au capital de la société commerciale Presstalis dans le cadre d’une coopérative. Le distributeur compte une autre coopérative, celle représentant les magazines. Elle détient les trois-quarts du capital mais ne s’est pas associée, pour l’instant, au projet de reprise. Des négociations ont lieu actuellement et pourraient faire évoluer cette situation.

Le plan porte donc sur la reprise du siège Presstalis aux Lilas où FO est la 1re organisation syndicale, et de son entrepôt de distribution basé à Bobigny (Seine Saint Denis) et dédié aux livraisons de presse dans la région parisienne. Étaient en revanche écartée du plan la reprise de la filiale SAD (société d’agences et de diffusion) ainsi que Soprocom (société pour la promotion et la communication). Ces sociétés livrent les titres de presse sur le reste du territoire via leurs dépôts basés en province. Le tribunal a prononcé leur liquidation.

Quid des 500 emplois de la SAD ?

Au sein de ces entités, un syndicat avait appelé cette semaine à trois jours de blocage sur des dépôts et dans des imprimeries en province. Ce même syndicat avait toutefois signé le projet de reprise présentée au tribunal relève Thierry Noleval.

Alors que la liquidation de la SAD menace ses 500 emplois on ne peut que regretter que des salariés soient jetés comme ça réagit Thierry Noleval rappelant que FO n’est pas implanté dans la filiale.

Le plan prévoit de réduire encore le nombre de dépôts estampillés Presstalis sur le territoire et sur les secteurs impactés de confier la distribution des journaux à des dépositaires indépendants ou des nouveaux entrants, expliquait le 12 mai le président de Presstalis. Les acteurs que l’on a toujours connus dans la distribution se retirent et l’on en voit d’autres arriver indique Thierry Noleval notant que ceux qui arrivent sont de purs financiers, en général richissimes et portant au pinacle la préoccupation de rentabilité et de réduction des coûts.

La menace sur l’emploi concerne aussi le site historique de Presstalis à Bobigny. Dans l’entrepôt, soixante-dix emplois sur 195 seraient supprimés. Cela pourrait se faire par des mesures d’âge indique Thierry Noleval. Mesures de départs qui ont déjà été utilisées auparavant. Selon le plan présenté au tribunal, au siège (200 salariés) de la société, la moitié de l’effectif serait repris.

Pour l’instant personne ne veut prendre en charge le passif

La décision du tribunal place une nouvelle fois Presstalis et ses difficultés sous les feux de l’actualité. La société, à laquelle l’État a accordé le 13 mai une nouvelle aide -35 millions d’euros via le programme du fonds de développement économique et social (FDES)-, est engluée depuis des années dans une grave situation financière. Ses comptes ont viré au rouge vif avec un déficit entre 500 et 600 millions d’euros. La situation a continué à se dégrader et pour l’instant personne ne veut prendre en charge le passif. Presstalis fait face à une crise financière et en quelque sorte institutionnelle déplore Thierry Noleval. Et cette dégradation ne doit rien au hasard mais relève notamment des mutations opérées dans la presse.

Alors que la presse acquiert sans cesse de nouveaux lecteurs, les ventes (quotidiens et magazines) sur support papier reculent toujours au bénéfice du numérique (tablettes, smartphones, ordinateurs). Pour leurs publicités, les annonceurs privilégient eux, depuis des années déjà, les supports numériques. Les recettes qui allaient autrefois à la presse papier ont ainsi donc fortement diminué.

Entre 2017 et 2018, la presse magazine papier a connu un recul de ses ventes de plus de 4% quand le digital progressait lui de 25,9%. La presse quotidienne enregistrait, elle, une baisse de 3,7% contre une hausse de 26,8% de ses ventes sur numérique. La presse quotidienne régionale amortit mieux le choc, avec des ventes papier en recul de 0,3% et une hausse de 34,5% du digital.

Dans son ensemble, la presse papier a connu entre 2017 et 2018 un recul de 5,9% quand le numérique bondissait lui de 25,9%. Ces évolutions étaient déjà visibles des années auparavant et depuis 2018, aucun mouvement inverse n’a eu lieu.

Un rôle historique dans la liberté de la presse

A cette situation de presse en crise et qui pèse forcément depuis des années sur le monde de la distribution s’est ajoutée la crise sanitaire du Covid. Au-delà du choc financier dû à la fermeture des points de vente pendant le confinement, la crise entraîne des incertitudes quant à l’évolution prochaines des ventes de presse papier.

L’an dernier, la loi du 18 octobre 2019 ouvrant à la concurrence d’ici 2023 le marché du secteur de la distribution de presse sur lequel interviennent pour l’instant Presstalis et les messageries lyonnaises de Presse (MLP, où FO est largement majoritaire depuis les élections au CSE le 3 décembre dernier) avait déjà semé des inquiétudes quant à l’avenir de Presstalis, émanation des nouvelles messageries de la presse parisiennes/NMPP, nées en 1947 dans le prolongement de la loi Bichet du 2 avril 1947.

Celle-ci a introduit, entre autres, la notion d’égalité entre éditeurs de presse au plan de la distribution. Cette loi qui a institué aussi la liberté de choix de distribution, permet que les titres soient présents sur tous les points de vente du territoire. Cette loi, adoptée à la sortie de la Seconde guerre mondiale, a été maintes fois menacée d’abrogation depuis. Elle vise pourtant notamment à assurer la possibilité d’une diffusion nationale des journaux et sans que les coûts soient financièrement insupportables pour les éditeurs.

Bref, la loi et le système de distribution des journaux mis en place à la libération ont tout à voir avec la possibilité de faire vivre la liberté de la presse.

Les NMPP puis Presstalis, qui a connu plusieurs réorganisations dans sa gouvernance, ont largement participé à permettre l’exercice de cette liberté…, qu’il est toujours nécessaire de défendre.

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