Universités : une rentrée plombée par le projet de loi LPR et le manque de moyens

InFO militante par Evelyne Salamero

© F. BLANC

Plusieurs centaines d’enseignants chercheurs et d’étudiants se sont rassemblés aux abords de l’Assemblée nationale ce lundi 21 septembre, au moment où démarrait l’examen du projet de loi de programmation de la recherche (LPR) pour les années 2021 à 2030. Ils étaient là à l’appel d’une dizaine d’organisations, dont le syndicat FO de l’enseignement supérieur et de la recherche (FO ESR), qui revendiquent l’abandon du projet de loi. Elles dénoncent aussi le manque de moyens des universités qui, s’il n’a rien de nouveau, se fait encore plus cruellement sentir dans le contexte de crise sanitaire. Pour le syndicat FO, cette rentrée est celle de tous les dangers, pour les personnels et les étudiants, et pour l’université elle-même.

En 2000, les États membres de l’Union européenne (ils n’étaient encore que quinze) se fixaient pour objectif de consacrer 3% de leur PIB à la Recherche, précisant que les deux tiers de ce nouvel investissement devrait provenir du secteur privé. La stratégie de Lisbonne était lancée. Elle visait à faire de l’UE l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, et ce en dix ans. Vingt ans plus tard, on en est loin. Si quelques pays sont parvenus à atteindre l’objectif chiffré à Lisbonne, d’autres sont toujours à la traîne. La France fait partie de ces derniers, avec seulement un peu plus de 2% de son PIB dédié à la recherche, investissements publics et privés confondus.

Dans son projet de loi de programmation de la recherche (LPR) pour les dix prochaines années dont l’examen à l’assemblée nationale a débuté ce 21 septembre, le gouvernement annonce un effort budgétaire supplémentaire de 25 milliards d’euros sur les dix prochaines années, vantant un investissement public sans précédent depuis plusieurs années.

Un effort très insuffisant et trop lointain

Mais en réalité, financer la recherche publique à hauteur de 1% du PIB de façon pérenne, comme s’y est engagée la France depuis vingt ans, nécessiterait d’accroitre l’effort budgétaire de 4 milliards d’euros par an, souligne un rapport du CNRS (Comité national de la recherche scientifique) de juillet 2019, ce qui sur dix ans représenterait un effort budgétaire supplémentaire de 40 milliards, et non de 25 milliards.

De plus, pour ce qui est du futur proche, les crédits directement versés par l’État aux établissements d’enseignement supérieur et aux organismes chargés de la recherche publique ne progresseraient en 2021 que de 357 millions (tous programmes confondus) [*], soit moins que cette année (le budget consacré à l’enseignement supérieur et à la recherche a augmenté de 500 millions en 2020 pour atteindre 25,48 milliards.) C’est en effet à partir de 2023 que l’effort prévu augmenterait de manière plus significative par rapport aux années précédentes, soit… Après la prochaine élection présidentielle. Les organisations syndicales voient dans ce calendrier une absence de garantie pour l’avenir et relèvent au passage l’absence de moyens conséquents pour répondre aux besoins urgents dans un contexte de crise sanitaire.

La montée en charge de la recherche sur projets

Enfin, on assisterait à une montée en charge du financement de la recherche sur appels à projet (de quelques 7 milliards d’euros d’ici 2030), via l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) chargée depuis sa création en 2005 de sélectionner les candidats à leur réalisation et de verser les sommes accordées.

Le projet de LPR favorise le financement de la recherche par appels à projets, notamment via l’ANR, au détriment de financements pérennes alloués aux unités de recherche dont les laboratoires ont besoin pour accomplir leurs missions. Il encourage ainsi la mise en concurrence à tous les étages, et oriente et limite les thématiques de recherche à des sujets porteurs et/ou jugés rentables et valorisables par le privé, dénoncent les différentes organisations syndicales qui ont appelé à un rassemblement devant l’Assemblée nationale ce 21 septembre au moment où débutait l’examen du projet de loi. Une telle logique a notamment fait perdre deux ans de recherche sur les virus du type coronavirus !, soulignent ces organisations, dont le syndicat FO de l’enseignement supérieur et de la recherche (FO-ESR).

Contractualisation tous azimuts des chercheurs

Très logiquement, puisqu’il entend développer la recherche sur projets, le gouvernement prévoit de créer pour les chercheurs un contrat à durée indéterminée qui… durerait le temps de la réalisation des projets et donc, de leur financement.

De plus, le projet de loi créée pour les jeunes chercheurs souhaitant devenir professeurs des universités une nouvelle voie de recrutement qui allonge de cinq ans le temps d’attente avant la titularisation éventuelle (de un an à six ans). Ces chaires de professeurs juniors font miroiter aux jeunes chercheurs la possibilité de sauter la case maître de conférence obligatoire dans le parcours habituel. En réalité elles permettraient de prolonger leur condition de contractuel. Les jeunes chercheurs pourraient certes devenir professeurs des universités plus rapidement, mais le seraient bien plus longtemps sans être titulaires et sans bénéficier du statut. Or, le statut, dont le projet de LPR, organise l’extinction, est aussi le garant de l’indépendance des chercheurs., souligne Gilles Bourhis, co-secrétaire général de FO-ESR.

La rentrée de tous les dangers

Ils étaient donc plusieurs centaines, chercheurs et étudiants, à s’être rassemblés ce 21 septembre aux abords de l’Assemblée nationale à l’appel des organisations syndicales qui demandent l’abandon du projet de loi. Au mécontentement provoqué par cette nouvelle dégradation du service public, s’ajoute celui suscité par le manque de moyens dans les universités en termes de locaux, de postes, d’heures de cours...

La rentrée universitaire 2020 s’annonce catastrophique avec des dizaines de milliers d’étudiants supplémentaires sans que les universités n’aient les moyens de les accueillir ont alerté les organisations syndicales. Et de rappeler : cette situation est notamment le résultat de plus de dix ans de restrictions sur le nombre de postes d’enseignants-chercheurs, d’ingénieurs, techniciens et administratifs, ouvriers et bibliothécaires. Il aurait fallu recruter des dizaines de milliers d’agents et construire de nouveaux locaux depuis longtemps. Dans le contexte de crise sanitaire, le manque de moyens se fait encore plus cruellement sentir car comment dans de telles conditions respecter la « distanciation sociale » exigée ?

Projet de LPR, conditions de rentrée plus dégradées que jamais… Pour le syndicat FO-ESR, cette rentrée universitaire est celle de tous les dangers, non seulement pour les personnels et les étudiants mais pour l’université elle-même.

Evelyne Salamero Journaliste à L’inFO militante

Notes

[*Les trois programmes sont : Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaire, Formations supérieures et recherche universitaire et Recherche spatiale.

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