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Grèce : pourquoi le cauchemar n’est pas fini

, Evelyne Salamero

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Bourse d’Athènes à Athènes le le 20 août 2018 (Grèce). © Marios Lolos/XINHUA-REA

Après le cauchemar, le rêve ? Le 20 août, à en croire de nombreuses voix, la Grèce aurait officiellement été libérée des contraintes budgétaires et sociales imposées depuis huit ans par ses créanciers (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) en échange de leurs prêts. Ces plans d‘austérité et de réformes structurelles dits de « sauvetage », ont jeté des millions de grecs dans la pauvreté. Le dernier, mis en place en 2015 malgré l’opposition d’une majorité de grecs exprimée par référendum, vient de se terminer. Ce serait donc la fin du cauchemar… Retour à la réalité.

Un nouveau jour s’est levé, un jour historique […] celui de la fin des politiques d’austérité et de la récession. La Grèce reprend aujourd’hui en main son destin et son avenir. L’Odyssée moderne que notre pays a traversée depuis 2010 a pris fin, a déclaré le Premier ministre Grec, Alexis Tsipras, le 21 août, au lendemain de la sortie officielle de la Grèce du « programme » imposé depuis huit ans par ses créanciers.

Visiblement poussé par un impérieux besoin de regagner la confiance de la population grecque (son parti Siriza chute dans les sondages, à près d’un an des législatives et à huit mois des élections européennes), Alexis Tsipras a prononcé son discours sur l’île d’Ithaque, dernière étape de l’Odyssée d’Ulysse, histoire certainement de donner plus de poids à ses propos.

La veille, Pierre Moscovici, commissaire pour les affaires économiques et financières, la fiscalité et les douanes, avait déjà utilisé le récit mythologique, déclarant sur son blog : Tel Ulysse de retour à Ithaque, la Grèce arrive enfin à destination aujourd’hui, dix ans après le début d’une longue récession. Elle peut enfin souffler, regarder le chemin parcouru et contempler de nouveau l’avenir avec confiance.

Tous ces efforts de communication suffiront-ils face à la réalité ?

De la mythologie à la réalité

Libérée la Grèce ? L’Union Européenne et le Fonds monétaire international (FMI) ont d’emblée prévenu de la poursuite de la surveillance « post-programme » de la Grèce. Un cadre de surveillance renforcée accompagnera la réalisation, l’achèvement et la continuité de la mise en œuvre des réformes convenues dans le cadre du programme, indique le communiqué de la Commission européenne du 20 août.

Cette surveillance reste de la responsabilité du Mécanisme européen de stabilité (MES), l’institution financière créée en 2012 par un traité européen, tout comme l’était le programme aujourd’hui officiellement achevé.

Dans ce même communiqué, Pierre Moscovici précise sa pensée : Les réformes approfondies que la Grèce a menées à bien ont jeté les bases d’une reprise durable : cela doit être nourri et entretenu afin de permettre au peuple grec de récolter les fruits de ses efforts et de ses sacrifices. L’Europe continuera à se tenir aux côtés de la Grèce.

Sur un champ de ruines …

Les bases d’une reprise durable ? Un champ de ruines ? Depuis 2008, comme le rappelle un récent communiqué de la confédération FO, qui apporte son soutien aux travailleurs grecs, le PIB a chuté de 25 %, le chômage passe la barre des 20% de la population active et des 50 % chez les jeunes, les pensions ont baissé de 40%, le salaire minimum a perdu 200 euros –moins de 600 euros par mois– et 25 % de la population vit sous le seuil de pauvreté… 1/3 de la population travaille à temps partiel pour une rémunération à peine plus élevée que le seuil de pauvreté. La moitié de la population la plus pauvre a vu ses impôts augmenter de 337 % quand la moitié la plus aisée de 9% !

Parmi les exemples démontrant que l’austérité va continuer, on peut citer la suppression progressive de l’allocation de solidarité vieillesse (EKAS) versée aux retraités les plus faibles d’ici à décembre 2019. Cette mesure est prévue par la dernière réforme des retraites adoptée en 2016 qui a par ailleurs, comme programmé dès 2010, fini d’abolir tous les régimes spéciaux et modifié la base de calcul des pensions en supprimant la référence des cinq meilleures années sur les dix dernières de la carrière.

… Encore des réformes pour rassurer les marchés

L’engagement du gouvernement grec à poursuivre les réformes a été la condition sine qua non que les ministres des Finances de la zone euro ont imposé au pays pour lui accorder, au sortir du programme, un étalement de sa dette dans le temps. Bons princes, ils ont également entériné la rétroversion à la Grèce des quelque 4 milliards d’euros d’intérêts perçus depuis quatre par la Banque centrale européenne (BCE) sur les titres de la dette grecque.

Bien évidemment en effet, et c’est le cœur du problème, la dette publique de la Grèce qui s’élève aujourd’hui à 320 milliards d’euros n’a pas été effacée. En sortant du « programme », le pays a seulement gagné le droit… D’emprunter de nouveau sur les marchés financiers pour pouvoir continuer à rembourser ses créanciers institutionnels.

Le gouvernement grec s’est donc engagé à poursuivre les réformes pour éviter un « abandon » des marchés a expliqué le gouverneur de la Banque de Grèce, Yannis Stournaras. Réformer pour rassurer les marchés pour qu’ils prêtent de quoi pouvoir rembourser des créanciers institutionnels qui ont déjà imposé huit années de réformes avec le résultat que l’on sait… L’expression cercle vicieux est ici un euphémisme.

Les créanciers exigent un excédent budgétaire primaire sur le long terme intenable

Il y a huit ans, les réformes avaient pour objectif de réduire le déficit public de la Grèce (il représentait 15% du PIB en 2009). Il lui a ensuite été demandé de réaliser un excédent budgétaire primaire. Il s’agit de l’excédent des recettes par rapport aux dépenses, sans prendre en compte les dépenses liées au paiement des intérêts de la dette.

Le gouvernement grec a été un élève particulièrement zélé puisque la Grèce a enregistré un excédent budgétaire primaire de 3,9 % du PIB en 2016, alors que ses créanciers attendaient 0,5%, et de 4,2% en 2017 contre un objectif de 2%.

Pour les années à venir, l’accord passé par la Grèce avec l’Union européenne en échange de sa prétendue libération, prévoit une augmentation progressive de cet excédent primaire de 3,5% du PIB en 2018 à 4,3% en 2022 et un maintien à 2,2% jusqu’en 2060.

Croire qu’il pourrait exister un modèle capable d’engendrer une telle trajectoire est une pure fiction. Tous les économistes sérieux savent qu’on ne peut maintenir longtemps un tel excédent primaire, comme le rappelait le FMI en 2016 […], dénonce Michel Husson, lui-même économiste et qui travaille notamment pour l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES).

Un excédent primaire de 3,5% du PIB est difficile à atteindre et à maintenir à long terme, en particulier après de longues périodes de récession et face à un chômage structurel élevé, a en effet analysé le FMI en 2016, avant d’en tirer ses conclusions et de se retirer du dernier « programme de sauvetage » de la Grèce, craignant de ne pouvoir jamais être remboursé, et préférant laisser à l’Union européenne le soin de maintenir la pression sur le pays.

Avis de grand froid : l’effet boule de neige de la dette arrive…

De plus, avec son niveau d’endettement (la dette publique représente 179% du PIB), le service de la dette [montant de l’échéance +intérêts, NDLR] est tellement élevé que même avec un taux d’intérêts de 4%, la trajectoire de la dette devient vite insoutenable, explique Jacques Adda, autre économiste, auteur de La mondialisation de l’économie.

Ajoutons à cela qu’au vu du passif de ce pays, il faut s’attendre à ce que les marchés financiers exigent dans son cas des taux d’intérêt plus élevés que la moyenne de 4% comme prime de risque.

Mais plus les taux d’intérêt seront élevés, plus la Grèce peinera à rembourser ses emprunts et plus les marchés exigeront une prime de risque élevée et donc … Augmenteront leurs taux. C’est la porte ouverte à l’effet boule de neige de la dette, que la macro-économie définit comme la situation dans laquelle la dette (généralement la dette publique) augmente mécaniquement, du fait que le taux d’intérêt payé sur la dette est plus élevé que le taux de croissance des ressources qui servent à la rembourser.

Et de fait, comment espérer que les recettes fiscales puissent rembourser la dette dans un pays rendu exsangue par huit années d’austérité, un pays où seulement un chômeur sur dix bénéficie d’une indemnité (360 euros), où le chômage de longue durée concerne 73% des chômeurs et où les conventions collectives sectorielles et professionnelles, dont le nombre est passé de 65 en 2010 à seulement 10 en 2016 , n’ont plus été destinées à améliorer le salaire minimum fixé au niveau national, mais au contraire à veiller à ce qu’il ne soit pas dépassé ? La législation sur la négociation collective découlant des accords passés entre le gouvernement grec et ses créanciers a en effet supprimé le principe de faveur et celui d’extension des conventions collectives en 2011.

Austérité à perpétuité ?

Le directeur du Mécanisme européen de stabilité ne s’embarrasse pas lui d’envolées lyriques. Retrouver la confiance des investisseurs implique de faire preuve d’un engagement total en faveur des réformes, mais même cela pourrait ne pas suffire dans le cas de la Grèce, prévient-il dans une interview datée du 16 juin dernier et publiée sur le site de l’Union européenne.

Sans complexes, il poursuit : La mise en œuvre des réformes est un tâche permanente. Elle n’est jamais achevée. C’est vrai pour tous les pays du monde, pour tous les pays de l’Union européenne, et donc aussi pour la Grèce. Peut-être un peu plus dans le cas de la Grèce, en raison de l’histoire récente de l’économie grecque qui met fin à une période d’ajustement difficile. […] La surveillance de la Grèce devra durer jusqu’à ce que tout l’argent soit remboursé. La Commission arrêtera [la surveillance de la Grèce NDLR] quand 75% auront été remboursés, mais pas nous. Nous surveillerons jusqu’à l’échéance finale.

Ce n’est pas la Grèce qui a été sauvée, ce sont les banques réagit la CES

Ce n’est pas la Grèce qui a été sauvée mais les banques des principaux pays de l’UEM [Union économique et monétaire, NDLR], a réagi la Confédération européenne des syndicats (CES), par la voix de son secrétaire général, Luca Visentini.

Ce dont le pays a besoin, a- t-il ajouté, c’est d’un plan de relance afin de stimuler les investissements publics et privés et d’améliorer les pensions de retraite et les systèmes de protection sociale avec le soutien d’un financement européen, de restaurer les négociations collectives sectorielles et d’augmenter les salaires, de rétablir les droits des travailleurs, tels que le droit de grève, et de lutter contre la pauvreté. La Commission européenne doit veiller à la reprise du dialogue social entre le gouvernement grec, les employeurs et syndicats grecs, ainsi que l’UE afin d’élaborer et de mettre en œuvre un plan de relance.

Pour l’heure, la Commission européenne appelle les autorités grecques à continuer de s’approprier les réformes et assurer leur mise en œuvre soutenue, ainsi qu’elles s’y sont engagées lors de la réunion de l’Eurogroupe du 22 juin 2018.

Une réunion à l’issue de laquelle, les ministres de Finances des États membres ont d’ores et déjà fait savoir qu’ils examineront en 2032 si des mesures supplémentaires sont nécessaires. Moins d’un mois plus tôt, le 30 mai, plus de 10 000 grecs manifestaient encore à Athènes, à l’appel notamment des organisations syndicales, la GSEE pour le secteur privé et l’Adedy pour le public… Contre la poursuite de l’austérité.

Le soutien de FO aux travailleurs grecs

C’est dans ce contexte que la Confédération FO a une nouvelle fois exprimé elle aussi son soutien aux travailleurs grecs. Un soutien qui ne date pas d’aujourd’hui. La CGT-FO a notamment appuyé à plusieurs reprises les organisations syndicales grecques dans le cadre de l’Organisation internationale du travail (OIT). En 2011 notamment, soulignant déjà la situation d’urgence sociale et humanitaire provoquée par les politiques d’austérité, elle a dénoncé avec la Confédération syndicale internationale (CSI) la remise en cause de la convention 102 sur la sécurité sociale minimum découlant de l’application des mémorandums conclus entre le gouvernement grec et ses créanciers [1].

Lors de la dernière conférence de l’OIT en juin, FO est de nouveau intervenue pour défendre la liberté de négociation collective en Grèce et la nécessité de restaurer un dialogue social tripartite de qualité. Celui-ci a été considérablement dégradé depuis l’entrée de la Grèce dans les memoranda en 2010 tant quantitativement que qualitativement, limitant le dialogue social avec l’État à quelque chose d’informel servant uniquement à communiquer des mesures déterminées au préalable, a souligné Marjorie Alexandre, Secrétaire confédérale FO et titulaire cette année de la délégation des travailleurs français.

Alors que les organismes de contrôle [de l’OIT, NDLR] ont demandé à plusieurs reprises […] au gouvernement de revoir l’application de ces mesures à la lumière de leur impact sur les travailleurs et la protection de leur niveau de vie, notamment la façon dont le salaire minimum est maintenant défini, ces recommandations n’ont pas été suivi d’effets, a-t-elle ajouté, en appui aux déclarations des représentants des travailleurs grecs.

En effet, si le principe de faveur et celui d’extension des conventions collectives supprimés en 2011, devraient être rétablis incessamment sous peu a annoncé le gouvernement, les représentants des travailleurs grecs ont toutefois exprimé une grande vigilance, soulignant notamment la persistance d’une autre disposition, à savoir la possibilité pour l’employeur de conclure un accord avec une « association de personnes » en l’absence de syndicat.

Parce que « La Grèce est un laboratoire en Europe »

En quoi est-il important pour la confédération FO de soutenir les travailleurs grecs ?

C’est d’abord une question de solidarité et nous considérons que la Grèce est un laboratoire en Europe, un des premiers, pour l’application de mesures libérales extrêmes. Un laboratoire où est expérimenté une forme de jusqu’au-boutisme de l’individualisation et de la destruction de tous les cadres collectifs de protection. Chaque travailleur devient, là encore, entrepreneur de lui-même et doit s’en sortir seul, répond Marjorie Alexandre.

Et de conclure : Cela fait écho à ce qui se passe de façon assez générale en Europe, notamment en Italie, en Espagne, en Irlande et en France. Et c’est aussi pour cela que nous les soutenons.

Notes

[1Les engagements contenus dans ces memoranda ont été à l’origine de l’adoption le 8 juillet 2010 de la loi n° 3863/2010 portant sur le « nouveau système de sécurité sociale et les dispositions y relatives ». Cette loi a introduit une réforme radicale du système de pensions en prévoyant la libération de l’État de l’obligation de cofinancer le système de sécurité sociale et en limitant sa responsabilité au seul financement des pensions de base à partir de 2015, ainsi que le retrait de la garantie de l’État concernant le paiement des pensions complémentaires. L’âge légal unifié de départ à la retraite a été relevé à 65 ans à partir de décembre 2015 et l’âge de départ à la retraite des femmes dans le secteur public est relevé à 65 ans à partir de 2013. La loi susmentionnée prévoyait aussi le calcul des pensions sur la base de la totalité de la carrière, le relèvement de la période minimum de cotisation de 37 à 40 ans à partir de 2015 et des restrictions en matière de retraite anticipée y compris pour les métiers pénibles.

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Evelyne Salamero

Journaliste - Rubrique internationale

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