Portrait

Jean-François Innocenti (Crédit Agricole) : « Je fais autant de soutien psychologique que de droit du travail »

, Nadia Djabali

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Au Crédit Agricole depuis plus de 25 ans, Jean-François Innocenti est un témoin engagé des grandes transformations à l’œuvre dans le monde bancaire. Un saut technologique qui permet également à l’employeur de contrôler en temps réel l’activité des salariés.

Mon moteur principal lorsque je suis rentré à FO ? C’était la recherche de justice sociale et j’avais besoin de connaître les outils nécessaires pour la mettre en œuvre, commence Jean-François Innocenti. En juin 1990, il prend sa carte. À l’époque, il est conseiller itinérant dans le Nord pour le Crédit Agricole. Il rend visite aux particuliers et aux agriculteurs qui ne peuvent pas se déplacer en agence.

Il se fait la main syndicale pendant onze ans avant de passer permanent, juste avant la fusion, en 2002, du Crédit Agricole du Nord et celui du Pas-de-Calais. Un rapprochement qui a également un impact important sur le rôle et les responsabilités de délégué syndical.

Des salariés cabossés

Aujourd’hui, FO Crédit Agricole Nord de France compte 565 adhérents sur 2 600 salariés. Une belle preuve de confiance qui implique aussi des journées remplies à ras bord. La préparation et le suivi des réunions de CE et des négociations collectives venant s’ajouter au quotidien. J’aime le droit du travail, confie-t-il. Mais la moitié du boulot consiste à un soutien psychologique. Car, ce délégué de 52 ans rencontre de plus en plus souvent des salariés cabossés, pour qui travailler dans un réseau bancaire relève de l’épreuve.

Un sujet qui le préoccupe particulièrement : l’impact sur la santé du niveau d’exigence réclamé par son entreprise. Le quotidien des conseillers bancaires est fait de vérifications incessantes de leur production. Combien ont-ils vendu de contrats d’assurance vie et autres produits d’épargne ? Combien de crédits à la consommation ? Des moyens techniques de rationalisation ont été mis en place pour mesurer cette activité. Aujourd’hui, tout est disséqué, décrit-il. On peut savoir immédiatement ce qui est réalisé jour après jour, quels produits ont été vendus et à quels types de clients.

Un turn-over inquiétant

Des conditions très stressantes qui expliquent sans doute le turnover qui fonctionne à plein, notamment chez les jeunes. En 2016, les départs de salariés de moins de 34 ans représentaient 37 % des embauches du même âge. Cette année-là, le Crédit Agricole Nord de France a embauché 138 personnes âgées entre 20 et 34 ans. Mais la même année, 52 salariés de cette tranche d’âge sont partis. Ce n’est pas normal qu’il y ait autant de jeunes qui s’en aillent aussi rapidement, regrette-t-il.

Depuis les années 1990, le monde bancaire a été bouleversé. Plus, regrette Jean-François Innocenti, toute la noblesse d’un métier qui consistait à conseiller des personnes mettant de l’argent de côté a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité à court terme. Le conseiller a été transformé en vendeur de produits qui fait des petits bâtons à chaque fois qu’il en place un.

Tableurs et petits bâtons

Le militant syndical regrette le double langage des banques qui affirment que la satisfaction du client est essentielle tout en gardant l’œil rivé sur les tableurs Excel et les petits bâtons. Nous expliquons sans relâche aux salariés que l’entreprise ne peut pas les sanctionner pour insuffisance de ventes alors qu’ils sont d’abord tenus d’apporter le bon conseil à leurs clients, poursuit Jean-François Innocenti. Nous leur conseillons également de demander des écrits de leur hiérarchie lorsqu’ils considèrent que le niveau d’exigence est trop important.

Depuis 2010, l’accélération du changement du mode de consommation bancaire et l’évolution des outils est en œuvre. Les opérations qui se déroulaient naguère en agence sont désormais réalisées sur Internet. Cela ne se traduit pas encore au Crédit Agricole par une baisse d’effectif, mais jusqu’à quand ?

Autant de raisons qui rendent encore plus nécessaire à ses yeux le militantisme syndical qui consiste à veiller à ce que la relation entre employeurs et salariés ne soit pas déséquilibrée.