Fashion week

Les salaires pas très glamour de la mode

, Nadia Djabali

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© Gilles ROLLE/REA

La mode, c’est 150 milliards d’euros de chiffre d’affaires dont 80 milliards pour le seul secteur de l’habillement. Pourtant, les effectifs de salariés de la fabrication textile, de l’habillement, du cuir et de la chaussure ont diminué de 35 % en 10 ans. Dans un secteur qui met en avant la beauté, le pouvoir et l’argent, les salaires de base dans les ateliers peinent à dépasser le Smic et les rémunérations sont constituées, notamment dans les boutiques, en grande partie par des commissions.

Bianca, vous déléguée syndicale ? Mais vous me servez depuis 15 ans !Voilà comment ont réagi un certain nombre de clients, lorsqu’à leur grande surprise ils ont appris que la vendeuse était déléguée FO. Entrée il y a 18 ans chez Façonnable, Bianca Bossuyt a été la première déléguée issue des boutiques. Cette enseigne niçoise vend des vêtements masculins haut de gamme, du chic décontracté, tendance french riviera.

Un « chic décontracté » qui n’est pas d’actualité pour le personnel des boutiques. Sur le plan financier, les vendeurs sont en partie rémunérés à la commission. On a un salaire de base, généralement le Smic et une commission individuelle indexée sur le chiffre d’affaires de la boutique, énumère Bianca Bossuyt. Pas de prime d’ancienneté, pas de 13e mois. Fut un temps, les vendeurs ont très bien gagné leur vie. Les problèmes sont arrivés avec la chute du chiffre d’affaires. On s’est retrouvé avec des vendeurs qui avaient plus de vingt ans d’ancienneté qui gagnaient quasiment le Smic., continue la déléguée FO. La direction n’a pas voulu revoir ce système de rémunération et a persisté à dire que l’aspect financier n’était pas l’unique source de motivation.

Entre 2015 et 2017, deux PSE ont fait fondre les effectifs de Façonnable de 450 postes à une centaine de salariés. Le siège de Nice a été fermé ainsi que la majorité des boutiques. Pour le moment, nous n’avons aucune vision sur l’avenir.

Des salaires à la traine chez Vuitton

Bien plus « luxe » que Façonnable : Louis Vuitton. Ses ateliers d’Asnières créent et fabriquent des commandes spéciales. De la haute maroquinerie réservée à une clientèle fortunée. Pourtant les salaires, eux, restent à la traîne. L’ancienneté a été gelée il y a une dizaine d’année et après trente ans de carrière, le salaire de base culmine à 2 000 euros. les gens n’imaginent pas ça quand on leur dit qu’on travaille chez Vuitton, remarque Jean-Marc Damelincourt, représentant syndical. Beaucoup de jeunes sont partis, certains chez les concurrents, d’autres ont changé de métier car ils se sont rendu compte que la maroquinerie ne payait pas.

Meilleure ambiance sociale chez Hermès Sellier. Nos salaires ne sont pas mirobolants mais la participation et l’intéressement les font bondir à 16 mois par an, soupèse Véronique Louvrier, vendeuse dans la boutique de la rue du faubourg Saint-Honoré. Cette déléguée FO précise que chez Hermès, l’intéressement est collectif et non individuel et que le dialogue social se déroule dans de bonnes conditions. Hermès embauche et ne licencie pas, poursuit-elle. On sait bien qu’on ne trouvera pas mieux ailleurs.

Un taux de croissance à deux chiffres

Dans les entreprises de luxe tout le personnel qui a un lien direct avec la vente est intéressé au chiffre d’affaires. Il y a encore quelques années chez Chanel, cette part variable pouvait monter jusqu’à 80 % de la rémunération. Aujourd’hui, la répartition se situe autour de 60 % de part variable et 40 % de salaire fixe. Les vendeurs ont signé ce type de contrat avec tous les risques qu’ils comportent, remarque Jacques Techer, secrétaire général de la fédération FO en charge de ce secteur. Ils ont joué le jeu, mais depuis quelque temps, même chez Chanel, les directions veulent changer cette répartition. Pourquoi ? Parce que les chiffres d’affaires dans la profession sont très importants. Les groupes de luxe français ont présenté en 2016 un taux de croissance moyen de 14,9 %. C’est pourquoi ils voudraient bien inverser la répartition entre le fixe et le variable.

Dans ces grandes maisons comme Vuitton, Chanel, Hermès, les vendeurs en boutique bénéficient donc de rémunérations plus qu’attractives même si arrivés à la retraite, ce système de part fixe et de part variable devient une source de grosses déconvenues. Mais la plupart des vendeurs sont jeunes et ne pensent pas à la retraite, regrette le secrétaire général.

les enjeux sont dans le back-office

Bien plus préoccupant, signale Jacques Techer, est le sort réservé aux salariés travaillant dans le « back-office », notamment dans les ateliers. Ces derniers ne sont guère payés plus que le Smic, malgré un savoir-faire très pointu qui fait la renommée internationale, donc le chiffre d’affaires, des grandes maisons. Au niveau de la branche, la grille de salaire commence légèrement au-dessus du Smic, puis stagne très rapidement. La question de la sous-traitance est également très préoccupante, ajoute-t-il. J’ai rencontré des couturières qui sont de véritables artistes et qui sont rémunérées au Smic parce que lorsque le sous-traitant prend une commande, 93 % du prix de vente va à la maison mère et il ne lui reste que 7 % pour tout payer.

 

54 000 salariés en moins en 10 ans
Le secteur de la fabrication de textiles et des industries de l’habillement, du cuir et de la chaussure n’est pas à la fête. Entre 2006 et 2015, Il a perdu 54 000 salariés (sur 156 000) et 3 200 entreprises ont mis la clé sous la porte. Un secteur peu concentré, indique une étude de l’Insee publiée en février 2018. Huit salariés sur dix travaillent dans un établissement de moins de 250 salariés et quatre sur dix dans un établissement de moins de 50 salariés. La plus forte baisse concerne la fabrication de vêtements de dessus, que ce soit en nombre d’établissements employeurs (– 1 500, soit – 50 %) ou en effectifs salariés (– 12 500, soit – 38 %). L’Insee ajoute que c’est le secteur le plus durement touché de l’industrie manufacturière.