Éditoriaux du Secrétaire général de FO

Pascal Pavageau : « Non, l’Assurance chômage n’est pas une dette. Elle est consubstantielle à notre modèle social : une solidarité et des droits »

, Pascal Pavageau

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Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

À  la suite d’une décision unilatérale du chef de l’État en juillet, le Premier ministre vient d’adresser aux interlocuteurs sociaux une lettre de cadrage ouvrant – pour la troisième fois en un an et demi alors que personne n’est demandeur – une négociation interprofessionnelle de la convention d’Assurance chômage, avec pour cadre une trajectoire financière contrainte – près de 4 milliards d’euros d’économies sur trois ans. Le piège est évident à exiger de telles économies tout en demandant d’indemniser plus de monde : proposer l’innégociable afin de critiquer l’inefficacité des interlocuteurs sociaux à apporter des solutions à une dette due à l’État. Mais notre responsabilité est de tenir bon, et parce que Force Ouvrière a la négociation dans son ADN, il est de notre rôle de contrepoids de ne pas pratiquer la chaise vide et d’être présents à une telle négociation.

Nous sommes les artisans du progrès social, chaque femme et chaque homme qui s’engage à Force Ouvrière est ici pour bâtir et conquérir de nouveaux droits. Alors jamais nous ne nous sentirons liés par une lettre de cadrage imposant destruction et déprotection. Ainsi, c’est bien en tant qu’organisation syndicale libre et indépendante – ce qu’a clairement exprimé le Comité confédéral national à l’unanimité – que FO se rendra aux négociations, défendant ses exigences et ses revendications, refusant le rôle de haut-commissaire à la destruction de l’Assurance chômage. Mais surtout, FO se refusera à accompagner une nouvelle réforme accélérant la transition en cours vers une « start-up nation » où le chef de l’État dirige seul en P-DG, passe des « contrats » avec les citoyens et sous-traite les chantiers difficiles aux interlocuteurs sociaux.

Parce que les reculs sociaux ne se négocient pas mais se combattent, il est en particulier inconcevable pour Force Ouvrière de discuter d’une baisse ou d’une possible dégressivité des allocations chômage. Une telle mesure fait d’ailleurs écho à la double logique actuelle d’individualisation et de responsabilisation, qui veut nous faire croire qu’un chômeur est seul responsable de sa situation parce qu’il ne parvient pas à se vendre sur un marché du travail évolutif en s’assurant de son employabilité immédiate. Non, le modèle de demain ne peut pousser chacun à s’adapter sans fin aux besoins immédiats des employeurs et à renoncer à tout engagement, toute passion, qu’on soit horticulteur, cariste, enseignant, infirmier, architecte, etc.

Encore une fois, gouverner c’est choisir. Alors que chaque année, la puissance publique déverse 140 milliards d’aides aux entreprises sans aucun effet concret sur l’emploi, elle se refuse à prendre ses responsabilités face à une dette née du fait que l’Unédic doit notamment compenser des exonérations massives de cotisations. C’est donc sous un prétexte comptable fallacieux que le gouvernement compte réaliser une baisse généralisée des droits.

L’heure est à la défense de la solidarité interprofessionnelle et de la logique assurantielle, fondements lourdement menacés par la négociation à venir. Nous ne voulons pas d’un projet de société dans lequel la solidarité financée par la cotisation laisse la place à une assistance publique financée par l’impôt entre les mains des exécutifs. Sous l’impulsion d’André Bergeron, Force Ouvrière a joué un rôle clé dans la création de l’Assurance chômage en 1958 ; il nous appartient désormais de préserver cet îlot de paritarisme pour continuer à défendre sans relâche le modèle social qui est le nôtre.

A propos de cet article

Sur l’auteur

Pascal Pavageau

SECRETARIAT GENERAL


Marche générale de la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière
Organisation dont les Outre-mer
Représentation de la Confédération et expression publique
Relations internationales
Responsable du dialogue social, des relations avec le personnel de la Confédération et des Ressources Humaines
Union Confédérale des Retraités (UCR)


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Éphéméride

20 octobre 1876

Le congrès de la salle de la rue d’Arras
Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne. Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, (...)

Sept ans après la constitution de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris, huit ans avant la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, une étape très importante dans la formation du mouvement syndical moderne.

Les ouvriers se remettent doucement de la tragédie de la Commune. En 1872, le gouvernement dissout la Chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris. Un an plus tard, une restauration monarchiste échoue de très peu. Mais aux élections législatives de février-mars 1876, royalistes et bonapartistes n’obtiennent que 155 sièges contre 360 aux républicains. Or, ces derniers ne sont pas hostiles au mouvement ouvrier. Les travailleurs de Besançon en profitent et créent le premier syndicat de l’horlogerie en 1876, en liaison avec le puissant mouvement suisse.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le congrès de la salle d’Arras, à Paris, le 20 octobre 1876. Les chambres syndicales parisiennes réussissent à organiser un congrès réunissant 360 délégués dont 255 de Paris. D’entrée le Comité d’initiative se démarque du politique. Il déclare, avec des accents qu’on qualifierait aujourd’hui d’ouvriéristes : « Tous les systèmes, toutes les utopies que l’on a reprochés aux travailleurs ne sont jamais venus d’eux. Tous émanaient de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conscience de nos besoins et de la réalité ».

Le congrès réclame la liberté de réunion et d’association, le droit au travail, un salaire décent et les assurances chômage, vieillesse et maladie. Il affirme sa volonté d’indépendance vis-à-vis de l’État, des partis et de l’idéologie socialiste pour se pencher sur l’étude pratique des revendications citées en introduction par le Comité d’initiative. Il est remarquable que, durant la réunion, seuls les ouvriers eurent le droit de s’exprimer. Ce congrès, où se côtoient des mutualistes, des coopérateurs et des syndicalistes, est, à sa manière, un pas vers la construction du syndicalisme autonome.

Les communards socialistes en exil, par la plume d’Édouard Vaillant, critiquent violemment cette autonomie d’action, traitant les délégués de « syndicaux de formation versaillaise, auxiliaires et point d’appui du monde bourgeois ». Cette forme d’indépendance syndicale dérange, dans les rangs des militants marxistes comme Vaillant et Chabert. En revanche, proudhoniens et positivistes résistent à la propagande politique. Les collectivistes repassent à l’offensive lors du troisième congrès de Marseille en octobre 1879. Ils réussissent à faire voter un texte demandant « la collectivité du sol, du sous-sol, des instruments de travail et des matières premières ». Ils tentent, sans succès, d’affirmer la primauté du politique sur le social. Leur but ultime : la création d’un parti des travailleurs. Mais le syndicalisme français résista à cette tendance, contrairement à ses homologues allemands, belges et hollandais.