Interview

Une reprise sans hausse des salaires ni de l’investissement ne peut être durable

, Evelyne Salamero

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© F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Pierre Habbard a été élu secrétaire général du Tuac, la commission syndicale consultative auprès de l’OCDE, en décembre dernier. Il dresse ici un état des lieux de la situation économique et des réformes préconisées par l’OCDE, une décennie après le déclenchement de la crise et nous rappelle le rôle que joue le Tuac pour le mouvement syndical.

Que diriez-vous pour vous présenter en quelques mots ?

Pierre Habbard : J’ai 45 ans, je suis français, issu de l’immigration, né d’un père syrien et d’une mère danoise. Avant d’en être élu secrétaire général, j’étais conseiller politique au Tuac depuis 2003. Dans une vie antérieure, j’étais activiste dans une ONG, Solagral (Solidarité agricole et alimentaire) pour laquelle je m’occupais de tout ce qui était droits sociaux et donc je travaillais déjà beaucoup avec les syndicats. C’était une époque encore marquée par un certain optimisme.

Qu’entendez-vous par un « certain optimisme » ?

Pierre Habbard : C’était l’époque des premières mobilisations citoyennes, après la chute du mur de Berlin, « la fin de l’histoire » comme on disait alors, et avant septembre 2001, une époque marquée par une confiance dans l’avènement de la démocratie et des droits sociaux, avec pour les mouvements sociaux et le mouvement syndical, des échecs mais aussi des succès. Lors de la ministérielle de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) à Singapour en 1996 nous n’avons pas obtenu d’accord entre l’OMC et l’OIT pour introduire une clause sociale dans le commerce international. Mais en 1997, c’est l’échec des négociations sur l’Accord Multilatéral sur les Investissements qui devait consacrer la supériorité des droits des investisseurs étrangers sur tous les autres droits. En 1999, à Seattle, la deuxième ministérielle de l’OMC s’est soldée à la fois par un succès et par un échec pour le mouvement syndical : nous n’avons toujours pas obtenu la clause sociale mais nous avons franchi une étape dans la mobilisation citoyenne qui s’est amplifiée par la suite avec les premiers forums sociaux mondiaux à Porto Alegre. Ensuite, nous avons vécu une série de crises, avec un premier krach en 2002 puis la grande crise de 2008.


La crise a éclaté il y a dix ans. Pensez-vous que l’on en soit sorti ?

Pierre Habbard : L’OCDE constate un début de reprise avec une prévision de croissance à 2,5%, mais, prévoit un affaiblissement dès 2019. En réalité cette reprise est à la fois très modeste et très fragile. Le taux d’investissement des entreprises reste en effet inférieur de 15% à celui observé dans les sorties de crise précédentes, parce qu’elles exigent toujours des retours sur investissement très élevés, de l’ordre de 14%, avant d’investir, et alors que le coût du capital s’est réduit et l’accès au financement est plus facile que jamais avec des taux d’intérêt proches de zéro.

Comment expliquez-vous cette frilosité des investisseurs ?

Pierre Habbard : Certes, cela est dû au climat d’incertitude quant à l’avenir. Mais il y a d’autres explications, comme notamment, le « court-termisme » sous la pression actionnariale. Cela pose un problème de fond : par temps de crise on demande des efforts aux salariés, en mettant leurs prétentions salariales de côté sous couvert de regagner de la compétitivité. On parle alors uniquement de compétitivité en termes de coût du travail. Mais quand on parle de la compétitivité du capital, et des attentes des décideurs en matière de rendements financiers, fort malheureusement des organisations comme l’OCDE ont beaucoup moins à dire.

L’OCDE fait pourtant état d’une amélioration du taux d’emploi dans les pays de la zone …

Pierre Habbard : Les niveaux d’emploi se sont effectivement rétablis à leur niveau d’avant la crise dans plusieurs pays, avec même des créations d’emplois assez importantes dans certains, comme au Royaume-Uni et en Allemagne. La France a aussi retrouvé un niveau d’avant crise, avec une amorce de baisse du taux de chômage. Ceci étant, ce n’est pas le cas de tous les pays : l’Espagne et l’Italie n’ont pas encore récupéré leurs niveaux d’emploi d’avant la crise. Et surtout, le rétablissement des niveaux d’emplois se fait par une augmentation du niveau de précarité des emplois, avec en particulier une hausse généralisée des temps partiels contraints à travers tous les pays de l’OCDE.

Qu’en est-il des salaires ?

Pierre Habbard : Les salaires réels restent en deçà du niveau requis pour qu’ils puissent être un moteur de la croissance. Leur évolution est décrochée de la croissance de la productivité, C’est surtout le cas dans les pays qui ont pratiqué la dévaluation interne, comme l’Allemagne où la croissance des salaires réels est restée littéralement nulle jusqu’à tout récemment, alors que la productivité du travail a augmenté. En France, il y a moins d’écart. Mais la tendance n’en est pas moins généralisée. Elle a lieu dans un contexte où la croissance de productivité est elle-même à la baisse et ce depuis des décennies. La priorité est donc de relancer la productivité, mais en s’assurant que ce soit une productivité dont les bénéfices sont partagés avec les salariés. Si on n’y arrive pas, on va accroître les inégalités et se retrouver avec des sociétés encore plus fracturées qu’aujourd’hui.


L’OCDE soutient que les réformes structurelles ont permis la reprise. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Habbard : Si la reprise s’amorce, c’est d’abord en raison d’une inflexion coordonnée des États pour desserrer l’étau de l’austérité et utiliser le levier budgétaire pour soutenir la croissance. Ce qui a fait beaucoup de mal en Europe c’est le tournant de l’austérité à partir de 2011 qui a d’emblée étouffé toute perspective de reprise économiques. Aujourd’hui, les trois quarts des pays de l’OCDE -mais la France n’en fait pas partie- produisent des déficits budgétaires primaires (il s’agit du déficit non compris les intérêts versés sur la dette ndlr). Ils peuvent se le permettre justement parce que les politiques monétaires sont très favorables. Le niveau d’endettement se réduit puisque le service de la dette est moins élevé. Les « réformes structurelles » quant à elles, celles qui visent à transférer toujours plus de risques des employeurs vers les salariés, du collectif vers l’individu, ne font que contribuer à la fragilité de la croissance. Et elles ne répondent pas au problème de fond : la hausse des inégalités et le décrochage entre salaires et productivité que l’on observe dans la majorité des pays de l’OCDE.

Réformer le droit du travail ne servirait donc à rien selon vous ?

Pierre Habbard : Tout dépend de la direction que prend la réforme et du partage des risques entre employeurs et salariés. Plus fondamentalement on essaie de nous faire croire que l’on va résoudre la question de l’emploi uniquement par les réformes du marché du travail. Mais le droit du travail est là pour protéger les salariés. On créera des emplois de qualité avant tout en ayant des stratégies de croissance durable dont les gains sont partagés. Et ça c’est une question beaucoup plus globale que celle de la réforme du marché du travail. Elle implique une réflexion sur le rôle de l’État, une réflexion sur l’organisation et la gouvernance des entreprises, etc.

L’OCDE présentera une révision de sa stratégie pour l’emploi en mai. A quoi faut-il s’attendre ?

Pierre Habbard : La révision de cette « stratégie » définira les principales recommandations de l’OCDE en matière de réforme du marché du travail pour les dix prochaines années. Il y aura des améliorations certaines sur les grands objectifs – concilier création et qualité de l’emploi – et sur la nécessité d’accroître l’accès à l’éducation et aux compétences. Mais il faudra être vigilant sur les questions de fond : le rôle de la négociation collective et du dialogue social en entreprise et au niveau des branches, les protections individuelles et la lutte contre les contrats précaires. L’OCDE semble tenter de vouloir décentraliser le dialogue social au niveau de l’entreprise au détriment de la branche, dans un jeu à somme nulle en quelques sortes. Pour diminuer le recours aux contrats précaires elle préconise souvent de réduire les protections des contrats réguliers, alors que plusieurs études, notamment de l’OIT, montrent que ce type de mesure ne freine en rien la multiplication des contrats précaires. On pourrait aboutir à un modèle de « Flexibilité Plus PLus », c’est-à-dire un modèle assez classique sur la flexibilité mais auquel on ajoute une couche de protection sociale, et une autre sur l’accès aux compétences. Cela a un côté positif, avec une réelle prise de conscience à l’OCDE de donner la priorité à l’accès aux compétences pour les salariés. On se rend compte enfin qu’il n’y aura pas d’augmentation de la productivité, pas de croissance durable si on ne redouble pas d’efforts sur la formation professionnelle, sur les systèmes d’éducation, sur l’apprentissage de qualité, et sur les systèmes de protection sociale universelle qui ont du sens non seulement pour la justice sociale mais aussi d’un point de vue économique. Mais une fois qu’on enlève le vernis de la protection sociale et des compétences, on risque de retomber sur un modèle axé sur la flexibilité pour l’employeur avec peu d’avancées sur la question du pouvoir de négociation collective des salariés. Avec l’OCDE, les mirages de la « destruction créatrice » ne sont jamais très loin.

Quelle est la position de l’OCDE sur le salaire minimum ?

Pierre Habbard : Là, il y a une inflexion. Historiquement l’OCDE, ou le FMI d’ailleurs, n’ont jamais eu un grand enthousiasme pour les salaires minimum qu’ils considéraient comme une intervention dans le jeu normal de l’offre et de la demande. Ils se rendent compte aujourd’hui que les salaires minimum n’ont pas d’impact sur l’emploi et peuvent même avoir un intérêt économique. Le salaire minimum a un rôle important pour pousser les entreprises vers des modèles économiques qui ciblent justement l’emploi de qualité, qui ne soient pas fondés pas sur le travail précaire.


Mais le fait que l’OCDE soit désormais plus favorable au salaire minimum ne correspond-il pas à un besoin de le substituer à la négociation de branche, au moment où justement elle prône l’affaiblissement de celle-ci ?

Pierre Habbard : Il faut bien évidemment rappeler que le salaire minimum et la négociation collective ne peuvent qu’être complémentaires. L’essentiel pour le mouvement syndical sur cette question du salaire minimum doit être de maintenir des seuils, parce que malheureusement ce n’est pas acquis dans tous les pays. Les États-Unis n’en ont pas vraiment. Même dans un pays relativement avancé socialement comme le Japon, le salaire minimum commence juste à être relevé au-dessus des seuils de pauvreté.

Que pensez-vous du débat sur le niveau du salaire minimum en France ?

Pierre Habbard : quand on regarde les comparaisons de l’OCDE justement, on se rend compte qu’une fois que l’on prend en compte les prestations sociales et la fiscalité, il n’est pas si élevé que cela. Il est certes au-dessus de la moyenne de l’OCDE, mais il n’en est pas très loin. Le salaire minimum est un avantage pour la France notamment pour réduire les inégalités.

Quel est le rôle du Tuac ? Peut-il peser ?

Pierre Habbard : Il faut savoir que l’OCDE reste un forum d’influence essentiel, pour les États membres, pour Bruxelles et aussi pour le G20 et le G7 dont elle aspire à être le secrétariat permanent. Très souvent ce qui se dit à l’OCDE aboutit dans des textes qui se retrouvent par la suite dans les projets de réformes des États ou dans des directives de la Commission européenne. Le premier objectif du Tuac est d’influer sur le contenu des recommandations de l’OCDE. Nous avons ainsi joué un rôle important dans la prise de conscience à l’OCDE, en 2005-2006, de la hausse des inégalités et de son impact sur la croissance. Nous pesons aussi sur l’élaboration de textes à l’OCDE sur la responsabilité des entreprises et le devoir de vigilance dans les filières de production mondialisées. Le rôle du Tuac est aussi d’écouter ce qui se dit à l’OCDE et d’alerter ensuite les syndicats pour qu’ils puissent mieux anticiper. Enfin, il faut mesurer que l’OCDE est une source très riche et rigoureuse d’informations chiffrées et techniques qui est très utile pour l’action syndicale. Chaque année, environ 500 syndicalistes prennent part à des réunions à l’OCDE et ses nombreux comités à Paris.

Le Tuac, 70 ans au service des syndicats

Le Tuac, créé il y a 70 ans à Londres par, entre autres, la CGT-FO en la personne de Léon Jouhaux, regroupe 59 organisations syndicales et collabore étroitement avec la CSI et la CES. En 1948, l’objectif était d’apporter un point de vue syndical et une dimension sociale au plan Marshall.
Aujourd’hui le Tuac travaille en réseau avec les confédérations syndicales. Sa participation aux réunions de l’OCDE et son accès à ses informations lui donne la capacité de déchiffrer rapidement des sujets encore méconnus ou très techniques.
Dans les années 2000, il a ainsi été précurseur pour apporter une perspective syndicale à l’émergence des fonds private equity et à la financiarisation de l’économie.
Actuellement, il contribue notamment aux débat sur l‘impact du numérique et la nécessité d’une transition juste pour les salariés, sachant selon l’OCDE, 15% des emplois en France seraient directement menacés par la robotisation et la numérisation à l’horizon 2030.

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